Le beurre et la mémoire du beurre.

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Maria Schneider s’en est allée ce 3 février, quasi seule, comme il sied en général aux grandes déroutes et à deux ou trois choses de la vie qu’on ne peut faire que seul.

Ce ne sont pas sa personne et sa mémoire – je ne la connaissais pas- qui me font prendre la plume, du moins pas au delà du minimum syndical qui fait qu’un être humain, dans les sociétés développées, doit s’incliner devant le départ d’un semblable, avant que cela ne soit son heure.

Non, c’est autre chose.

Bien sûr, il y a un peu de nostalgie égoïste à voir partir ( once again, Sam), la protagoniste d’un grand film, le « dernier tango à Paris », qui a marqué ma mémoire de lycéen puis d’étudiant en ces temps reculés des années 70 finissantes. La nostalgie, camarade, à voir se lézarder peu à peu les images, les posters aux murs de sa vie, qu’il s’agisse de musique, de cinéma, ou encore d’amis plus proches, bien qu’anonymes passants qui passaient.

Non, c’est autre chose, je vous dis.

Quelque chose comme une injustice. Oh pas celle des injustices sociales, de la lutte des classes, bla- bla-bla, bla-bla-bli.
Non, une injustice qui a rapport avec le destin (cela va souvent de pair, me direz-vous).

Le destin de Maria Schneider, d’abord.

Actrice quasi inconnue, propulsée à 20 ans dans la célébrité sulfureuse (mais la célébrité quand même), par une simple défection de Véronique Sanda, enceinte, initialement pressentie.

Actrice quasi brisée par la suite: par son refus de tourner d’autres films similaires, par son refus du corps-objet. Femme brisée, ensuite, par diverses fragilités personnelles et aussi par le viol psychologique induit par cette scène de « la porte étroite »(ou plutôt la manière de la tourner), dont seul Brando et Bertolucci avaient les clefs.
L’injustice du destin fait au film lui-même. Certes, il fut connu (voire reconnu), mais essentiellement pour de mauvaises raisons. Pour la plaquette de beurre, et non parce qu’il s’agit -à mon sens- d’un des trois ou quatre meilleurs films des années 70/90.

Et réduire « le tango » à la plaquette de beurre, c’est méconnaitre le talent éclatant de Brando (dans ce film là du moins), et surtout violer drôlement le scenario.

Pour ceux qui ne le sauraient pas, ce film, d’une noirceur éclatante, consacre la douleur d’un homme, glissant petit à petit vers la folie, suite au suicide de sa femme dans la baignoire de l’appartement commun. Appartement qu’il s’agit pour lui de vendre au plus vite, pour tenter d’effacer toute trace du drame. Il faut avoir vu -et revu, ça le supporte largement- la scène où Brando insulte le cadavre de sa femme à la morgue, avant de fondre en larmes, pour se faire une idée de la haute qualité du film.

Revoir aussi la scène finale sur la terrasse d’un hôtel où Brando, deux balles dans le buffet, murmure avant de s’effondrer à Maria Schneider ( avec qui il n’a eu que de brefs rapports sexuels dans cet appartement vide): « nos enfants s’en souviendront ».

Oui, c’est faire injure au cinéma de Bertolucci que de réduire cette fable sur la noirceur humaine et le nihilisme à une plaquette de beurre ( encore faut-il également rappeler que les paroles prononcées par Brando pendant la sodomie s’adressent à « la famille », en l’occurrence la sienne).
Ironie des choses, Maria Schneider a rappelé en 2001 que le scenario initial ne prévoyait pas de femme, mais bel et bien un jeune homme comme visiteur, locataire potentiel de cet appartement. On voit donc aussi par là comment le destin a ripé de travers: le même acte sur un jeune homme, de la part d’un Brando résolument hétérosexuel, aurait davantage souligné l’errance, la folie de la douleur et de son aliénation (au sens philosophique du terme, « ce qui rend autre »). Et, accessoirement, aurait évité les soupçons de machisme et de complaisance attachés à cette scène. Une scène plus suggérée qu’explicite à l’écran, faut-il le souligner ( nous étions tout de même en 1973). La plaquette de beurre est juste là pour faire comprendre de quel type de rapport sexuel il s’agit. C’est une convention au service de l’action, puisque l’action est plus devinée que montrée.

Du reste, cette scène est restée vaine jusqu’au bout: dans le cinéma classique ou d’art et d’essai, même 30 ans après, je ne vois guère qu’une scène de « A vendre », avec Sandrine Kiberlain, pour nous rendre voyeur de « la porte étroite » (pour faire référence à Gide) dans un couple hétérosexuel.

Même 30 ans après, la plaquette de beurre n’a pas fait école, elle n’a pas ouvert la voie (sans jeu  de mots) pour d’autres cinéastes décomplexés.
Sauf pour la vie de Maria Schneider, tout cela n’aura donc compté que pour du beurre.

Quoique…

C’est ce que je croyais.

Il se trouve (le destin, toujours, ou le hasard, comme vous voulez), que ce film me poursuit. Il se trouve que l’appartement du « Dernier Tango », l’écrin de la plaquette de beurre, est depuis 22 ans la propriété d’un ami. Un véritable ami, moi qui les compte sur une main d’un ouvrier amputé de deux doigts.

Outre le fait que nous avons souvent parlé de ce film dans ce lieu mythique, en regardant passer le métro aérien sur le Pont Bir-Hakeim, cet ami est italien et cinéphile.
Et alors?
Et bien lui et sa femme me confirment des choses étranges. Des touristes de toutes nationalités, par recoupement photographique, retrouvent régulièrement l’immeuble. Soudoient le concierge pour entrer. Sonnent à la porte pour visiter. Il y a peu, ils se sont laisser attendrir par une jeune japonaise en transe, qui, introduite dans le fameux salon, s’est agenouillée en pleurs et touchait le parquet  comme d’autres le mur des Lamentations ou le Saint-Suaire.

Étonnant, mais authentique.

Oui, le beurre et le souvenir du beurre. Ce film est-il maudit, cessera-t-il, avec la mort de Brando et à présent de Maria Schneider, de faire des dégâts dans les esprits fragiles?
Demande à la poussière, disait Fante.

22 comments to Le beurre et la mémoire du beurre.

  • Castor

    Bonjour, Sandro.
    Ça tape juste, cet hommage par le petit bout de la lorgnette.
    On le croirait écrit par – et pour – quelqu’un qui, atteint de dégénérescence maculaire, s’intéresse au détail par sa périphérie.

    Etrange et beau. Merci

    • SANDRO

      Merci, Castor, j’aime bien ce commentaire.
      En fait, je ne suis que presbyte, pour m’autoriser un jeu de mots impardonnable.
      Mais c’est vrai qu’on m’a parfois dit que j’écrivais comme un photographe ( que je ne suis pas).
      Je ne sais si c’était un compliment: c’étaient des éditeurs qui ne m’ont pas édité…

  • Fantomette

    Bel hommage, au film et à ses acteurs.
    J’étais trop jeune pour voir le film à se sortie, je l’ai vu un soir très tard à la télé (il m’a fallu des années pour comprendre la scène de la plaquette de beurre, ou plutôt pour accepter de comprendre)et ce qui m’avait marquée (choquée) c’est l’absolue noirceur, la désespérance infinie de c efim. Il n’y avait qu’un porte de sortie possible. Brrrrr.
    Cela dit Brando qui pour moi n’était qu’un vieux gros bonhomme étrange et cruel est devenu à mes yeux un acteur, j’ai compris « ce qu’on lui trouvait ».

  • yohan

    Je n’ai pas aimé ce film, pas plus hier qu’aujourd’hui. Au final, l’histoire du cinéma ne retient que la fameuse scène, bien dans son époque, mais la finesse du 7ème art passe plus par la suggestion que par le voyeurisme suscité. La pauvre Maria l’a payé au prix fort. Emblématique des dérives d’un certain cinéma qui prenait les acteurs pour des marionnettes.

  • maxim

    ah …la promenade en en terre jaune,ça procure d’inoubliables sensations! au fait le beurre c’était du Normand ou Charentais ?

  • asinus

    bonjour
    yep marrant Brando j’y ai jamais cru du tramway au bounty meme dans missouri break,
    il faut la luxuriance embrumée de coppola dans appocalypse now pour me le rendre suportable chaque fois je l ai trouvé surfait et rapidement phagocyté par ses partenaires , une escalope sans vigueur yep finallement le beurre s’explique ! :mrgreen:

  • asinus

    pfff ptain de bouzin!!!!
    Brando suite: dans  » reflets dans un oeil d’or » meme muette en arriere plan la Taylor l ‘ejecte du champs !

    • SANDRO

      Oui, Asinus, Brando n’est vraiment « au maxi » que dans « le Tango » et dans le colonel Kurtz d' »Apocalypse now ».
      Mais le Tango reste un tout grand film des années 70/80, (malgrè l’insupportable Jean -Pierre Léaud dans le rôle du narrateur) , de méme que « la grande bouffe », « l’oeuf du serpent » ou « portier de nuit ».
      Enfin, m’est avis.

  • maxim

    caramba ! loupé,ou alors il faut cliquer sur revoir la vidéo !

  • COLRE

    Bonsoir à tous,

    Alors là, dire qu’on n’aime pas Brando, j’en tombe un peu sur le luc… 😯
    Sa beauté dévastatrice, son air un peu perdu, tout le contraire d’une grosse brute, quoi…

    Dans le Tramway, il est extraordinaire de sensualité et de jeu retenu.
    Je me souviens aussi de Sur le quai, ou tenez : l’Homme à la peau de serpent, avec la Magnani ! j’ai bcp aimé aussi La poursuite impitoyable, et son ambiance…
    Vraiment, Brando, il est à part : un monument d’originalité dans le cinéma américain de l’époque.

    • Asinus

      Sa beauté dévastatrice, son air un peu perdu, tout le contraire d’une grosse brute, quoi…?

      bonsoir Colre
      effectivement ma chére nous n’avons pas les memes criteres , croyez vous possible que cela puisse tenir
      au fait que nous ne sommes pas tous deux de meme nature ?

      • COLRE

        C’est fort possible, mon cher Asinus… 😉
        La beauté de Marlon Brando fait partie d’une catégorie à part (on peut y trouver aussi Alain Delon jeune) : hors norme.

        Sa présence dans le Tramway est un souvenir inoubliable. Cette force douce, son regard triste enfoncé derrière ses grandes et belles arcades sourcilières si magnifiquement dessinées, son profil impérial, lui donnent un charisme qui explose dans tous ses films, d’autant que son jeu d’acteur est subtil, avec une distanciation inattendue : en fait, un anti-héros dans le corps d’un héros…

        Quand il est à l’écran : on ne voit que lui…

  • COLRE

    Au fait, merci pour l’article.
    Maria Schneider a eu une vie brutalisée, déjà que son père, grand acteur, refusa de la reconnaître (grand coureur, si mes souvenirs sont bons et pas forcément un mec bien).
    C’est vrai qu’elle fut vraiment à la hauteur de Brando, c’est peut-être là que réside la force du film. Le couple qu’ils forment est puissant et tragique.

    En revanche, cela fait très longtemps que je ne l’ai pas vu, et je crois me souvenir que toutes les scénettes youkaidi à la campagne m’avaient assez crispée. J’aurais préféré plus de huis clos, de scènes parisiennes et du coup une mise en scène plus « resserrée »… Mais c’est une question de goût.

    • SANDRO

      Non, non , Colre, vous devez confondre, c’est tout le contraire.
      Un quasi huis-clos dans cet appartement vide à louer, quleques scènes dans Paris et le métro et le dancing final.
      Pas l’ombre de quoi que ce soit de buccolique, campagnard, c’est pas Eric Romher…Pas le soupçon d’une digression en dehors de l’autisme grandissant de Brando.
      La seule chose horripilante ce sont les solliloques de JP. Léaud dans le rôle du « narrateur » ou de la voix « off »;

  • snoopy86

    Comment ne retenir de Brando que « le Tango » ou le colonel Kurz

    Et personne n’a parlé de  » L’équipée sauvage » qui a convaincu 2 générations de porter jeans et perfecto
    l’extraordinaire sensualité du tramway
    le captain Bligh du Bounty
    Le personnage hallucinant de Missouri breaks
    sans oublier « Le Parrain » que je n’ai pas honte d’avoir aimé …

  • Léon

    Je fais partie des fans absolus de Brando. Et on ne trouvera pas un comédien pour ne pas encenser son talent d’acteur…

  • SANDRO

    Une lectrice attentive et fidèle me signale qu’il s’agit de Dominique Sanda (et non « Véronique » Sanda)qui été pressentrie pour le rôle.
    Dont acte, évidement.
    Que D. Sanda me pardonne, et les Véronique aussi, si elles le peuvent.