Carêment pas

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Le bus est presque vide en cette matinée ensoleillée du mois de mars. Baigné par la lumière, plongé dans un livre, profitant ainsi vergogne, en compagnie de Charles Péguy, du quart d’heure de trajet ronronnant qui m’est octroyé par le ciel dans la douceur parisienne avant un rendez-vous professionnel, je ne la vois pas venir. Et pourtant ! Elle balance son énorme sac  Prada pour le coller près de la fenêtre avant de s’assoir, ou plutôt de s’effondrer, face à moi, dans le sens inverse de la marche. Je lève un œil sur elle pour constater sans surprise que son visage est celui, oxymorique,  d’une génisse  agressive, ruminant sans complexe une viennoiserie odorante qui a elle seule nous rappellerait, si l’on pouvait oublier sa propriétaire,  à quel point la civilisation et les sens ont parti lié.

Car voilà que cette bouche grande ouverte sur les ravages qu’elle fait subir à ce sommet de la culture de notre pays qu’est le croissant au beurre, me remet subitement en mémoire l’argumentation mi-sérieuse mi-ironique d’un ami japonais depuis longtemps oublié, qui expliquait à l’étudiant occidental goguenard que j’étais alors que la civilisation nippone était, de loin, supérieure à toutes les autres, et notamment à la mienne, car elle n’admettait pas que l’on mange devant tout le monde dans l’espace public sans au moins tenter, en mettant la main devant sa bouche, de se protéger du regard envieux ou dégoûté d’autrui. Je balayais alors cette prétention en lui montrant du doigt le spectacle somme toute sympathique de jeunes japonaises, toutes occupées les unes des autres, rieuses comme des mouettes,  avalant goulument de vastes quantités de crèmes glacées qu’elles s’étaient procurées chez un glacier américain installé depuis peu et avec succès à Osaka et vendant uniquement « à emporter ». Elles nous ignoraient royalement ces jeunes filles, notre présence ne semblant troubler en rien leur joie gourmande.

Pourtant, au-delà de l’outrecuidance simulée de mon ami, il y avait sans doute quelque chose de juste, même si cela m’échappait alors, dans cette insistance sur l’importance de l’attention que nous devrions porter à l’effet que nous faisons sur autrui lorsque nous mangeons en public. C’est ce qui m’apparaît clairement en contemplant la mastication impudique de la vaste demoiselle qui s’est étalée sur le siège devant moi. Protégée d’autrui par un casque lourd vissée sur les oreilles, elle triture d’une main une mèche blonde qui tombe lourdement devant ses yeux, tandis que de l’autre elle tient fermement, comme si quelqu’un allait lui en contester la propriété, un reliquat de croissant. Troublé dans ma lecture, hésitant entre le haut-le-cœur et la salivation,  voilà que je ne me contrôle plus et, tout en espérant vaguement faire comprendre à ma future interlocutrice que je plaisante à moitié, lâche :

–          Vous savez qu’on est en plein carême.

–          Hein ???

–          Oui, c’est le carême, on est sensé se limiter sur la nourriture

–          Mais qu’est-ce qui me raconte ce daron, vocifère la bouche de l’ogresse, maculant d’un coup mon manteau d’une flopée de grosses miettes gluantes, j’suis pas muslim moi ducon pour qui tu m’as pris ?

–          Non, mais…moi non plus, je ne vous parle pas de ça.

–          Quoi que tu dis connard ? sale islamofasciste qui veux empêcher les femmes d’être libre de leur corps , moi le ramadan c’est personne qui me le f’ra faire enculé de ta race, zarma, ici on est en France, pas question qu’on adopte tes coutumes de naze. Le ramadan, il n’en n’est carêment pas question, compris ? Alors ta gueule, tu la fermes et moi si j’veux l’ouvrir pour grailler ce que j’ai envie de grailler c’est pas un lèche-métèque qui va m’en empêcher.  Le ramadan, c’est carêment ringard, ducon.

Carêment ringard. J’ai compris.

Trébuchant et honteux, je descends à la hâte du bus, me précipite dans le premier Mc Do venu, puis, me remettant lentement de mes émotions, j’entends maintenant mon ventre gargouiller et commande à une jeune et souriante Samira un double café et deux donuts.

À emporter.

16 comments to Carêment pas

  • Léon

    Les textes de Piffard sont souvent à clé et ont des significations complexes. C’est le cas ici.

  • asinus

    boaf l’ane à surement pas les cles et comme vous dites Léon le signifiant est complexe.
    Tout simplement j’ai gouté ce texte comme une vienoiserie sans foutre des miettes partout vus que l’auteur agresseur de pauvre jeune fille esseulée et par la  » comblant un manque » affamée me semble etre de l’espece intellectuelle la plus dangereuse , celle qui met le doigt de la contradiction sur la plaie !
    observateur sans concession d’une parfaite mauvaise FOI! bref une face de Careme
    que personnellement je trouve fort rejouissante ! loué soit il!

  • Léon

    Il faudra lui poser la question, bien sûr, mais il y a sans doute déjà l’idée que le christianisme a disparu de la mémoire ou de la culture des gens au point de croire que seuls les musulmans ont dans leurs rites une période de restriction de l’alimentation.

  • Léon

    J’ vois aussi peut-être une dénonciation de l’idée que l’on peut mettre toutes les religions dans le même sac, qu’elles seraient équivalentes en termes de droits de l’homme et de démocratie. Là je sais que Piffard soutien la thèse que ce n’est pas le cas et que le christianisme, contrairement à l’islam, contient les germes des valeurs humanistes et républicaines.

  • asinus

    CE Léon c’est un sacré décodeur :mrgreen:

  • Buster

    France (appelons la comme cela) fille aînée de l’église, traîne son gros sac Prada, sa vulgarité et son inculture crasse.

    France ne comprend rien mais ne le sait pas, elle ne peut même pas l’imaginer :
    Sa langue est remplacée par une nouvelle jactance, totalement neutre.
    Sa perception des évènements s’appuie sur une « énorme culture » téléréalisée, à raison de 4 heures par jour devant MTV.
    Ignorante de tout c’est pourtant elle qui représente maintenant la « Souche », notre tradition nationale, nos valeurs.
    France est partout, je l’ai croisée moi aussi.
    Elle a gagné.
    Passe-moi le Donut !

    J’ai entendu ce matin un homme dont l’histoire me semble passionnante :

  • Buster

    Désolé,
    La dernière phrase est un oubli, je ne savais pas si j’en parlais ici, mais finalement le contre-point me semble intéressant :

    J’ai entendu ce matin (chez Dominique Souchier, Europe1) un homme dont l’histoire me semble passionnante :
    Il s’appelle Akira Mizubayashi, il vient de sortir un livre chez Gallimard : Une Langue venue d’ailleurs.
    Il est japonais et est tombé amoureux du Français à l’âge de 18 ans. Il le parle sans absolument aucun accent, il l’écrit superbement pour les quelques pages que je viens de lire de lui.
    Si vous souhaitez en savoir plus :
    Bibliosurf
    Son Blog
    Librairie Le Divan, où il signe demain avec Daniel Pennac, dont il traduit les ouvrages en japonais. (Sur ce site on peut lire les premières pages de son livre)

    Pardon pour ce Hors-Sujet.
    … Ou pas.

  • Causette

    Bonjour
    A Paris je me déplace soit à pied, soit en bus, rarement en métro. En prenant le bus les occasions de discuter sont plus faciles, je ne sais pas pourquoi. L’autre jour dans le bus de la ligne 62, j’ai aperçu Fadela Amara, bien aimable avec les personnes qui l’a saluaient. Mais je n’ai pas eu le temps de participer à la conversation je devais descendre la station suivante. Que ce soit dans le bus ou ailleurs, jamais entendu une femme s’exprimait comme dans cette fiction. Les expressions employés par la « vaste demoiselle » me paraissent bien masculins, et c’est normal puisque l’auteur est un homme.

    (Jeûner pendant X jours pour imiter un prédicateur illuminé dont on n’est même pas sûr de l’existence, c’est de la superstition. D’après certains médecins et diététiciens le jeûne c’est pas très bon pour la santé.)

  • Lapa

    Un truc qui m’amuse c’est l’utilisation de termes anglophones pour gommer l’aspect péjoratif que pourrait avoir le français. Ainsi on dit muslim pour musulman, gay pour homosexuel, black pour noir… comme si on refusait de prononcer des mots tabous, comme si, appartenant à un autres langage, ils devenaient neutres et prononçables.

    J’aimais beaucoup le.  » tu es poussière tu retourneras poussière » du mercredi des cendres. Une reflexion à faire sur soi- même plutôt que de montrer à tous qu’on se prive de bouffe tant que y’a du soleil dans le ciel.

  • maxim

    Piffard a tout simplement voulu rappeler que nous sommes de culture Judéo Chrétienne,que cette culture fout le camp avec la mondialisation des esprits,ce gloubiboulga de Américano-Islamo sabir colporté par la téloche,les groupes de Rap,le langage banlieue,et cet espèce de snobisme mal placé qui fait que pour faire bien,les artistes ( ça a bien perdu son vrai sens) les médias,même certains intellos et politiques on laissé s’installer cette inculture et cette perte d’identité au nom de la tolérance et de la bienpensance !

    • D. Furtif

      Heu bonsoir Maxim

      Personne même toi n’est de culture judeo chrétienne.
      Nous pouvons avoir la chance pour certains d’avoir une culture gréco latine et une morale judéo chrétienne, ce qui n’a pratiquement rien à voir.
      Ta confusion pourtant peut s’expliquer par la tentative de la religion de s’accaparer tout le patrimoine culturel antique tout en tentant de faire disparaitre tout ce qui ne lui convenait pas.La renaissance et le retour aux textes puis le développement des sciences humaines dévoileront ce qui revenait à qui.Le christianisme joua un rôle indéniable de transmetteur, certes, mais j’aimerais bien savoir ce que peut prétendre avoir apporter au plan culturel le judaïsme .
      Fortement imprégné d’Égypte, d’Orient Babylonien et d’Hellénisme , les découvertes contemporaines montrent à tous que l’apport strictement juif du judaïsme se réduit de jour en jour à presque rien .
      On pourrait dire la même chose de l’islam une fois qu’on aura retiré les apports alexandrins et Perse…

      C’est bien dans ce sens qu’il faut contester les prétendues racines chrétiennes de l’Europe au plan culturel.( voir le discours officiel de la droite et des comparses PS) La chrétienté n’ayant été qu’un vecteur ou un conservatoire,
      On peut prendre par exemple l’archétype du saint lui même, et constater qu’il est issu d’une toute autre région et d’une tout autre époque.
      Roland de Roncevaux , Lancelot du Lac, même Jeanne d’Arc baignent dans un monde chrétien mais ne lui sont pas redevables de leur origine .
      C’est dans un back ground culturel de civilisation bien plus ancien qu’il faut aller chercher cette dernière.

  • SANDRO

    Chuis pas exégète de Piff, mais j’ai cru entrevoir une parabole de la dernière cène enfilée au beurre du croissant de Marlon, dans des églises aussi vide que l’était l’appartement du dernier Tango .
    Et aussi le fait que pour plaider le Carême dans le désert, Maitre Piffard est meilleur que feu Me Karim Achoui, redevenu m’sieur Karim.

  • SANDRO

    Et pis Piff, c’est un malin.
    Il a quand même glissé un croissant dans le scenario, pas un pain au chocolat ou un chausson aux pommes.

  • SANDRO

    Bon, on me glisse dans l’oreillette une autre interprétation:

    le démon tenta Piff au désert de la pensée. Là où on attendait une pomme, ce fut une patisserie.
    Donc, la tentation au désert est devenue la tentation du dessert. Signe des temps.
    Piff n’est pas fou, il ne sauta pas du Temple.

  • D. Furtif

    Bonjour Florentin bonjour à tous.
    Ceux qui sont nés en septembre ne savent plus depuis longtemps que leur parents étaient fautifs, mais pendant des siècles les familles qui avaient le malheur de conduire un nouveau né sur les fonts baptismaux aux alentours de Noël devaient s’attendre à de véhémentes remontrances parfois jusqu’en chaire .

    D’après ma mère j’ai été conçu un lundi de Pâques dont sans tache dès l’origine

  • Florentin.Piffard

    Bonjour et merci à tous, en particulier à Léon pour sa confiance. Je crois comme le suggère Sandro qu’il ne faut pas assigner un sens trop précis à ce texte, qui n’a d’autre but que de faire sourire et aussi peut-être de proposer à la lecture une tranche de vie vraisemblable (dans un avenir plus ou proche au moins) à défaut d’être tout à fait réaliste aujourd’hui. A ce propos vous avez raison Causette, aucune femme ne parle comme ça. Pas encore. Pardonnez donc si c’est possible le sexisme sous-jacent de ce texte que vous avez su brillament déceler.