Comment Marcel Carné m’a baisé la main…

Lectures :2124

J’avais été invitée par des amis à un rassemblement de producteurs de cinéma et de télévision inquiets de la baisse de fréquentation des salles de cinéma et du faible succès des séries télévisées françaises, à l’exception de « Maggy » sur le décor de laquelle nous étions réunis, aux studios de Boulogne.

La réunion rassemblait une centaine d’hommes, tous de sombre vêtus, en costard cravate, chaussés de ces sortes d’insectes à hélitres lacées en cuir noir. On dirait qu’ils marchent dans de grands cafards.
L’ambiance était sinistre, l’heure n’était pas aux réjouissances malgré les petits fours et le champagne. Des chiffres de fréquentation catastrophiques étaient donnés à cette assemblée qui semblait ne trouver comme issue que la création de multiplexes, ces usines à projection qui, depuis, ont prouvé leurs limites.
Je m’ennuyais fort et je regardais autour de moi lorsque je vis un petit bonhomme ridé, ratatiné, installé à l’écart sur une console du décor de « Maggy », les pieds suspendus dans le vide. Il capta mon attention car je le trouvais lumineux et l’expression de son visage empreinte de malice et de vivacité tranchait avec le reste de l’assemblée. Je brûlais d’envie de lui adresser la parole mais je ne le connaissais pas, j’ignorais qui il était et je ne savais pas ce que j’aurais pu lui dire.
Quand les discours furent terminés et que l’assemblée se répandit en petit groupe autour du buffet, mon petit homme sauta de sa console sur le sol où il fut rejoint par deux ou trois personnes. Je ne pus résister. Je me dirigeais vers lui, attendit un trou dans la conversation et lui dit en souriant : « Monsieur, je voudrais vous dire que vous êtes l’homme le plus séduisant de la soirée ; ». Le petit homme me regarda deux secondes étonné puis il prit ma main et la baisa. Interloquée, je ne dis mot. Pendant deux longues minutes, tout le monde me regarda en silence, peut-être attendant une suite mais je n’avais rien d’autre à dire. Éventuellement j’aurais rebondi si le petit homme m’avait lancé quelques mots mais il n’en fit rien. Je tournais les talons et rejoignis mes amis auxquels je demandais qui pouvait être ce petit homme si curieux. « Mais enfin, Aria, tu n’as pas reconnu Marcel Carné ? »
Je restai sidérée dans un mélange de confusion et de fierté. Non seulement j’avais fait une déclaration à un homosexuel mais l’homme était l’idole vivante du cinéma français et je l’avais reconnu sans le savoir. En eussè-je été consciente, je ne lui aurais jamais fait une telle déclaration….par timidité, par respect et par fierté.

3 comments to Comment Marcel Carné m’a baisé la main…