Conversation avec mon pharmacien

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En vieillissant il arrive que l’on soit affligé de misères diverses et que l’on devienne un client régulier d’une pharmacie. A force on discute. Et moi vous me connaissez, toujours sur la brèche pour Disons : voilà un métier sur lequel il y aurait certainement à dire car en réalité on n’en sait pas grand chose. Rendez-vous est pris  et voici une synthèse de notre assez long entretien.

Devenir pharmacien.

On commence par suivre des études de pharmacie, six ou  sept ans minimum après le bac avec une thèse au bout pour devenir docteur en pharmacie. A la fin du cursus on a le choix entre toute une panoplie de métiers dont le pharmacien d’officine, comme l’on dit, n’est que l’un d’entre eux.
On pourra se tourner vers l’hôpital, ce qui suppose, en plus, un internat et ainsi devenir pharmacien hospitalier responsable de la gestion des médicaments d’un hôpital. On pourra aussi s’orienter vers le laboratoire, après une formation complémentaire, avec des spécialités comme bactériologie, immunologie, virologie. On pourra aussi travailler dans l’industrie pharmaceutique avec, là aussi, des métiers très divers comme par exemple celui de « galéniste »  dont le travail consiste à mettre au point la forme pharmaceutique du médicament et son conditionnement : comprimé, gélule, sirop, spray…
On peut enfin travailler en officine soit comme salarié, soit si on a les moyens ou d’excellentes relations avec son banquier, créer ou acheter une licence de pharmacie (un fonds de commerce), sachant que leur nombre est limité actuellement à une officine pour 3000 habitants.
Une pharmacie se vend entre 80 % et 100 % de son chiffre d’affaires annuel TTC, mais avec une particularité : la licence est attachée à un local. Si, pour une raison quelconque ( par exemple qu’il se fasse expulser pour loyer impayé) le pharmacien n’a plus de local, il perd sa licence.

L’officine de pharmacie

Elle vend au public trois catégories de produits :
  • Les médicaments remboursés (ceux qui ont des « vignettes »). Leur prix d’achat comme leur prix de vente est fixé par la sécurité sociale, il est donc identique partout en France. On y rattachera les appareillages médicaux divers comme la location de lits médicaux, les béquilles etc…
  • Des médicaments sans vignette et de la parapharmacie, donc non remboursés par l’assurance-maladie
  • Des crèmes de soins et des compléments alimentaires, des aliments pour bébé.
Pour ces deux dernières catégories, les prix sont libres et la concurrence joue.
Très clairement le pharmacien  gagne mieux sa vie que sur ce qui n’est pas médicaments à prix réglementés et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, les faillites de pharmacies ne sont pas rares (150 l’année dernière en région parisienne).
En milieu rural c’est la désertification avec une perte de clientèle qui en est la cause. Les pharmacies qui restent se rachètent entre elles ou se regroupent pour des achats en commun et se répartissent les ristournes obtenues. En milieu urbain, les raisons sont plus variées : concurrence des pharmacies low cost, des grandes surfaces, augmentation des charges, et pertes aussi parfois de clientèle dans certains quartiers difficiles.

Les pharmacies font partie des commerces où la gestion des stocks, en particulier les inventaires physiques, sont très lourds. La pharmacie dont nous parlons a 25 000 références et pour l’inventaire, mon pharmacien fait appel à une société extérieure qui certifie l’inventaire qu’elle établit (une protection vis à vis du fisc) : ils débarquent à douze et arrivent à faire l’inventaire en une seule journée pour environ 4000 euros. Le stock de produits sans vignettes est d’autant plus coûteux qu’il tourne peu, les médicaments en général ne peuvent pas toujours être stocké longtemps et pour ceux qui sont remboursés, il doit être très bien approvisionné : pas question de manquer, en milieu rural notamment où les pharmacies sont rares, d’un médicament en cas d’urgence.

Le travail du pharmacien

1) Son premier et principal travail est de délivrer au patient les médicaments prescrits par le médecin en exerçant une vigilance sur les interactions médicamenteuses qu’il est supposé connaître. Grâce à l’informatique, lorsqu’il a un client régulier, il peut facilement rassembler et consulter toutes les ordonnances pour un même patient, notamment si elles émanent de médecins différents, c’est là que le risque est le plus élevé.

Ce travail est beaucoup plus important et fréquent qu’on ne le croit. Dans le cas de ces incompatibilités de médicaments prescrits, la responsabilité est en quelque sorte partagée avec le médecin, mais elle est entière pour les médicaments achetés sans ordonnance ou ceux qui ne sont pas remboursés. Ces médicaments en vente libre doivent faire l’objet d’une surveillance, il est  éminemment dangereux de les vendre sans contrôle. Voici l’exemple du Diantalvic, un bon médicament anti-douleur qui était en vente libre dans les pays anglo-saxons : parce qu’il a causé des morts aux USA et en Angleterre, des pressions ont été exercées pour qu’il soit retiré de la vente et les autorités européennes ont fini par l’interdire. Sauf que la cause de ces morts est très clairement un surdosage et en France, où ce médicament n’était vendu que sur ordonnance, il n’y a jamais eu un seul décès à déplorer. Pourtant les Français, comme les autres membres de l’UE sont désormais privés d’un médicament anti-douleur intermédiaire entre les antalgiques classiques et les morphiniques qui était bien utile… Mettre un médicament en vente libre dans un supermarché a donc parfois des conséquences aussi pernicieuses qu’inattendues.

2) En ce qui concerne les crèmes de soins, en revanche, mon pharmacien admet que  la caution de la « vente en pharmacie » est parfois justifiée, parfois moins. Mais on  est dans un rapport  moins marchand et baratineur  que chez Séphora ou Marionnaud et plus soucieux d’un certain nombre de caractéristiques, comme par exemple sa traçabilité.

3) Un élément peu connu du travail du pharmacien concerne sa responsabilité vis à vis des deniers publics, ceux de la sécurité sociale, qui exerce sur lui un contrôle permanent et tatillon sur tout ce qui concerne la délivrance des médicaments avec vignette.

Chacun de ces médicaments, lorsqu’il reçoit son AMM (autorisation de mise sur le marché) comporte une prescription de dosage, de durée d’utilisation, de fréquence des prises. Le pharmacien n’a pas le droit de la transgresser, quelle qu’ai été l’ordonnance du médecin. Ou, plus exactement, s’il la transgresse, la sécurité sociale ne rembourse pas et le pharmacien, lorsqu’il fait le tiers payant, y est de sa poche.
Par exemple, un médecin fait un renouvellement d’ordonnance un peu trop tôt et le patient va chercher ses médicaments avant la date à laquelle, en fonction de l’AMM, il aurait dû avoir consommé l’ordonnance précédente : la sécurité sociale va refuser de les prendre en charge.
La chose se complique nettement avec certains médicaments dont les laboratoires changent le conditionnement, la succession des ordonnances pouvant très bien aboutir mécaniquement, arithmétiquement à du « délivré en trop ». Suprême torture, la sécurité sociale ne conteste pas ces « trop vendus » au coup par coup mais  rétroactivement sur deux ans ! À titre d’exemple, mon pharmacien avait en cours près de mille dossiers litigieux, contestés par l’assurance-maladie…
La SS suit par informatique, grâce à la carte vitale, la vente de médicaments pour chaque pharmacie et tous les mois un employé passe avec son tableau et les statistiques de l’officine. Elle surveille particulièrement la substitution par générique qui est obligatoire sauf indication contraire et expresse du médecin sur l’ordonnance.

Heurs et malheurs du métier de pharmacien.

Comme le dit mon pharmacien, c’est d’abord un métier un peu contradictoire, où l’aspect « commerçant » doit cohabiter avec l’aspect « santé ». Mais globalement le côté « santé » prédomine tout de même. Il n’est pas rare que le pharmacien, à défaut de pouvoir faire de vraies « consultations » « donne des conseils » et oriente vers un médecin. Et sa patience vis à vis de certains clients, notamment de personnes âgées est parfois à la mesure du sale caractère de ses derniers…
Globalement les pharmaciens ont plutôt de bons rapports avec les médecins, mais pas toujours. Les problèmes les plus fréquents concernent, en ce moment, la question de la substitution du générique que le pharmacien est obligé de faire et que le médecin rechigne à ne pas autoriser car il est lui-même contrôlé.

Les pharmaciens sont aussi des patrons qui ont des salariés dont le sort est très variable d’une officine à l’autre. Il est parfois difficile, notamment dans les pharmacies rurales qui ont des difficultés : horaires démentiels, gardes de nuit non payées, et salaires très faibles par rapport à la qualification sont monnaie courante, malgré l’existence d’une convention collective censée les protéger.

Il est sûr que le métier n’est pas aussi rigolo qu’il a pu l’être au début du siècle précédent lorsque le pharmacien mettait lui-même au point des remèdes. Je songe par exemple à ce chapitre hilarant de Clochemerle de Gabriel Chevallier qui raconte comment le pharmacien y avait mis au point un suppositoire qui fut très apprécié de la gent féminine du village. Les « préparations » réalisées en pharmacie sont devenues très rares.

(Un grand merci à mon aimable pharmacien ainsi qu’à la Furtive pour leur aide. )

12 comments to Conversation avec mon pharmacien

  • yohan

    Les étudiants en pharmacie s’inquiètent tout autant que les pharmaciens qui s’apprêtent à prendre leur retraite. Le cessions de fonds ont du mal à se faire aux prix d’hier car les bénéfices ont sacrément reculé avec l’arrivée des génériques, la concurrence des chaînes de parapharmacie, les déremboursements et…la crise. A Paris, beaucoup d’officines ont mis la clé sous la porte l’année dernière. Les pharmacies de province résistent plus mieux à ce recul, mais pour combien de temps ? Il est loin maintenant le temps des listes de médocs à rallonge (merci la sécu) qui donnait envie de s’acheter un paquet de bonbons au miel de l’abbaye ou un savon surgras.

  • snoopy86

    J’ai eu peur un instant ….

    J’ai cru que comme le syndicat professionnel des pharmaciens vous alliez nous inciter à nous apitoyer sur le sort épouvantable des pharmaciens d’officine 😆

    Les bénéfices n’ont pas vraiment reculé, les génériques sont aussi rentables que les « vrais » médicaments, les marges de parapharmacie sont énormes …

    Reste à savoir combien de yemps le numérus clausus résistera aux pressions de l’Europe et de Michel-Edouard…

    • D. Furtif

      Snoopy,Furtive qui ne t’a pas lu abonde dans ton sens.Elle doit être d’extrême droite.
      .
      Désolé Yohan mais ce que tu dis au sujet des génériques est totalement faux.Les bonbons au miel et les savons surgras font encore ,eux et les produits dans leur genre, le bonheur de ceux qui les vendent.

      • Buster

        Et les huiles solaires.
        Et les chewing-gum à la nicotine : 4 parfums, 3 tailles, 2 dosages. ( Pour moi c’est 2mg, menthe fraiche )

        Mme Buster mère aurait souhaité que l’un de ses enfants reprenne la pharmacie. Ni l’un ni l’autre ne souhaitant finir épicier il fallu se résoudre à vendre le commerce.

        Très organisée la profession maintenant : Stock en temps réel, commandes automatiques (ou presque) et quotidiennes chez l’un des grossistes. Le stock a bien diminué et la gestion est de type presse-bouton.
        Enfin, comme disait Fernand Reynaud : Ca eut payé 😀

      • yohan

        Je crois qu’il faut distinguer les pharmacies des grandes villes des pharmacies des champs. Attention, je n’ai pas dit qu’elles ne gagnent pas leur vie, seulement qu’elle gagne moins qu’avant. C’est du moins que disent les journaux

      • yohan

        Furtif,
        J’ai rencontré l’année dernière une commerciale qui fournit justement les pharmacies d’officine en bibelots et produits de toute sorte. Elle m’avait confié alors que c’était la cata pour elle, car ses produits qui se vendaient sans problème avant ne faisaient plus recette avec la crise. D’ailleurs, ma moitié n’achète plus ses produits de parapharmacie en officine, à moins qu’ils ne soient soldés. Si Bruxelles autorise la vente sur internet, les pharmaciens vont déguster

        • snoopy86

          @ yohan

          A Paris le problème est particulier : trop d’officines ( moins de 2000 habitants par officine ), plombées par le prix des loyers, et beaucoup plus de concurrence en parapharmacie ..

          @ Furtif

          Le potard heureux par excellence, c’est celui qui a eu la possibilité de faire une création dans un centre commercial dans les années 60 ou 70 … On en connait quelques uns par ici 😆 doit bien y en avoir partout ..

  • Buster

    Pauv’ Pharmachiens !

    Je me souviens d’un dessin de Chaval ( malheureusement impossible à retrouver pour l’instant )
    Un toréador visiblement apeuré tremble dans une arène face à 1 taureau pas commode.
    La légende dit « Si j’en réchappe je fais ma pharmacie »

    • D. Furtif

      Dans le même genre un de Chaval ou de Sempe. Deux pharmaciens( un couple) effondrés résignés abattus devant les rayonnages immenses plein de produits pilules et drogues
       » Et dire que nous avons tout pour être heureux »

  • Le péripate

    C’est qui ou quoi cette mystérieuse SS ? Connait-on le nom de ses dirigeants ? N’était-il pas prévu des élections dans ses statuts issus du fameux et mythique CNR ?

    Questions dans le vide.

  • AGNNP

    Ariel dit « l’archange » par les bigottes qui le fréquentent.
    http://www.challenges.fr/classements/fortune.php?cible=3

    y’abon l’Afgha.