Disons Jazz

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On parle souvent des années 70 comme de celles qui décapitèrent quantité de talents de la scène pop rock, à l’image des Hendrix, Morrison, comme si les paradis artificiels et leurs maléfices avaient seulement fait leur apparition à cette époque.

On oublie qu’à l’orée des années 50, si le jazz était toujours aussi populaire, il était aussi perçu par l’opinion publique comme l’apanage de déglingués qui brûlaient la vie par les deux bouts.

On oublie aussi qu’au sortir d’une guerre mondiale éprouvante, et malgré la frénésie de consommation et la société d’abondance qui s’en est suivie, l’Amérique vivait un épisode de chasse aux sorcières et de tension sur fond de guerre froide. Pour échapper à l’ambiance paranoïaque d’une société trop policée, certains cédèrent à la mode du vivre vite et mourir.

Trop d’artistes de jazz y ont apparemment succombé. Une génération (née au milieu des années 20) promise à une courte vie, quarante-cinq ans en moyenne, comme si la folie se devait d’être la malédiction du génie.

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Chet Baker ne fut guère lui-même qu’un vivant en sursis et Art Pepper, grande figure du West Coast jazz, n’a pas échappé à la règle ; héroïne, prison, libération, rechute, méthadone… des années d’intermittence avant de reprendre clarinette et saxo et finir de nous réciter son jazz mélodique et virevoltant avant de disparaître pour de bon. Pour se figurer cette période, mieux vaut voir ou revoir l’excellent métrage de Clint Eastwood (Bird), qui retrace la vie de Charlie Parker, inventeur du style be-bop, décédé à l’âge 34 ans, une auto destruction à marche forcée.

Une génération de musiciens qui, ayant étudié la musique, savaient néanmoins jouer et écrire. Il y avait beaucoup de virtuosité, de l’innovation rythmique et de la complexité harmonique dans le jazz des années 50 (b-ebop, cool jazz, hard bop, jazz West Coast).

Bien jouer en jazz implique en effet de travailler énormément la mélodie, l’harmonie, le rythme. Une règle transgressée durant la décennie suivante par les adeptes du « son sale », limite bruitiste, (le courant free jazz des années 60). Se moquant du travail de fond que leurs aînés s’imposaient, délaissant l’écriture au profit de l’improvisation, le jazz a perdu les codes, les « écritures ».

Ceux qui enseignent le jazz aujourd’hui n’ont plus la recette pour bien l’enseigner n’ayant pas eu le bonheur de jouer avec les musiciens des années 50. Du coup, je crains qu’on ne sache faire renaître ce jazz- là.

Du ragtime des débuts (1895) au nu jazz actuel, le jazz n’a, il est vrai, jamais cessé de traverser des courants, de faire sa mue, mais pour moi (question de feeling), l’âge d’or se situe quelque part entre be-bop et hard-bop (milieu des années 40, fin des années 50).

31 comments to Disons Jazz

  • Léon

    Sans oublier le cas de Billie Holiday. Lire absolument « Lady sings the blues » pour ceux que cela intéresse.

  • Tall

    Les grands créateurs sont toujours des hyper-sensibles. Quelque soit le domaine de création.
    Du coup, on verra toujours chez eux + de pètages de plombs que chez le quidam raisonnable.
    Mais le quidam raisonnable, lui, n’a quasi aucune chance de produire un jour un coup de génie.
    Et le coup de génie, ça ne s’apprend pas, ça ne se travaille pas. Ya pas d’école pour ça.
    Le bon p’tit 1er de la classe ne fera jamais dans le génie créateur, car il suit trop docilement les voies tracées.
    S’écarter de ces voies l’inquiète, le déstabilise. Au secours ! Papa ! Maman !
    Je dirais que le créateur génial est un adepte instinctif du « parricide ».

    • Lapa

      bof c’est du cliché ça.
      on peut être génie créatif et premier de classe.
      Avoir besoin de se droguer pour avoir de l’inspiration a toujours été pour moi une excuse bidon martelée pour des besoins biographiques et d’icône.

    • Tall

      non, c’est psycho et logique
      créer, c’est chercher et trouver une voie différente de celle du consensus qui fait autorité à un moment donné
      ce qui consiste à penser : je peux faire mieux que les profs, je suis + fort qu’eux
      le créateur est donc mégalo quelque part, en + d’être irrespectueux de l’ordre établi
      c’est un vrai révolutionnaire dans l’âme

      enfin, pour les exceptions au principe, on peut toujours en trouver, comme pour tout ce que relève de la psy
      mais ça n’infirme pas les tendances lourdes
      on le sait bien que tous les coiffeurs ne sont pas gays

      • Lapa

        pas très convaincu.

        l’élève a vocation à dépasser le maître, ça ne fait pas de lui un irrespectueux ou un megalo.
        l’histoire de l’art ne se limite pas à l’après guerre et au trash.
        qu’il y ait une certaine irrévérence dans l’acte de création, certes, mais il se construit la plupart du temps dans une continuité, même tinté de réaction, aux principes établis. On déclare tout et n’importe quoi « révolutionnaire », mais en réalité il s’agit la plupart du temps juste d’une continuité.

      • Tall

        l’élève a vocation à dépasser le maître

        c’est celaaa ouiii … et Dash lave 2 fois + blanc
        vous avez déjà entendu parler de l’égo ?

        • Lapa

          en quoi dépasser le maître est-il irrespectueux et mégalo?
          mon niveau de physique dépasse largement celui de mon prof de terminal. je suis irrespectueux? j’ai un ego surdimensionné?

        • Tall

          Je ne parle pas de dépasser en connaissances grâce à un enseignement supérieur
          Je parle d’inventer/créer ( en sciences ou en art )
          L’inventeur/créateur est quelqu’un qui pense qu’il est capable de trouver quelque chose de neuf qui laissera une trace dans l’histoire et que personne ne trouvera avant lui.
          Il faut un caractère bien trempé pour penser comme ça.
          Et surtout agir en conséquence avec tous les risques que ça entraîne.
          C’est toute la différence qu’il y a entre marcher sur une route, et tailler son chemin à la machette dans la jungle.

    • Tall

      je ne fais pas l’apologie de la drogue, elle est destroy
      l’esprit créatif n’a pas besoin de ça
      une bonne tasse de café à la rigueur, c’est déjà assez stimulant

  • yohan

    et les stewards d’Air France ? :mrgreen:

  • Aria

    J’ajouterais que, à ma connaissance, le jazz a énormément contribué à la lutte contre la ségrégation raciale. Les musiciens blancs et noirs ont été les premiers à se mélanger pour produire. Je crois que l’orchestre de Benny Goodman a été le premier du genre …Mais c’était à Harlem et NYC chez les nordistes, pas à Atlanta chez les sudistes….

    Pour ce qui est de brûler la chandelle par les deux bouts pour rester debout, je ne suis pas certaine qu’un seul créateur, à part D.(s’il existe) n’ai pu se passer de drogues, d’alccol, de sexe, de conduites addictives et à risques…

    Ca repose la question que je posais dans un article, pourquoi les humains ont-ils de tous temps utilisé des drogues pour vivre, survivre et mourir ?

  • yohan

    Aria
    Effectivement, la video sur l’article le prouve (chet baker et art pepper)

  • yohan

    Je pense que pour les addictions, c’est un mélange d’effets de milieu et d’histoire familiale et sociale personnelle.
    Dans le milieu du jazz des années 50, comme dans le pop rock des années 70, c’est le milieu musicos qui poussait à la consommation, plus que le reste. Tout le monde n’y succombait pas pour autant. Même si je partage l’avis de Lapa, il y a quand même de curieuses récurrences chez les « grands talents », comme récemment avec Amy Winehouse

    • Lapa

      oui mais c’est le contexte festif qui veut ça. Elle n’est pas devenue subitement douée après être devenue alcoolo. La drogue a d’ailleurs gâché son talent naturel. En raccourcissant artificiellement sa vie par exemple.
      C’est un rideau de fumée de croire la drogue créatrice. la drogue est destructrice. après, certes depuis l’après guerre, l’art se complet plus dans la destruction que dans la création. mais c’est post traumatique et assez récent par rapport à l’histoire de l’art globale.

  • maxim

    Ah…dès que l’on parle de jazz ,je rapplique dare dare vu que c’est ma musique de fond ….à ce propos,je n’arrive pas à passer le lien, mais je vous conseille Jazz Radio Sinatra Style ….tout droit des USA, que des standards 24/24h ….

    le bon jazz pour moi, ça se situe dès les années 30 du temps du Savoy Ballroom avec les orchestres de Chick Weeb, Jimmy Yancey ,Jimmy ou Jérémy Lucenford, Cab Calloway au Cotton club ….Fats Wallers comme pianiste et chanteur, puis les grandes formations des années 40, une de mes préférées c’est celle de Gêne Kruppa !..

    je n’oublie pas Count Basie ni Duke Ellington ,mais je préfère leur style dans les années 50, le vrai âge d’or du Jazz, avec les formations de Jack Teegarden, Georges Shering …et les chanteurs comme Joe Williams et Jimmy Rushing , les deux interprètes vedettes de Basie ….il y a l’inoubliable Nat King Cole, et Mel Thorme un peu moins connu mais formidable chanteur de jazz …

    les femmes , que ce soit Billie Holliday ( ma préférée) Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan ( supérieure pour mon goût ) et Dinah Washington ( formidable chanteuse disparue trop tôt ) ..bon et puis tous les orchestre que les amateurs connaissent …..effectivement le vrai jazz s’est arrêté à la mort d’Oscar Peterson,d’Errol Garner , de Joe Pass,a revécu un peu grâce au talent de Stéphane Grapelli et de Michel Pétrucciani et de quelques autres ….
    http://www.youtube.com/watch?v=js8yBPq2WbI&feature=player_detailpage#t=11s…..je vous ai mis ce document rare enregistré au festival de Newport en 1962 …….

  • maxim

    http://www.youtube.com/watch?v=0xFBylVG5WQ&feature=player_detailpage#t=16s…….un autre moment d’anthologie avec la Grande Dame ..festival de Montreux .

  • yohan

    salut Maxim

    J’écoute TSF Jazz (89,9 MHz) tu dois pouvoir capter sur Fontainebleau

  • maxim

    Salut Tall ;-)……

    Salut Yohan, oui bien entendu je connais TSF mais on a de plus en plus de mal à le capter à Fontainebleau,que ce soit chez moi ou dans ma bagnole …c’est quand je vais vers Paris que je réussis à le ravoir .

  • maxim

    http://www.youtube.com/watch?v=JHR3KNak-Ic&feature=player_detailpage#t=221s…….

    ça c’est un vieux truc avec Jack Teagarden ..Basin Street Blues … Cozy Cole à la batterie .

  • maxim

    Le lien a foiré pardon !

  • ranta

    Cruel dilemme, j’oscille largement entre le big band et le bop. Mais jamais je n’oublierai une définition du swing qu’un des profs m’a donné : « imagine un manche à balai qui bouge de droite à gauche…. »

    D’une manière générale, tout de même, je trouve le jazz chiant : une formidable école, à la fois technique mais aussi scénique ➡ tu apprends à exposer un thème, à t’en affranchir, à y revenir pour rappeler au public de quoi tu parles, à être patient ➡ se souvenir que TU joues pour un public et non pour ton délire ( bon, quant tu sens que tu peux y aller fut pas se gêner)’ et d’ailleurs faudra qu’un jour Léon et moi on cause à ce sujet, d’accord pour les ficelles de la scènes mais largement moins en ce qui concerne l’absence de filet…. et l’impératif d’amener le public à participer.