Quand « la langue parle à ta place »

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Revenons quelques instants sur cette fameuse formule « à qui profite le crime » dont Lapa a si bien démonté la falsification dans la sophistique actuelle. Typique argument « néo-pronétarien » selon sa formule, car le net, par son fonctionnement, est un redoutable carburant du « complotisme » et cette routine de la pensée a généré l’explication préférée des incultes et/ou des imposteurs. Pas besoin de connaissances précises, d’un clic, un zapping superficiel vers n’importe quel site suffit à alimenter la machine à rumeurs qui s’auto-entretient « en abyme » dans un cercle vicieux infini (voir Momo© qui cite comme source factuelle et documentaire ses propres articles !)

Quiconque a un peu fréquenté les forums du Net (AV en est l’archétype) a assisté à la montée en puissance des complotistes et autres truthers dont l’argument décisif est : à qui profite le crime

S’ensuivent tous les produits dérivés du complotisme, je ne détaille pas, tout le monde les connaît, que ce soit pour le 911 ou pour l’affaire DSK (avec en tête de gondole, évidemment, le vocable « officiel », accolé à version, thèse, mensonge… Ou « vérité », forcément cachée, censurée, étouffée, à moins d’être officielle… Ou « enquête », soit officielle, soit nindépendante…).

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Mon propos est autre. La petite polémique relatée sur le fil de l’article rappelle qu’il reste, chez bon nombre de personnes que l’on aurait pu croire à l’abri d’une si évidente manipulation intellectuelle, l’idée que cet argument est parfaitement légitime, voire « logique ». Les clichés et les dictons ont la vie dure puisqu’ils sont, par définition, des stéréotypes enracinés dans les habitudes mentales, et qu’ils jouent toujours sur un fond de vérité derrière l’aphorisme. « Il n’y a pas de fumée sans feu » dirait un autre dicton…

Certains en appellent même au Droit romain pour habiller de légitimité leur revendication du Is fecit cui prodest (un argument d’autorité, cette fois-ci). Ce Droit qui réunit dans le même élan les droits du pater familias et les non-droits de l’esclave, ne paraît pourtant pas le mieux placé pour être brandi comme label moral des tenants de la République ! Mais, bon… le sophisme sert justement à cela : amalgamer dans le seul but d’avoir raison les arguments les plus clinquants sans souci ni de cohérence ni de bonne foi.

J’ai retrouvé sur le blog de PJCA (Nouvelle Société, 2008) cette extraordinaire explication : « Le Droit Romain avait pour principe que l’auteur d’un crime est le plus souvent celui qui en profite : Is fecit cui prodest. Sont-ce les fanatiques suicidaires qui profitent de leurs attentats insensés ? Sont-ce les innocents qui en sont victimes dans les marchés de Bagdad et dont la disparition ne remet rien en cause ? Ou ne serait-ce pas ceux qui en retirent une excuse pour affermir leur pouvoir ? »
En voilà un qui a vendu la mèche : ce n’est évidemment pas une question de raison ni de logique dont il s’agit mais d’un parfait argument ad hominen qui ne se cache même pas : sont coupables les puissants, par principe, non pour ce qu’ils font mais ce qu’ils sont. Point.

À qui profite le crime est donc bien une formulation lexicale destinée à enrober d’une apparente rationalité une intention tout autre et dénaturée. Elle n’est pas un gentil dicton, transposé des gentils romans policiers d’Agatha Christie. Son emploi détourné est bel et bien une manipulation rhétorique. La propagande induite par cette manoeuvre crée un monde binaire artificiel entre coupables et innocents – par essence – et nourrit la disjonction assez dévastatrice entre un Axe du Mal et un Axe du Bien. Et, par la même occasion, elle empêche le déroulement  argumenté et contradictoire de la pensée, entravée par les stéréotypes et les matraquages simplistes. Lapa s’en est amusé dans son article sur la facheusphère où l’on a bien vu que la simple évocation de certains termes est aujourd’hui suffisante pour créer un même ébranlement sémiologique (ex. Bilderberg, Trilatérale, Maître du Monde, Nouvel Ordre Mondial, Big Pharma, CIA, USraël, américano-sionnisme, lobby…).

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Toutes les réflexions et articles concourant à déchiffrer les propagandes, d’où qu’elles viennent, sont salutaires pour libérer les esprits des manoeuvres d’asservissement et il est fort utile que Disons continue à démonter ces stratagèmes.

Tous ceux qui raillent ces tentatives au lieu de les encourager participent à ces techniques de mystification et font cause commune avec les propagandistes. Le principal perdant, au final, est le citoyen, empêché de s’informer sainement sur l’état du monde et de sa société. Incapable de voir clairement qui le manipule réellement, comment pourrait-il lutter efficacement contre celui-ci, et améliorer sa situation ou son jugement ?

Tous ceux qui ont tenté de déchiffrer les logiques de la manipulation de masse se sont retrouvés sur la dénonciation des mêmes procédés rhétoriques : détournement du sens des mots ou des locutions, glissements lexicaux, appauvrissement de la langue, matraquage des clichés… La référence à la novlangue d’Orwell est ultraclassique, mais on peut tout aussi bien se référer à Victor Klemperer, philologue persécuté comme Juif par les nazis et qui a tenu un journal pendant toute la période hitlérienne. Il y a noté ce qui « a trait à l’utilisation et au détournement du langage effectué par le régime nazi » (wiki). Une de ses analyses est particulièrement révélatrice du danger des procédés les moins spectaculaires de la propagande, quand « la langue pense à ta place » :

« Quel fut le moyen de propagande le plus puissant de l’hitlérisme ? Étaient-ce les discours isolés de Hitler et de Goebbels, leurs déclarations à tel ou tel sujet, leurs propos haineux sur le judaïsme, sur le bolchevisme ? Non […]

Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente. »

(Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich, Pocket Agora, 1996, Albin Michel.)

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Épilogue

Je m’attends à l’ultime pirouette des manœuvriers de la manœuvre : rejeter mon propos en le discréditant à son tour par l’évocation du fameux « point Godwin » ou la reductio ad hitlerum… Aux praticiens du sophisme, je rappellerai que d’invoquer à tout propos le « point Godwin » relève aussi du sophisme et qu’il s’agit des mille et unes manières rhétoriques de fuir la discussion et d’avoir quand même raison. Je proposerais bien un point « point Godwin »…

33 comments to Quand « la langue parle à ta place »

  • ranta

    Mais à qui profite cet article ?

    Je te mets en garde COLRE, je perçois bien ta manoeuvre pour devenir le porte- arbalète des Ducs de La Pallaide et du Chabichou. Tout ça va nous rallumer une guerre contre le Bourguignon. 😆

    • ranta

      Bien évidemment, je te félicite.

      • COLRE

        Merci beaucoup ranta.
        En fait, je découvre que la manipulation rhétorique est un univers ! j’étais partie pour traiter un aspect, et je me suis retrouvée emmenée ailleurs…
        Oui, je me sens très humble dans cette entreprise de déchiffrement des techniques de propagande, qui est aussi insaisissable dans sa globalité que la langue elle-même !

        • ranta

          En fait, je me demande si les raisons de ces manipulations rhétoriques ne sont pas une des conséquences du développement scientifique.

          Par le passé, les philosophes étaient aussi des scientifiques, aujourd’hui la science est devenue tellement pointue,segmenté, et spécialisée que personne n’a ni vision, ni connaissances globales de ce dont elle parle; et par la même ce rôle dévolu aux scientifiques/philosophes d’expliquer au plus nombre la marche du monde et de l’univers n’est plus possible. Toi même, dans ta spécialité tu as dû noter que, et bien justement, que tu es spécialisée. Comme le fait remarquer Jérôme hier dans son article c’est l’inculture qui est à la source des fausses croyances et des méprises, volontaires ou non.

          On en est donc réduit à utiliser des formules chocs toutes faites qui englobent tout ce que l’on ne sait pas, ce que l’on ne peut pas comprendre, pour justement masquer, et en somme avouer, que sur tel ou tel sujet ce que l’on connait tient dans dé à coudre mais que à « moi » on ne me la fait pas.

          • Léon

            Je n’en suis pas certain, Ranta. Il me semble que la logique peut s’appliquer à n’importe quoi. La connaissance est autre chose. Mais je en suis pas sûr de pouvoir développer.

          • COLRE

            Je dirais (mais ça ne répond pas tout à fait à ta question, ranta) que l’esprit scientifique est en chacun de nous. Tous les jours, nous faisons de « la » science (sans le savoir ? 😉 ), dès qu’on analyse une situation, qu’on prend des décisions appuyées sur des faits, sur une probabilité de résultat.

            Quand tu sors de chez toi et que tu choisis un vêtement, tu mènes une démarche scientifique (ton hypothèse sera corroborée par le résultat : tu auras trop chaud ou trop froid seulement si tu as mal raisonné ou que tu as les mauvaises informations).
            Si tu regardes plutôt ton horoscope, il y a peu de chance que ce soit la bonne solution : juste le hasard, ce qui veut dire que tu as aussi des chances d’avoir la tenue adéquate à la météo.

  • ranta

    Eh bé, t’es un vrai sniper COLRE, t’as déjà fait mouche. (t’as -contraction de « tu as »- et non pas « ta » – adjectif possessif- comme racaille le rouge a cru le déceler et me donner une leçon. Il est vrai que je lui avais écrit « t’as raison, sa boursouflure égotique l’amenant à penser que je lui attribuais certaines capacités 😆 😆 °

  • Léon

    Oui, franchement, la flèche a immédiatement trouvé sa cible.

  • Léon

    Sur le fond, je suis totalement d’accord, c’est un aspect de cet argument qui ne m’étais pas apparu. Mais n’en est-il pas de même de tous ces faux arguments ? Le travail que l’on essaie d’entreprendre sur Disons, un peu par hasard, mais aussi par lassitude du manque de rigueur et d’honnêteté intellectuelle que l’on peut trouver ici ou là, celui d’essayer d’éclaircir ces histoires de sémantique et de rhétorique est certainement important, comme tu l’as dit. On le fait avec nos moyens mais je crois qu’on n’a pas à rougir de ce qui a été déjà fait sur ce plan. Et sans doute, d’autres sont à venir. Les manipulations au niveau du langage, ne peuvent être réellement considérées comme telles que lorsqu’elles ont d’abord un enjeu de propagande et ensuite quand elles ne sont pas explicitées. Sinon ce n’est que la vie normale d’une langue.

    • COLRE

      C’est drôle, c’est un peu dans l’esprit de ce que j’essayais à l’instant de répondre à ranta.

      « Les manipulations au niveau du langage, ne peuvent être réellement considérées comme telles que lorsqu’elles sont d’abord un enjeu de propagande et ensuite quand elles ne sont pas explicitées. Sinon ce n’est que la vie normale d’une langue. »
      Parfaitement vrai. Ce qui fait la manipulation rhétorique, c’est l’abusif, l’intention falsificatrice.

      C’est aussi ce que j’évoque dans mon « épilogue » avec le « point point Godwin »… 😉
      Le pb est que la vie « normale » d’une langue est manipulatrice…

  • Léon

    Je continue. Il y a une très grande difficulté pour quelqu’un victime de ces propagandes à reconnaître qu’il s’agit de propagande. Et pour cause… pour critiquer des mots, il faut d’autres mots et si on ne dispose que des mots de la propagande, on est en face d’une impossibilité.

  • D. Furtif

    Complément à la grille Lapa
    .
    L’argument d’autorité du deuxième genre comme il existe des leviers du 1er , 2è ,3è genre

    1er stade
    .
    Notre homme ( appelons le = l’enfumeur érudit)
    Un de ses plus ahurissants procédés d’enfumage est la figure de style consistant à se faire très humble et à inviter son interlocuteur( vous même) à prendre la même posture

    2è stade
    .

    _ Il vient s’opposer à vous puis….. s’esquive dans la posture du ➡ C’est pas moi qui le dit
    _ Il vous renvoie vers un lien plein d’autorité En général trois page pas moins.
    Pan dans les dents , il vient de vous inviter à vous faire humble avec lui et pafff il vous balance un truc dont vous ne connaissez même pas le titre.Je connais cette habitude et je connais aussi les individus qui en jouissent.
    _ Notre enfumeur au passage nous dit ➡ Vous remarquerez que je ne cite pas un mot de ce lien
    Vous ne pourrez donc pas me prendre en défaut en me prêtant les dits propos au cas où mes contorsions habituelles m’amèneraient à dire autre chose voire le contraire
    _ Vous remarquerez que je je ne réclame pas pour moi cette autorité…Ohhhh comme je suis humble , regardez encore …Ohhh comme je suis humble

    .
    3è stade
    Vous devez maintenant convenir de la justesse ( et vous soumettre à l’autorité) de mon point de vue ou entreprendre de remettre en cause la pertinence de mon lien
    .
    4è stade non prévu par notre enfumeur

    C’est quand il doit convenir publiquement qu’il n’a pas lu ce lien et qu’il s’est conduit comme la plus infâme crapule
    Vous le verrez alors mettre en place le deuxième volet de la manœuvre = le C’EST PAS MOI C’EST LUI
    .
    ********************
    Cette façon de faire est une deuxième nature chez notre homme , même quand il dispose des outils pour démonter les arguments de son contradicteur , il ne peut pas s’empêcher de se planquer derrière son lien .Pour un oui pour un non, il faut toujours qu’il étale sa confiture, faut qu’il appelle sa bande.

    • COLRE

      Je ne veux pas te répondre à la place de Lapa, mais je suis assez d’accord qu’il existe tout un tas de sous-catégories… L’argument d’autorité est d’ailleurs un sous-type de l’argument ad hominen… Et ce que tu montres là, c’est l’argument d’autorité d’un gars qui manque sérieusement d’autorité… :mrgreen:

  • COLRE

    Quel hasard, ce matin, j’ai entendu (juste la fin) sur France Inter une émission de rencontre organisée entre des jeunes (les Jeunes Dans la Présidentielle) et Stéphane Fouks, le célèbre communicant de Jospin et de DSK à travers sa non moins célèbre boîte (Euro RSCG) pour parler des relations entre la politique et la communication..

    Je vous conseille ABSOLUMENT cette écoute podcastable. Les jeunes sont particulièrement pertinents, et Fouks qui est un sacré renard est à plusieurs reprises déstabilisé (qques instants). L’émission dure 27 mn en 5 fragments audio.

    Il y a tout là-dedans… un parfait exercice de manipulation rhétorique. Je l’ai écouté de bout en bout, mais il faudrait l’analyser en détail. J’y ai retrouvé le type de talent d’un TArik Ramadan qui est capable de mentir d’une phrase à l’autre, mais sans que cela ne se voit, avec des techniques de détournement et une grande vivacité d’esprit.

    Heureusement, les jeunes sont pointus, relancent et ne se laissent pas faire. Et comme ils ne sont pas du tout sur la même planète, Fouks n’arrive pas à dérouler ses techniques de com tranquillement.

    Les uns parlent d’intérêt collectif et d’action politique, l’autre parle de séduction, compétition, opinion, élections…

  • D. Furtif

    Il faudrait aussi apporter quelques éclaircissements sur les nouveaux concepts
    – Respect
    – Modération
    – Courtoisie
    .
    Savoir ce qu’ils recouvrent , ce qu’ils cachent comme contorsions théoriques, et comme nous le savons : pratiques.

    • COLRE

      Pour moi, le respect, c’est simple, c’est celui qu’on me doit à moi…
      La courtoisie, c’est ce dont manquent toujours mes adversaires.
      La modération, c’est encore autre chose. Par exemple : est modérée une personne qui n’assassine pas, qui met une capote pour violer, qui désinfecte le couteau avant l’excision, qui ne blasphème pas, qui n’offense pas les croyants…
      C’est plein de trucs, la modération, difficile d’en faire le tour… Là, furtif, c’est la colle.

      • D. Furtif

        « la modération, difficile d’en faire le tour… Là, furtif, c’est la colle. »
        .
        J’ai réfléchi beaucoup
        J’ai séché tout autant
        Alors je suis allé consulter les « Nauteurs »
        .
        Si la question 2 fois 2 ❓
        La réponse modérée est 3, 888
        .
        Il faut savoir que l’honnêteté de la réponse est elle aussi égale à 3,888 voire beaucoup moins si elle est délibérée

  • Buster

    Derrière des mots ou des formules employées par tel ou tel ce sont les pensées, sincères et exprimées ou secrètes et cachées, que l’on cherche à percer ou à interpréter.
    Et là on peut dire que toutes les interprétations, même et y compris les plus éloignées de la pensée de l’auteur des paroles, sont envisageables par suite d’analyses savantes ou alambiquées, par projection de ses propres codes lexicaux ou par supposition des interprétations à donner à des paroles venant d’un individu ou d’un groupe (politique, religieux…)
    Ceci pour dire que finalement à trop discuter sur le sexe des anges on en finit par présupposer des pensées, on prête des opinions, on instruit des procès sur du vent, ou presque.
    Même avec la plus extrême prudence dans le choix des termes, et/ou avec le plus long développement explicatif, une idée exprimée pourra ainsi être décortiquée et totalement détournée de sa volonté initiale.
    Les exemples ne manquent pas de méprise (volontaire ou involontaire) et de procès d’intention instruits pour servir la cause inverse à celle que l’on attribue à priori à un auteur.
    Ce n’est pas pour dire que les analyses lexicales sont inutiles ou qu’elles n’ont pas lieu d’exister mais pour garder en tête que les limites de ces analyses peuvent être assez rapidement atteintes.
    .
    Reste l’analyse à but humoristique, parfois très savante et judicieuse, souvent fausse et poussive.
    Ainsi bien sur que l’analyse ultra partisane qui n’a finalement aucun autre but que l’instruction à charge d’un procès en sorcellerie.
    Nous sommes assez bien placé pour reconnaître qu’il nous arrive fréquemment de pratiquer l’une et l’autre, comme aussi (surtout ?) d’être les « victimes » de l’une et de l’autre.
    Bref, On tourne en rond, on manipule et l’on se fait instrumentaliser à tour de rôle.

    • COLRE

      Buster, ton commentaire me rappelle un nartik (que je suis allée chercher) d’un chercheur en anthropologie dont le domaine est l’étude des techniques de communication (Philippe Breton).
      Le plus simple serait de te renvoyer à plusieurs de ses articles (sur son blog) car il y répond mieux que je pourrais le faire (sans que ça ne me prenne des jours de réflexion ! ce n’est pas ma spécialité… 😉 )

      Il montre bien comment il ne faut pas confondre l’argumentation et la manipulation; combien il est difficile d’expliciter clairement les deux, au point que le concept de manipulation fut longtemps contesté (« tout de même, maintenant, on est en démocratie ! ») avant que le sujet ne se réinvite brutalement avec les grosses propagandes du monde moderne, et pas seulement dans les dictatures : bien au contraire ! il pense même que la manipulation rhétorique est davantage au service de la démocratie que de la dictature.
      (d’ailleurs, il ne dit pas « pays démocratique » mais « pays en voie de démocratisation »… ça fiche un coup à l’amour-propre… 🙂 )

      il a fait un nartik qui s’appelle « Réfutation de quelques objections concernant la pertinence du concept de «manipulation » et ton cas est pile poil dedans :

      – d’abord, c’est l’objection n° 4 :
      « objection dite du cynisme et de la loi de la jungle. La manipulation ne serait pas un concept pertinent simplement parce que tout serait manipulation. C’est un discours cynique que l’on entend assez souvent. Au fond tout est artifice, tout est manipulation. D’ailleurs, vous, en communication, vous êtes bien placé pour le savoir puisque vous êtes des fabricants de messages, des fabricants d’artifices et vous savez bien que cela, c’est de la manipulation. De toute façon, c’est bien comme ça, puisque notre société est régie par la loi de la jungle donc allons y… »

      – et l’objection n° 6 :
      « que j’ai appelé l’objection du défaitisme : c’est bien, vous parlez de manipulation, c’est formidable, on est d’accord avec vous mais y a-t-il vraiment des critères techniques qui permettent de distinguer entre manipulation et argumentation. Est-ce que ce n’est pas une distinction trop manichéiste ? Le bien d’un côté, le mal de l’autre. »

      Bon, excuse-moi de m’arrêter là, mais cela est un gros travail de te répondre point par point… Je pense que tu comprendras l’essentiel de ma position.

      • Buster

        Well, ces concepts sont compliqués, subtils et fluctuants.
        L’impression que je peux avoir, sans entrer dans des points de vue généraux, c’est que tout un chacun s’imagine faire une analyse juste et argumentée des propos d’un adversaire sur telle ou telle position mais qu’il sera généralement en complet désaccord avec les interprétations que d’autres pourraient donner à ses propres paroles ou écrits.
        En résumé la sincérité de l’analyse nous appartiendrait en propre et la manipulation des idées ne serait qu’exclusive à nos adversaires.
        Pas trop le temps d’aller plus loin, mais si je peux j’y reviendrai.

        • COLRE

          D’abord, inutile de parler d’abord d’adversaire (manipulateur) : on parle d’abord de manipulation. Les techniques existent, elles peuvent être employées un peu, bcp ou passionnément, elles peuvent être aussi intentionnelles ou spontanées, et cela ne nous met évidemment pas à l’abri de pratiquer nous-mêmes ! 😉
          La question est d’en connaître les ressorts, pour les reconnaître, et les combattre (voire les utiliser !).

      • Buster

        J’ai trouvé cette phrase de Philippe Breton qui est très proche de ce que je pense
        « C’est tout le mystère de l’argumentation, on doit consacrer toute sa fougue, son énergie, sa créativité, pour convaincre et en même temps dire à l’autre qu’il est libre d’adhérer à l’opinion qu’on lui propose et qu’après tout son point de vue lui aussi peut être légitime ! Les techniques que l’on peut employer pour convaincre révèlent ce point essentiel : Que l’on n’y arrive pas toujours est plutôt une bonne nouvelle. Dire autre chose ne serait pas honnête ! »

        • COLRE

          Moi aussi ! Mais comme je l’ai cité plus haut : « il ne faut pas confondre l’argumentation et la manipulation »
          Pour ce qui est de l’argumentation, bien d’accord, encore heureux, sinon, que ferions-nous ici, sur le net, si ce n’est s’exprimer et peut-être convaincre ?

          Manipuler, c’est une perversion de l’argumentation : ce n’est pas la même chose !

  • Léon

    Pas trop d’accord, Buster. C’est vrai que parfois c’est de la sodomisation de diptères, mais en certaines circonstances, lorsqu’il y a vraiment un langage dominant qui a un but déguisé de propagande , c’est un travail, à mon avis, précieux de pouvoir le décrypter.
    A titre personnel, par exemple, la découverte de la manipulation derrière l’utilisation d’Islam en lieu et place du logique Islamisme m’a été très utile. Cela fera-t-il avancer le schmilblic ? Franchement je le crois, même si c’est à la marge. Certains diront qu’on s’en fout, que ce qui compte, quelle que soit la manière dont on l’appelle, ce sont les actes, les pratiques. C’est un point de vue que j’admets mais qui n’est pas exclusif du mien, lequel, surtout, se situe en plein dans le cadre des affrontements idéologiques, ceux qui passent donc par les mots (et les images aussi).

    De mon point de vue,faire ce genre de boulot est une libération de l’esprit. Nécessaire pour l’action.
    Mais je suis quand même d’accord que cela a ses limites. J’aurais tendance à dire que c’est une condition nécessaire mais pas suffisante.
    Je suis sûr qu’on en reparlera Lundi avec ce qui va (re) sortir sur Disons.

  • Fantomette

    Merci Colre pour cet article « pointu »! 💡

    Je ne me sens pas qualifiée pour commenter, le fil est déjà riche.
    Mais certains communicants me donnent la nausée, il est vrai, d’autant qu’on sent la manip sans parfois savoir la démonter..

    • COLRE

      Merci Fantomette, oui, moi c’est tous les jours que je ressens cette « nausée », comme tu dis, à me voir immergée contre mon gré dans cette mascarade démocratique, ces matraquages de petites phrases, ces « éléments de langages » ciselés dans les officines de com avec l’argent de l’Etat (le nôtre !) pour nous séduire, nous convaincre, nous manipuler par le biais des médias de connivence et/ou d’incompétence ! Ils n’ont plus de conscience professionnelle, ne font plus leur métier, ou alors très vite et très mal.

      Je comprends que les politiques en profitent avec des relais aussi complaisants !

      A écouter les jeunes de la référence donnée plus haut : quel bain de fraîcheur !! quelle réalité quotidienne de la politique… ah là là…

  • Lapa

    Excellente mise au point qui cible parfaitement la manipulation induite par certaines expressions qu’on voudrait faire passer pour plus innocentes qu’elles ne sont en réalité.

    À qui profite le crime est donc bien une formulation lexicale destinée à enrober d’une apparente rationalité une intention tout autre et dénaturée.
    rien d’autre à ajouter, tellement c’est juste. Aller rechercher les pages roses du Larousse à la rescousse de la contradiction systématique tient plus du renflouage du Titanic avec une pompe à vélo qu’autre chose!

    • COLRE

      « rien d’autre à ajouter »… finalement si, Lapa ! 😉 que la « formulation lexicale » soit sous la forme d’une interrogation est une occultation subtile de l’affirmation implicite : la réponse est évidemment dans la question et personne ne s’y trompe.

      Cela permet toutes les hypocrisies, genre : je ne fais que poser une question, je ne fais que « douter », je ne sais pas, on ne peut quand même pas me reprocher d’être sceptique, je réfléchis, je m’interroge, c’est le doute cartésien, etc…

      D’où l’incroyable succès de cette formule rhétorique doublement (voire triplement) manipulatrice.

  • Lapa

    je reviens sur cette phrase complètement idiote:
    « Le Droit Romain avait pour principe que l’auteur d’un crime est le plus souvent celui qui en profite »
    on peut même affirmer que mise à part une erreur sur la personne où l’œuvre d’un fou irresponsable l’auteur d’un crime profite toujours de celui-ci! Enfonçons les portes ouvertes…

    la phrase que j’ai citée laisse supposer qu’il n’y a qu’un seul, évidente et désigné (celui) profiteur, elle est de plus construite sur un argument d’autorité « si le droit romain le dit (mais le dit-il réellement où a-t-on déjà établi un premier degré d’interprétation?) c’est que c’est vrai ».

    mais encore une fois, il faut bien faire le distingo entre un implication logique et une équivalence. On peut affirmer sans mentir que le gagnant du loto a forcément joué. Il n’en reste pas moins que des millions de joueurs ne sont pas gagnants. Ce n’est pas grave; 100% des gagnants ont tenté leur chance. Jouer n’implique pas de gagner, mais gagner implique d’avoir joué. Voilà une relation de non équivalence.
    Comme ce sont des principes mathématiques qu’on étudie au lycée, je me suis permis de les rappeler et illustrer dans l’article, car tout le monde n’a pas forcément dépassé l’instruction de la 3ème. A partir de là, continuer de porter un quelconque intérêt à un argument aussi faussé ne peut que s’expliquer de trois manières:

    une idiotie congéntiale ne permettant pas la compréhension d’une phrase simple de français
    une explosion d’irrationalité causée par des sentiments non maîtrisés et faisant perdre toute logique
    une intention non assumée qu’on cherchera à masquer

    • COLRE

      Lapa, je pensais que ton article avait fait le tour de la crétinerie absolue de cette interrogation qui tient lieu de réponse (puisque poser la question, c’est y répondre).
      J’avais tort…

      Et je pense même qu’on est loin d’avoir épuisé l’insondable bêtise du sujet…

      Je viens d’aller faire une recherche sur AV avec comme clef : « à qui profite le crime », ce gentil dicton du terroir. Eh bien, je n’ai pas été déçue.

      Des tas de références, juste un coup d’oeil rapide dans les premières pages ❗ : 911, DSK, l’assassin d’Oslo, Ben Laden, l’attentat de Marrakech, H1N1, le Médiator, le sommet de Copenhague, la loi sur la prostitution, Charlie Hebdo, Tapie, la sission de la Belgique (si si !) et même la candidature de Chévenement !
      A chaque fois, la fameuse interrogation soit dans le titre, soit dans l’article (sans parler des commentaires). 🙄 🙄

  • Léon

    Lapa, vous aller recevoir un mail .