Le fabuleux destin de Louis-Emile Bertin

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NB: Cet article est la réédition, légèrement corrigée, d’un texte qui avait été publié sur Agoravox en février 2009.

Une convocation urgente.

L’ingénieur de 1e classe du génie maritime Louis-Emile Bertin avait été quelque peu étonné de la convocation, en ce mois d’octobre 1885, lui ordonnant d’abandonner sur le champ ses chantiers de Brest pour se présenter à Paris devant l’amiral Galiber, ministre de la marine et des colonies .

Mais son étonnement fait place à la stupéfaction lorsque son ministre de tutelle lui explique qu’il fait l’objet d’une sollicitation très spéciale de la part du comte Kawamura, ministre de la marine du Japon. A la demande de son collègue des affaires étrangères Freycinet, l’amiral est chargé de sonder l’ingénieur : accepterait-il une mission de trois ans comme conseiller auprès du département de la marine japonaise avec un contrat de 100 000 francs-or par an et le grade de shokumin, c’est-à-dire conseiller de l’empereur ? Bertin ému et flatté n’en croit pas ses oreilles. Non seulement c’est une fortune pour l’époque, mais lorsqu’il se fait expliquer sa mission et qu’il comprend qu’il s’agit ni plus ni moins que de créer de toutes pièces la flotte de guerre japonaise, il accepte immédiatement avec enthousiasme.

Mais une fois sorti du bureau, le doute l’envahit : trois ans dans ce pays au bout du monde avec son épouse et ses trois enfants… [1]. Certes, depuis le début de l’ère Meiji, le Japon se montre moins hostile aux étrangers, les puissances occidentales s’y bousculent même pour tenter d’y exercer leur influence et Bertin comprend bien qu’il est un pion inespéré avancé par la France au Pays du Soleil Levant et que la tâche sera difficile… Mais tout de même, pense-t-il, créer de toutes pièces la marine de guerre japonaise et pouvoir appliquer à une flotte entière ses conceptions qu’il a tant de mal à faire passer en France, c’est une proposition irrésistible… Le soir même, il parvient à téléphoner à son épouse qui se contente de lui demander « Quand partons-nous ? ». Rassuré de ce côté, il mesure tout de même la responsabilité qu’il vient de prendre: que se passerait-il pour le Japon, pour la France, pour lui-même et sa famille si jamais il se trompait ?

Louis-Emile Bertin

En réalité, ce n’est pas du tout un hasard si le Japon réclame l’ingénieur Louis-Emile Bertin et pas quelqu’un d’autre. A l’âge de 45 ans il est déjà quelqu’un de très connu et respecté pour un certain nombre d’inventions et innovations techniques. Il donne également des cours à l’école navale où il a le loisir d’exposer ses conceptions novatrices en matière de construction navale militaire. Et deux de ses élèves venus étudier en France, les Japonais Sakuraï et Wakamaya auront eu l’occasion, une fois rentré au pays, de dire tout le bien qu’ils pensent de cet homme brillant sur le plan scientifique et technique, par ailleurs d’une courtoisie et d’une probité exemplaires.

Louis-Emile Bertin est né dans une famille lorraine modeste, ses parents tenaient une mercerie-bonneterie à Nancy. Orphelin de père très jeune, c’est grâce à une bourse qu’il fait des études brillantes. Il est reçu à Polytechniques en 1858 et, à sa sortie, ce jeune homme qui n’a encore jamais vu la mer choisit un peu par hasard l’école du génie maritime, où il complétera sa formation pendant deux années supplémentaires. Il se marie à 22 ans avec Anne-Françoise Legrand, la fille du proviseur du Lycée Impérial. Il sera un moment tenté par le droit, mais assez rapidement la construction navale le passionnera et il s’y distinguera. (On trouvera dans l’article qui lui est consacré sur Wikipedia les inventions qui l’ont fait connaître).

De toutes ses inventions, celle qui va être déterminante et conditionner un peu tout le reste est celle du caisson cellulaire. Mais pour comprendre en quoi Bertin est un novateur il faut donner quelques explications sur la construction navale en ce troisième quart du XIXe siècle.

L’état de la construction navale en 1885 et la doctrine dominante en matière de combat naval.

En 1885, c’est encore majoritairement la marine à voile qui prévaut et l’on commence tout juste à construire pour la marine de guerre des bateaux en fer propulsés à la vapeur. Le premier bâtiment associant hélice, machine à vapeur et coque métallique ne date que de 1843. Les blindages de ces bateaux suivent les progrès de l’artillerie et les constructeurs vont bientôt se trouver confrontés à une série de problèmes ressemblant à celui de la quadrature du cercle. Ils sont, en effet, obligés de choisir entre le poids des canons et la taille des machines, en gros entre la puissance de feu et la vitesse, le tout compliqué par des blindages de plus en plus épais qui alourdissent dangereusement les navires. Mettre à la fois de gros canons, un blindage épais et des machines puissantes aboutissait à des monstres dont la flottabilité se révélait incertaine et dont le poids compromettait gravement la maniabilité et la vitesse. [2] C’était pourtant la doctrine qui prévalait, et tous les pays qui avaient une prétention à la maîtrise des mers se lançaient dans la construction de gigantesques et imposants cuirassés, symboles de puissance propres à flatter les vanités nationales. C’étaient les bâtiments essentiels, les fleurons de leur marine de guerre.

Selon les stratèges de l’époque, ce n’était d’ailleurs pas l’artillerie qui gagnait les batailles navales, mais l’éperon dont étaient munis les navires. Aussi l’ordre de bataille était-il le suivant : les flottes se présentaient de face, tiraient ce qu’elle pouvaient d’obus et fonçaient à toute vapeur pour tenter d’éperonner les navires adverses en profitant de leur masse énorme.

On comprendra aisément que les canons, placés dans la largeur du bateau, ne pouvaient être très nombreux, aussi la recherche en matière d’artillerie marine s’était-elle orientée vers le gigantisme. Avec toutefois l’inconvénient majeur, outre leur poids et la nécessité de renforcer les structures destinées à absorber le choc du recul, d’être compliqués et longs à recharger en obus, ces derniers étant eux aussi, gigantesques. [3] De tels canons ne pouvaient guère tirer plus d’un obus toutes les 10 minutes…

Louis Bertin avait une vision toute différente des choses et l’on est frappé de la cohérence de sa vision et de ses recherches. Pour lui les batailles navales seront, à l’avenir, gagnées par ceux qui pourront tirer vite, tirer avec précision et s’éloigner rapidement. Il est à noter que lorsqu’il exposa aux Japonais sa doctrine, ce dernier point fut assez mal perçu, car il fut un temps assimilé à de la lâcheté ! Pour lui les batailles navales se gagneront par la supériorité de feu et la mobilité et ce qu’il propose aux Japonais de construire est tout bonnement révolutionnaire : des bateaux plus petits pour la mobilité, plus stables pour la précision du tir, plus légers pour pouvoir recevoir des canons beaucoup plus nombreux, de plus petit calibre, mais à tir très rapide. Surtout ils seront montés sur des tourelles mobiles de manière que l’on puisse en mettre sur toute la longueur du bâtiment, celui-ci se présentant de flanc et non de face lors de la bataille et tournant ses canons vers l’adversaire. Etant bien entendu que seule une excellente stabilité du bateau rend possible ce tir de flanc avec une bonne précision.

Tout logiquement, l’ordre de marche de la flotte devient alors en file indienne et non de front.

L’Histoire rapporte qu’il dût convaincre le jeune empereur lui-même de la justesse de vues aussi innovantes.
En réalité la construction de tels bateaux n’était possible que grâce à un certain nombre d’inventions et améliorations techniques dont Louis Bertin était lui-même le découvreur. Certaines concernent la stabilité du navire mais c’est surtout l’invention du caisson cellulaire dit « caisson Bertin » pour les coques qui sera déterminante : en permettant de les protéger des coups au but sans blindage lourd, on allégeait considérablement toute la structure et, de ce fait, le navire pouvait recevoir des machines puissantes et des canons nombreux sans risque pour sa flottabilité…

Si les Japonais avaient décidé de se lancer dans une marine de guerre c’est, au départ, essentiellement pour contrer la Chine face à laquelle quelques années auparavant ils avaient subi une défaite écrasante, leur malheureuse flotte de petits navires légers n’ayant pu résister aux deux cuirassés de 7000 tonnes construits en Allemagne. Pourtant, ce n’est pas dans le sens du gigantisme que Bertin va travailler et il préférera, à budget équivalent, plusieurs navires plus petits construits selon ses conceptions qu’un seul de ces mastodontes.

La flotte construite par Bertin

Une fois installé avec sa famille au Japon, aidé de ses deux anciens élèves Sakuraï et Wakamaya, Bertin va accomplir un travail de titan, commandant certains navires en France, mais créant aussi des chantiers navals dans plusieurs ports où d’autres navires seront construits par les Japonais eux-mêmes. Fortifiant ici un détroit, expérimentant là de nouvelles machines à vapeur ou des pièces d’artillerie, vérifiant la régularité et la conformité de tous les marchés passés avec les entreprises japonaise et étrangères, consacrant même tu temps à se protéger des intrigues à la cour du Mikado, il trouve aussi le temps d’apprendre le japonais de s’imprégner de la culture de ce pays, de s’occuper de sa famille… On a le récit assez détaillé de son séjour au Japon dans le livre de Christian Dedet « Les fleurs d’acier du Mikado » (Flammarion, 1993). [4]

Lorsqu’il quitte le Japon au printemps 1890 il aura fait construire un total de soixante-sept grandes unités navales ultra modernes : trois croiseurs cuirassés, deux avisos rapides , un croiseur de second rang , deux torpilleurs de haute mer, seize torpilleurs de 2e classe et vingt-quatre de 3e classe. Il s’agit d’unités très rapides [5]équipées de canons à tirs rapides ou de ces redoutables torpilles qui ont fait leur apparition et dont Bertin comprend immédiatement l’intérêt. D’ailleurs l’ingénieur réfléchit aux possibilités qu’il y aurait de créer un bâtiment lanceur qui serait submersible… Il rentre donc en France avec le sentiment d’une mission accomplie, mais il sait aussi que seule l’épreuve du feu, de véritables batailles navales pourront lui donner raison et valider son travail…

La guerre sino-japonaise et la bataille de Yalu

Lorsque Bertin apprend la reprise des hostilités entre le Japon et la Chine en 1894, il n’en mène pas large. Les flottes qui s’affrontent sont totalement déséquilibrées si l’on s’en tient aux critères alors en vigueur : du côté chinois 6 énormes cuirassés, 4 croiseurs blindés, 2 canonnières et 6 torpilleurs. En face les Japonais alignent 3 croiseurs cuirassés, 2 croiseurs de second rang, 3 avisos rapides, 2 canonnières et quelques torpilleurs. En tonnage et en nombre de canons de gros calibre, la supériorité est nettement du côté chinois. Mais les Japonais ont des bateaux beaucoup plus rapides et sont équipés d’un total de 71 pièces d’artillerie à moyen calibre à tir rapide, contre seulement 14 du côté chinois.

La victoire de la flotte japonaise, au large de l’embouchure du fleuve Yalu fut acquise en à peine une demi-journée : la flotte chinoise se présenta de face dans l’intention d’éperonner la flotte japonaise. Immédiatement l’amiral Ito, côté japonais, donna l’ordre de se mettre en ligne, une division s’approcha à 5000 m et ouvrit le feu, puis la colonne se divisa en deux et manœuvra à toute vitesse, une partie contourna la flotte chinoise, l’autre se précipita sur elle, tirant entre 2000 et 3000 obus à feu continu grâce au tir rapide… La défaite chinoise fut totale : 3 croiseurs lourds coulés, le 4e échoué, 5 cuirassés sur les 7 en flammes le 17 septembre 1894. Ce qui flottait encore fut achevé à coup de torpilles dans les jours qui suivirent.

Au début du mois de janvier 1895, le marquis Hachisuka, envoyé plénipotentiaire de l’empereur auprès du gouvernement français, se faisait annoncer en personne au domicile de Louis-Emile Bertin et lui remettait une lettre de l’amiral Ito qui se terminait ainsi :.

« … en un mot, tous ces bateaux et tant d’autres qui sont le produit de votre remarquable talent et de votre infatigable travail ont rempli nos plus vigoureuses espérances et je n’hésite pas à vous présenter mes plus respectueux hommages d’admiration et d’estime.

La guerre n’est pas terminée, mais je ne pense pas qu’il y ait sur mer une nouvelle bataille aussi importante que celle de Yalu.
Ito »

La guerre russo-japonaise

La victoire japonaise sur la flotte chinoise ne suscita pas beaucoup d’intérêt en Europe : c’était loin, c’était une guerre entre populations exotiques « aux yeux bridés » et finalement cela ne changeait pas grand chose à l’équilibre des forces entre les grandes puissances occidentales.

Que le grand public en Europe s’en soit un peu désintéressé peut se comprendre. En revanche les experts militaires qui, dans certains pays, omirent d’analyser cette guerre et particulièrement cette bataille navale commirent une faute impardonnable. Surtout les Russes qui, entrant en guerre contre le Japon en 1904, furent conduits à gravement sous-évaluer la qualité de l’armée japonaise, et notamment de sa marine… [6]

Car sans entrer dans le détail de ce conflit qui fut sur le plan stratégique et technique, à maints égards, une préfiguration de ce que sera la première guerre mondiale, il connut l’une des batailles navales les plus gigantesques de l’Histoire, celle de Tsushima où, à la stupeur de l’Occident, la flotte japonaise écrasa la flotte russe ultramoderne de la Baltique, après être, au préalable, facilement venue à bout de la flotte russe vieillissante d’Extrême-Orient au large de Port-Arthur.
Les causes de ces victoires navales japonaises successives sont multiples, mais la qualité des bateaux mis au point par Louis-Emile Bertin y fut pour beaucoup…

La mémoire de Louis Bertin.

Notre ingénieur, revenu dans son pays natal, poursuivit une carrière pleine de gloire et d’honneurs, fit son possible pour doter la France d’une marine moderne et efficace qui eut à combattre à maintes reprises durant la première guerre mondiale. Il termina Président de l’académie de sciences et mourut à l’âge de 84 ans entouré de l’estime et de la considération de ses pairs.

Croiseur Bertin

En son honneur un croiseur fut baptisé de son nom, mais depuis qu’il a été réformé et mis à la casse, on cherchera en vain une rue, une école ou un bâtiment public à son nom en France.

Il faut aller au Japon en baie de Tokyo, au bout de la jetée du port de Yokosuka pour y voir un monument à sa mémoire, avec son buste.

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Notes :
[1] En réalité son contrat sera prolongé et la mission durera un peu plus de quatre ans.
[2] On atteindra dans la marine anglaise des épaisseurs de blindage jusqu’à 61cm !
[3] Dès cette époque on a été jusqu’à équiper des cuirassés de pièces de calibre 320mm, les obus pesaient chacun aux alentours de 300kg
[4] Ce livre constitue la source principale de cet article.
[5] Le croiseur Yaeyama atteindra la vitesse proprement faramineuse pour l’époque de 21,5 nœuds.
[6] « Il nous suffira pour les chasser de quelques coups de casquettes », prétendait l’amiral Alexeieff à Vladivostok !

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