Histoire de l’orgue: 2, un cadeau aux conséquences inattendues

Nous avons vu la création de l’organa hydraulicae ou hydraule. Son expansion dans l’empire romain et sa disparition suite aux invasions barbares. Mais l’hydraule était restée vivace dans l’empire d’Orient : signe de grande culture musicale et d’avancée technologique. C’est par la voie diplomatique que l’instrument va regagner l’Occident. Il s’en sera fallu de peu pour qu’il disparaisse à jamais de nos terres.

Il est des pans entiers de l’histoire qui ne tiennent que par des événements d’apparence anodine et dont les conséquences, associées au développement de siècles en siècles, sont très importantes pour le monde qui nous entoure. Nul ne sait ce qu’il serait advenu à nos bases musicales avec la disparition de l’orgue en occident, c’est à dire avec la disparition du premier instrument à clavier. Comment se serait développé notre art vocal ? Comment notre gamme aurait-elle évoluée ? Les modes et tempérament musicaux auraient été vraisemblablement bouleversés, mais repartons de cette parenthèse de fiction pour nous recentrer sur ce qu’il s’est réellement passé.

Comme je vous le disais, le souvenir de cet instrument si particulier était toujours vivace, d’autant plus qu’il continuait de résonner dans le palais des empereurs d’Orient. Mais il faut bien reconnaître que personne, en Occident, n’était capable de recréer cette machine fabuleuse, dont les descriptions, il est vrai, devenaient de plus en plus fantaisistes à mesure que le souvenir s’estompait[i].

A contrario, tant que l’hellénisme survécut à Constantinople, les orgues firent partie intégrante de la pompe impériale. Ainsi l’écrivain Harum Ben Jahja décrivit un banquet organisé en l’honneur de prisonniers musulmans par Basile 1er:

« On fait entrer les musulmans. Sur des tables s’étalent à profusion des mets chauds et froids. Alors le héraut annonce : « sur la tête de l’Empereur, nous jurons qu’aucun de ces mets ne contient de porc »[ii]. Le repas est servi  dans des plats d’or et d’argent. Puis une chose est amenée. Elle se nomme al urgana, les orgues. Elle est faite d’une caisse de bois carrée, semblable à une presse à huile, couverte d’un cuir solide. Soixante tuyaux de cuivre y sont plantés […] ces tuyaux sont recouverts de cuir doré de sorte qu’on ne distingue presque rien puisqu’ils sont serrés. Chaque tuyau est un peu plus long que son voisin. Sur le côté de la caisse, on a percé un trou auquel on adapte un soufflet  semblable à celui d’une forge. Puis deux hommes arrivent qui actionnent le soufflet tandis que le Maître se lève et joue sur les tuyaux. Chaque tuyau joue une louange  à l’empereur tandis que les invités sont assis et mangent. »

Sous Constantin VII au Xème siècle, il n’y avait pas moins de 4 orgues à la cour de Constantinople, deux en or (vraisemblablement le placage des tuyaux) étaient destinés à l’empereur et deux en argent aux différents partis des seigneurs. Constantin écrivit un livre très complet sur les cérémonies de la cour byzantine. Ce qui nous apporta de nombreuses informations sur l’utilisation de l’orgue. On sait, par exemple, que l’Eglise ne l’a jamais agréé et aujourd’hui encore aucun instrument n’est toléré dans le rite orthodoxe. Par contre l’orgue avait sa place dans les cérémonies officielles, à l’hippodrome (voir en bas à droite dans la tribune), aux courses de chars mais aussi comme accompagnateur du chant populaire en plein air.

Revenons maintenant à nos terres occidentales. En 751, Pépin le Bref fut couronné roi des Francs sous  l’instigation du pape Zacharie et par l’archevêque Boniface. Cet honneur pour ce Mérovingien sera à l’origine d’un pacte tacite entre les Francs et l’Eglise de Rome. Le successeur de Zacharie, Etienne II, fit jouer cette relation pour lutter contre l’avance des Lombards qui menaçaient le siège de la papauté. Initialement il s’était adressé à l’empereur Constantin V (qui possédait l’exarchat de Ravenne qui venait de tomber aux mains des Lombards), mais celui-ci, absorbé par la querelle iconoclaste[iii], ne s’engagea pas. Du coup, ce sont les armées franques qui sauvèrent Rome et reprirent Ravenne, mais au lieu de rendre ces territoires à Constantin, Pépin le Bref les offrit au pape, ce qui provoqua une bien étrange réaction de l’empereur. Ce dernier envoya trois ambassades au roi des Francs chargées de gagner sa cause dans la querelle iconoclaste. Parmi les présents qui rivalisaient de richesses et de beauté, le roi reçut un orgue en 757.

Constantin n’obtint pas ce qu’il cherchait (ce qui est d’ailleurs une constante assez amusante de tous les cadeaux contenant des orgues au fil de l’Histoire). Mais le cadeau impérial fut très apprécié. Plus de vingt chroniqueurs de l’époque mentionnèrent l’arrivée de l’orgue comme l’événement le plus remarqué de l’année. Constantin offrait un instrument qui était le symbole de l’éclat de sa puissance impériale.

On suppose que le présent parvint au château de Compiègne. Il aurait été à soufflets en cuir, orné d’or, d’argent et de pierres précieuses avec des sommiers métalliques et au moins trois jeux différents. Et pendant un temps, la cour franque eut la possibilité de rivaliser avec la pompe impériale d’Orient : ce qui devait laisser un souvenir indélébile. Un souvenir qui allait même hanter le palais d’Aix la Chapelle des années plus tard…

Nous ignorons les circonstances dans lesquelles disparut l’orgue de Pépin. Impossible de savoir si Charlemagne l’emporta à Aix, sous réserve de l’avoir hérité de son père. Néanmoins, l’instrument resta dans les mémoires des courtisans et des familles régnantes. Et c’est pour cela que quand un prêtre se vanta à Louis le Débonnaire (troisième fils de Charlemagne) d’être capable de réaliser un orgue à la manière des Grecs, (organum more graecorum), celui-ci mit à sa disposition argent et matériel autant qu’il en fallait. Ce prêtre facteur d’orgue s’appelait Georges de Venise. On ne possède que fort peu de détails sur lui mais il est possible, vu que Venise et l’Orient entretenaient de très bonnes relations, qu’il ait appris la facture d’orgue à Byzance.

Ainsi se fit à Aix le premier instrument construit depuis cinq siècles. On se montra très fier de cette capacité arrachée à Constantinople. Au point qu’Ernold le Noir fit ce poème :

« Organa quin etiam quae numquam Francia crevit

Unde Pelasga tument regna superba nimis

Et qui te solis, Caesar, superasse putabat

Constantinopolis, nunc Aquis aula tenet.

Fors enim indicium, quod Francis colla remittant,

Cum sibi praecipuum tollitur inde decus. »

Ce qui veut dire : « Même l’orgue que jamais la France ne connut, dont le fier empire grec s’enorgueillit excessivement, par lequel Constantinople pensait avoir brillé plus que toi, le palais d’Aix le possède maintenant. Peut-être est-ce pour l’Orient le signe qu’il doit se soumettre à la France, puisqu’il a perdu cet ornement extraordinaire. »

Ce qui montre bien l’aura de la possession d’un tel instrument. Mais malheureusement (ou heureusement d’ailleurs), l’Orient ne se soumit pas à la France, ce n’était qu’une vue poétique et peu diplomatique de l’époque.

A suivre.


[i] Ainsi un auteur parlait des « dauphins sautant hors de l’eau » alors que ceux-ci étaient simplement une représentation des soupapes (cf.illustration).

[ii] On remarquera avec humour que si la non-consommation de porc est une exigence des premières heures de l’islam, l’auteur ne nous a pas parlé d’exigence de nourriture halal !

[iii] Son père Léon III avait interdit l’adoration des icônes. Constantin V voulait résoudre cette question. Ah ces Léon…

——–

Pour aller plus loin:

Empire Byzantin
empire byzantin au VIIème siècle ap J.C

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Léon
Léon
2 septembre 2010 8 h 26 min

Passionnant, bravo !
Oui, ces Léon, je sais… 😆

Marsupilami
Membre
Marsupilami
2 septembre 2010 8 h 36 min

Merci Lapa, très intéressant ! J’en profite pour vicieusement faire un lien sur La Méditation sur le mystère de la Sainte-Trinité de et joué à l’orgue par Olivier Messiaen.

D. Furtif
Administrateur
D. Furtif
2 septembre 2010 17 h 21 min
Reply to  Marsupilami

J’ai encore essayé, ça va faire bientôt 4 ans que tu m’y invites.Messiaen j’peux pas

Ph. Renève
Ph. Renève
3 septembre 2010 18 h 56 min
Reply to  Marsupilami

Moi non plus. Ça doit être une allergie, une histoire d’immunité ou quelque chose, je ne sais pas.

Ph. Renève
Ph. Renève
4 septembre 2010 14 h 02 min
Reply to  Lapa

Si j’étais méchant, je dirais que l’orgue de Notre Dame de Paris est très bien utilisé pour impressionner.

Ne l’étant pas, je me contente de dire que la registration est belle. 😉

D. Furtif
Administrateur
D. Furtif
4 septembre 2010 14 h 29 min
Reply to  Ph. Renève

J’Peux Pas , mais c’est gentil d’essayer…mais…
Ça a un gout de confit dans l’eau bénite…et ça sent comme la bonne du curé qui nous faisait le cathé…
J’peux pas

Marsupilami
Membre
Marsupilami
4 septembre 2010 14 h 42 min
Reply to  Lapa

@ Lapa

Excellente interprétation, et étonnantes réactions (et tronches des réacteurs !).

@ Furtif

Si je comprends bien, tu t’interdis d’apprécier la plupart des œuvres de musique puisant leurs sources dans le religieux et le sacré ? Ben dis donc, il ne doit pas te rester grand-chose à écouter, une fois éliminées Les Vespro della beata Virgine, Mit Fried und freud Ich fahr dahin et autres pecadilles… Perso je me fous complètement que Messaien ait été catho, je trouve sa musique splendide, c’est tout…

Allez, justement, un peu de Buxtehude. « Avec paix et joie je vais mon chemin selon la volonté de Dieu », qu’y disent dans ce machin.

D. Furtif
Administrateur
D. Furtif
4 septembre 2010 14 h 53 min
Reply to  Marsupilami

Ouhhhh là qu’il est mauvais et fourbe
Dire du mal des Vespro della beata…quel sacrilège , quel crime…; et les Stabat Mater et les Saint Mathieu…Loin de moi un tel dénigrement…Couperin et ses leçons et Pasolini le plus chrétien de tous

Ohhh ce n’est pas loyal

Mais Messiaen , j’peux pas …Il sent l’encens……..et l’encens j’peux pas

Ph. Renève
Ph. Renève
4 septembre 2010 15 h 18 min
Reply to  Lapa

Aïe.
Tu n’arranges pas le problème, Lapa. Le chant des oiseaux (par Yvonne Loriod c’est mieux…) est une gageure et je n’ai jamais trouvé pour ma part que Messiaen y avait réussi.
Une gageure car soit on imite et c’est sans intérêt, soit on tourne autour et c’est barbant.

Marsupilami
Membre
Marsupilami
4 septembre 2010 15 h 26 min
Reply to  Ph. Renève

@ Philippe

Barbant, barbant, c’est sans doute pour toi que Messiaen n’a pas inclus le gypaète barbu dans son Catalogue d’oiseaux.

Et puis D’ABORD ceux qui n’aiment pas Messiaen SoNT des révisionnistes nazillons d’extrême-droite PASSIBLES de la

Reply to  Lapa

Mais je n’ai rien contre le mysticisme surtout quand il est musical. Je me contenterai de trouver celui de Messiaen rasoir , sulpicien et pas musical du tout. Son écoute est pure mortification désolante.

Les accusations de Marsu
sont, pour une fois, rationnelles précises , motivées , argumentées, géniales,inspirées des classiques , il est allé les chercher chez le meilleur faiseur.
😀 😀 😀 😛

Marsupilami
Membre
Marsupilami
4 septembre 2010 16 h 47 min
Reply to  D. Furtif

@ Furtif

A propos de meilleur faiseur, splendide numéro de duettistes ici entre momoriSSe et Fonzi(no)brain où ce dernier tient ouvertement des propos négationnistes et antisémites sans que le fêlé de Tourcoing le traite jamais de nazillon. Incroyable, non ?

D. Furtif
Administrateur
D. Furtif
4 septembre 2010 14 h 55 min
Reply to  Marsupilami

Euhhh j’oubliais, merci pour le Buxtehude.

Ph. Renève
Ph. Renève
4 septembre 2010 15 h 11 min
Reply to  Marsupilami

Ouh là, Marsu, tu as tout faux.

Le Furtif est un aficionado, un tifosi de la musique religieuse; il ne jure que cantates, messes solennelles, vêpres et passions. Bach, Haendel, Purcell, Vivaldi dans leurs compositions religieuses sont ses dévotions préférées.

Ne le chatouille pas là-dessus, tu vas nous le rendre méchant comme une lionne à qui on enlève ses petits !

Marsupilami
Membre
Marsupilami
4 septembre 2010 15 h 18 min
Reply to  Ph. Renève

@ Philippe

Je m’en étais aperçu donc j’avais fait de la grosse provoc, rogntudjuuu. Messiaen ne sent pas plus l’encens que Monteverdi ou Bach. Après c’est uniquement une affaire de goûts et de… couleurs !

Ph. Renève
Ph. Renève
2 septembre 2010 11 h 44 min

Merci encore à Lapa pour ces articles et ses commentaires sur un autre fil.
Tout cela est passionnant et j’espère que nous aurons beaucoup d’autres occasions d’échanger des idées dans ce domaine.

Waldgänger
Waldgänger
2 septembre 2010 13 h 39 min

Encore une fois, un excellent article Lapa, sur un épisode que j’ignorais complètement.

Ranta
Membre
Ranta
2 septembre 2010 14 h 14 min

Je ne connais pas cet instrument.

Tout au plus, je crois me souvenir qu’il est à l’origine des premières tablatures. En attendant, je trouve l’angle pour parler de cet instrument, en le replaçant dans l’histoire très intéressant, en toute état de cause mille fois que se contenter de le décrire techniquement.

D. Furtif
Administrateur
D. Furtif
2 septembre 2010 15 h 57 min

Merci Lapa pour cet article, c’est un plaisir et un honneur de tenir ce genre de travail à l’abri
À+

Causette
Causette
3 septembre 2010 18 h 52 min

bonsoir Lapa, un banquet organisé en l’honneur de prisonniers … l’était sympa Basile 🙂

cet orgue offert à Pépin, connait-on ses dimensions ? c’est énigmatique la disparition de l’orgue pendant 5 siècles.

Orgue à Patates http://www.youtube.com/watch?v=79MRgbWyaqA&NR=1
(quelqu’un peut-il me dire comment faire un lien correctement? merci)

Causette
Causette
4 septembre 2010 14 h 19 min

l’Orgue du Tabernacle, Salt Lake City il est géant 🙄
comment image

Causette
Causette
5 septembre 2010 12 h 12 min
Reply to  Lapa

bonjour Lapa – merci pour le tuyau 😉

lu dans wikipedia: église Saint-Thomas de Strasbourg : son orgue principal, œuvre de Johann Andreas Silberman qui date de 1741, est loué par Wolfgang Amadeus Mozart lors de son passage à Strasbourg en 1778, pour la beauté de sa sonorité.

L’Art de la Fugue – Contrepoint 2 par Glenn Gould à l’orgue
http://www.youtube.com/watch?v=0HJ4fkof5WQ