«BLAO» Un lieutenant japonais et des éléphants

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Ponchardier et sa trompe

Le 821éme Bataillon de transmissions débarque à Saigon apparemment calme. C’est une grande et belle ville que nous traversons après avoir récupéré nos véhicules déchargés du cargo qui est venu à quai à côté du «Boissevain». Mais quel curieux spectacle de croiser les soldats hindous, les «Gurkhas», moustachus, barbus, en turban, des deux divisions britanniques du général Gracey arrivées pour désarmer les Japonais, qui, cependant, continuent à

Les premiers arrivent à Saïgoncommandos

Les premiers commandos arrivent à Saïgon

patrouiller dans les rues en attendant d’être renvoyés au Japon, les Français venus avant nous, le détachement de la 2éme DB du «groupement Massu», les premiers éléments de la 9éme D.I.C., les marins du «commando Ponchardier», débarqués du «Richelieu», et qui, déjà, se sont mis à rechercher les «Viets». Nous rencontrons aussi les «anciens» de l’Infanterie Coloniale qui nous racontent comment ils ont été capturés et désarmés par les Japonais, et les massacres affreux commis par eux dont ont été victimes les militaires et les civils français. Nous découvrons la population cochinchinoise, la foule grouillante, les marchands de soupe chinoise installés sur les trottoirs, les «pousse-pousse», les jolis costumes des «congaïs» qui sourient sous leur large chapeau de paille, la lumière, le soleil, les belles couleurs, la cathédrale, la Résidence et son parc, la rue Catinat, ses hôtels et ses restaurants, toutes ces images d’une guerre qui se termine sans que rien ne permette de penser à une nouvelle guerre qui commence. Et c’est, img-4 Rue Catinatau milieu de la foule, l’explosion d’une grenade, les cris, la fuite éperdue des vélos et des «pousse-pousse», et au sol, dans des mares de sang, des femmes, des enfants morts et blessés. Les sirènes des ambulances qui arrivent les policiers les soldats. Nous venons de

Rue Catinat . Pousse Pousse

Rue Catinat . Pousse Pousse

découvrir le terrorisme aveugle qui frappe la population pour montrer qu’il existe et imposer la peur. Dans notre cantonnement, une école du boulevard Norodom, notre Capitaine va. pour la première fois, nous parler d’Ho-Chi-Mmh, du gouvernement Viet-Mmh installé à Hanoi, qui, plus ou moins soutenu par le gouvernement américain revendique l’indépendance de l’Indochine et refuse son retour sous l’autorité française Et

Une des nombreuses congaï

Une des nombreuses congaï

nous comprenons que nous ne sommes pas venus à Saigon simplement pour désarmer les Japonais et rétablir l’administration française, mais qu’une nouvelle guerre est commencée, bien différente de celle que nous avons vécu en Europe, contre un adversaire invisible, noyé dans la population, en ville ou dans les rizières, et que nous ne saurons jamais si le coiffeur qui nous coupe les cheveux et nous fait de merveilleux massages de la nuque qui font disparaître notre fatigue, si la jeune femme qui lave notre linge et nous l’apporte soigneusement repassé, si le paysan qui apporte son riz en souriant, sont des amis, des victimes, ou de féroces adversaires décidés à tout pour nous détruire.

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Ma section étant Spécialisée» dans la construction de lignes téléphoniques, nous sommes d’abord chargés de réparer la liaison entre la Poste Centrale et l’aérodrome de Tan-Son-Nut. C’est une ligne en fils de cuivre posés sur des isolateurs en verre ou en porcelaine sur des consoles boulonnées à des poteaux métalliques en fer à T.
Ici en effet, les poteaux en bois de nos campagnes de France sont inutilisables, mangés et pourris par toutes sortes de bestioles. On creuse un trou dans lequel on enfonce un socle en béton, qui reçoit le poteau en fer. Pour monter en haut du poteau et y travailler, les «griffes» habituelles sont inutilisables. II faut se hisser avec des cordes, en portant la trousse à épissures, les cartouchières, le fusil en bandoulière, le bidon… En haut, avec le « tendeur », il faut tirer les fils de cuivre, les attacher sans se tromper sur le bon isolateur.

En quelques jours, nous devenons des «spécialistes». Notre équipe est soudée, chacun connaît bien son rôle et nous faisons du bon travail. Au début de 1946, ma section est désignée pour accompagner le «groupement Massu» dans une opération qui va d’abord nous conduire à Dalat sur les plateaux d’Annam. Avant la guerre, Dalat, en raison de son altitude, était la ville de repos, de villégiature de la colonie française de Saigon. Dans notre «Dodge 6×6», nous traversons en colonne, au milieu des half-tracks la ville de Bien-Hoa et bientôt nous quittons la plaine et les rizières pour aborder la forêt et la montagne. Nous traversons de grands champs d’ananas, puis une plantation d’hévéas et la route étroite commence à monter, bordée par la forêt et de grands bambous de plusieurs mètres de haut, très serrés… Nous ne pouvons nous empêcher de penser à la facilité de tendre une embuscade à notre convoi… ce qui sera d’ailleurs le cas deux ans plus tard lors de la tragique embuscade du kilomètre 110 où périt le Colonel de Savigné, héros de Bir-Hakeim et de la 1ère Division Française libre. Celui qui avait triomphé en Libye, en Italie, en France, en Allemagne tombait sous les coups de petits «viets» cachés derrière les bambous et les broussailles. La ligne téléphonique est détruite, les fils de cuivre arrachés, les poteaux en fer à poteaux en fer à T tordus. Le pont sur le Don Naï ( au nord est de Bien Hoa) est en partie effondré. Il faut se mettre au travail. Il paraît qu’une conférence doit se tenir à Dalat entre les représentants de la France et ceux du Vietminh, le bon fonctionnement de la ligne est donc nécessaire. Pour effectuer les reconnaissances sur l’importance des destructions, notre capitaine nous arrête à la plantation «expérimentale» de Blao, abandonnée, et où nous avons la surprise de découvrir un troupeau de vaches du Limousin, qui se sont bien adaptées à l’altitude et au climat de ce plateau du Sud-Annam. A notre bivouac, nous voyons arriver, pour nous demander du tabac, les habitants de cette région, les « Moï». Il paraît qu’en Annamite, «Moï» veut dire «sauvage». Ils sont beaucoup plus bruns que les Annamites, et vivent presque nus.

Jeunes filles MOI

Jeunes filles MOI

. Les hommes ont un morceau de tissu entre les jambes et autour de la taille, les femmes ont les seins nus et un morceau de tissu enroulé autour de la taille. Les enfants sont nus. Les hommes sont armés d’une sorte d’arbalète et d’une machette pour se frayer un passage dans la forêt. Ils sont aimables, souriants, et semblent heureux de nous voir arriver. Nous finissons par comprendre qu’ils détestent les Annamites, qui sont pour eux les envahisseurs qui les ont chassés de la plaine depuis plusieurs siècles. En échange de tabac et de quelques boîtes de rations, ils vont bien nous aider et nous apprendre à vivre, je devrais dire à survivre dans cette forêt tropicale. Ils vont nous montrer les traces du tigre, celles des éléphants sauvages, celles du gaur, du varan, et des autres animaux inconnus en France et qui vivent là. Ils vont aussi nous apprendre à reconnaître les traces différentes des leurs, laissées par les bandes de «viets» qui se cachent et circulent aussi dans la forêt pour essayer de nous surprendre et de nous attaquer, malgré une soi-disant trêve appelée «modus-vivendi». A quelques kilomètres de Blao, nous allons désarmer un poste de Japonais, encore occupé par une trentaine de soldats commandés par un lieutenant. A notre arrivée, dans un français remarquable, presque sans accent, il nous demande, à notre grande surprise quelles pièces de théâtre sont jouées à Paris dans les théâtres des «Boulevards». Nous sommes bien incapables de lui répondre. Il nous raconte en souriant qu’arrivé en France en 1937 pour faire ses études à la Sorbonne, il n’a quitté Paris qu’en 1942 pour rejoindre le Japon sur un navire allemand après l’attaque de Pearl Harbour et la guerre contre les Etats-Unis d’Amérique. Il est aimable, courtois, nous offre une tasse de thé et des salades que ses hommes font pousser dans un jardin potager autour de leur poste. Il nous remet son sabre, son pistolet et donne l’ordre à ses hommes de déposer leurs fusils, ce qu’ils font en chantant quand ils voient arriver les deux camions GMC qui vont les ramener à Saigon pour embarquer pour le Japon.

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810DarlacElephant

Les éléphants redevenus sauvages entre Hué , Dalat et Buon Me Thot

Deux jours après leur départ, trois «Moï» viennent nous voir à Blao et par des cris et de grands gestes nous font comprendre de les suivre. Ils nous conduisent à environ trois cents mètres du poste japonais où nous découvrons une longue fosse de plus de cinquante mètres dans laquelle sont entassés, à peine recouverts de terre, plus de cent cinquante cadavres de «Moï», hommes, femmes et même de petits enfants massacrés à coup de sabre, éventrés, la gorge tranchée. C’est un spectacle épouvantable qui rappelle les fosses des camps de concentration nazis. Ce qui nous surprend, ce sont ces cadavres tués au sabre, alors que dans son unité le lieutenant japonais venu de Paris, de la Sorbonne était le seul à en posséder un… Et les «Mois» en larmes, finiront par nous expliquer que c’est bien lui, et lui seul, qui a commis ce massacre, tuant un homme un jour, un enfant un autre jour, puis une femme, pour «s’amuser». Maintenant, quand je repense à ces horreurs, je ne peux m’empêcher de rapprocher ces crimes des massacres ordonnés dans les années 1976-1979 au Cambodge par Pol Pot, qui lui aussi venait de la Sorbonne. Nous poursuivons notre travail sur la ligne téléphonique, et souvent le matin, elle est coupée. Nous trouvons un poteau en fer à T renversé, les fils de cuivre arrachés. Notre première réaction est de mettre ces sabotages sur le compte des «Viets» mais les «Moï» qui nous accompagnent nous montrent les bambous écrasés et au sol, les larges traces des pieds d’éléphants ! ! !
Ce serait, paraît-il, non pas des éléphants sauvages, mais les éléphants d’un troupeau que l’empereur Bao-Daï possédait dans son palais à Hué, qui se seraient enfuis ou auraient été relâchés, au moment de l’invasion japonaise et dont certains auraient retrouvé une vie sauvage, en parcourant la montagne en direction du sud sur plusieurs centaines de kilomètres, pour « s’installer » près de la rivière Don Naï que traverse la route Saïgon-Dalat près de notre campement. Et, nous explique l’agriculteur français, directeur de la plantation, qui a quitté Dalat où il s’était réfugié et a repris son travail, les éléphants n’aiment pas être gênés pour traverser la route par les poteaux et les fils de cuivre. Alors… ils poussent et passent… La conférence de Dalat se termine, nous rentrons à Saigon pour nous reposer, nous en avons bien besoin. Les éléphants seront plus tard capturés pour protéger la ligne téléphonique de Dalat et redeviendront des «éléphants domestiques». Mais la ligne continuera à être sabotée, mais cette fois par les «Viets»

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Pour ne pas saturer le texte original en liens et en documents iconographique vous êtes invités à consulter la page de l’album  Picasa Snoopy2

Vous aurez besoin de cette page pour avoir une idée de ce qui se passe en Indochine en 1945 et 46

 

Cholon à l’ancienne

Sauvagerie japonaise

Un autre site inépuisable sur l’Indochine

Pour retrouver BLAO , cherchez sous la localité de Bao Loc le sigle en majuscules de BLAO tout simplement sur Google Maps

16 comments to «BLAO» Un lieutenant japonais et des éléphants

  • snoopy86

    Mon père a écrit ces pages 50 ans plus tard à l’attention de ses petits-enfants et sous forme manuscrite. J’ai parfois commis quelques erreurs de transcription, et lui quelques erreurs de date.

    En voici une :

    L’embuscade du Km 110 dont il est question dans le texte a eu lieu en 1948 et concerne le coonel de Sairigné

    En voici un récit détaillé

    La fiche de Gabriel Brunet de Sairigné sur le site de l’Ordre de la Libération

    • D. Furtif

      Cette attaque contient tous les caractères de cette Guerre….
      La décision de s’empêtrer de civils ne relèvent pas des militaires mais …Cette aberration se renouvellera souvent ( RC4)
      On voit bien à la simple lecture du récit que Sairigné était la cible incontestable de cette opération…
      Un maximum d’affectif sur une cible réduite avec incapacité aux forces adverses de se porter mutuellement secours…

  • Léon

    J’adore ce récit, c’est un vrai plaisir de le relire.

  • D. Furtif

    J’ai installé Sairigné sur l’album Snoopy 2

  • snoopy86

    Le tremblement de terre du Népal est l’occasion de rendre hommage aux Gurkhas népalais de l’armée anglaise ( Royal Gurkha Rifles ) présents à Saigon fin 45

    Une des choses qui avait le plus frappé mon père était d’avoir vu un gurkha clouer un terroriste vietminh sur un arbre en lançant son khukuri ( ou kukri) de 20 mètres.
    C’étaient pour lui les meilleurs fantassins du monde. Il en subsiste quelques unités dans l’armée anglaise.

    La page anglaise Wikipédia sur cette période ( comme souvent plus riche que la page française ) nous apprend que le 18 Novembre 1945, ils ont nettoyé une position vietminh au Kukri : 80 viets au tapis, Asinus appréciera …

    On y apprend aussi que dés cette époque des conseillers soviétiques avaient été repérés au sein du vietminh …

    • Asinus

      ayo ! gorkali !

      • Asinus

        témoignage du chirurgien Lapeire pendant la guerre 14
        « deux sikhs Cela rappelait tout à fait Kipling. Je voudrais bien avoir des Gur­khas (j’en ai vu un) ces petits hommes plus petits que des Japonais sont méchants et coupent le cou de leurs ennemis sans vergogne. »

    • D. Furtif

      La position reprise par les Gurkhas était Long Kien à l’ouest de Saigon dans la plaine des Joncs

  • D. Furtif

    Et …
    Il y avait aussi l’imposture dans l’Imposture. Un accord Japonais/VieT Minh qui maintenait en captivité ,même après la rédition, les prisonniers français ayant échappé aux massacres de Mars 45.
    Le Général Gracey décida de les libérer ( en en chargeant les Gurkhas)Ho Chi Minh alors, saisit ce prétexte pour déclencher officiellement les hostilités…

    • D. Furtif

      Je complète un peu ….
      Il faut se rappeler qu’en 45 Ho Chi Minh ne jouait pas trop les grands chefs au Nord que Postdam avait attribué à Tchang Kai Check et que ce dernier pas très amical avec les maquis commuunistes avait alors les moyens de les éliminer si l’envie lui en prenait…
      Les années 47/ 48 verront les français accumuler les erreurs politiques en se dressant contre l’ombre = les armées des seigneurs de la guerre nationalistes chinois et en offrant une relative tranquillité à la proie les maquis Viet Minh alors démunis de tout.

  • D. Furtif

    Quand j’ai lu pour la première fois cette histoire de japonais distingué et sadique j’ai automatiquement fait le lien avec ce film…
    Certains comprendront s’ils partagent mes travers, …….. Snoopy ne m’ayant pas donné de photo ,j’ai toujours mis la tête de Nick Nolte sur les épaules de son père.

  • Asinus

    Marie, Marie-Dominique. Que foutais-tu à Saïgon ?
    Ca ne pouvait rien faire de bon, Marie-Dominique.
    Je n’étais qu’un cabot clairon, mais je me rappelle ton nom, Marie-Dominique.
    Est-ce l’écho de tes prénoms, ou le triste appel du clairon, Marie-Dominique.

    Pierre Mac Orlan

  • D. Furtif

    Il ne faut jamais renoncer….
    J’ai trouvé BLAO
    Il faut chercher partout dans toutes les directions
    L’entrée est par là

  • D. Furtif

    Incroyable .
    Ce 1er Mai pluvieux sera marqué comme un jour de chance….
    Merci Internet et merci Wikipedia
    __ de confirmer que Blao est bien situé à Bao Loc
    __ de me faire découvrir un homme d’exception…que l’auteur du récit pourrait avoir rencontré….
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    Une vie incroyable une passion immense il s’appelait Jean Boulbet ,

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    Sur cette page Wiki très riche vous pourrez rencontrer la peuplade victime des atrocités de l’officier Japonais: les CAU MAA’

  • D. Furtif

    Encore une histoire d’animal
    L’auteur « pourrait » avoir été au courant de cette histoire d’avions furtifs