L’éperon de la Cicle, une escalade à deux balles.

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Vaut mieux être prudent.Jenny et moi  sommes au bureau des guides de Saint- Gervais pour savoir quel équipement emporter pour l’éperon de la Cicle.

Rien, il n’y a besoin de rien,  nous dit le guide de permanence, la voie vient d’être équipée par leurs soins; spits tous les  5 mètres, relais tous les 20/25 mètres trois points chaînées.C’est pas une via ferrata mais ça pourrait presque y ressembler selon le guide.

Bon, on s’est arrêté au bureau des guides pour savoir s’il fallait porter de la ferraille (pitons,  coinceurs, etc…) , je me suis dit que 3 ou 4 kg de moins par sac c’était toujours ça de pris.  Donc,  corde, baudrier,  6/7 dégaines ça suffit.

Eperon de la Cicle

En réalité on est au bureau des guides parce que je n’ai aucune idée de ce qu’est l’éperon de la Cicle. J’ai déniché ça dans un topo, et les infos sont très chiches, je sais juste que ce n’est pas compliqué. Dans mon entourage personne n’en a jamais entendu parlé non plus, et Marco n’est plus là pour me dire. Si je n’ai aucune idée de l’éperon je sais en revanche qu’il sent le  fromage de chèvre dans le Larzac :  j’en ai marre des voies  hyper fréquentées et j’aspire à une escalade  loin de tout le monde; un truc qu’on va faire tous les deux sur un week-end.  Le premier jour pour monter au refuge, et le second pour grimper.

 

Alors direction  le parking de Notre -Dame- de- la- Gorge au dessus des Contamines -Monjoies  départ du GR du Mont-Blanc  pour rejoindre le refuge du Chalet de Balme. Par expérience je sais que le mec qui a mesuré le temps pour monter au refuge l’a fait en Quad (même si à l’époque ça n’existait pas) ou en moto-neige , et qu’il a appliqué un coefficient connu de lui seul pour estimer le ratio Quad moto-neige/glandu à pied avec son sac à dos. Ce qui qui pour un temps donné de deux bonnes heures, si je me souviens bien, nous a amené à marcher une heure de plus quant à l’estimation.

 

Bah, pour le coup on s’en foutait, il n’y avait pas d’horaire à tenir mais juste savourer la montée dans la forêt de mélèzes striées des poussières suspendues par les raies de lumières qui traversent les branchages. Puis à la sortie de la forêt, le royaume des rhodos, des pierres, des marmottes, des bouquetins, parfois de chamois,  et des vipères. Si tout le monde repère les marmottes, et les bouquetins,  bien peu savent que les vipères sont là; il suffit de regarder pour les voir, elles se confondent aisément dans l’environnement. Mais qui sait chercher les trouve, et moi qui ai développé une phobie, et donc une hyper vigilance à leur égard, je les détecte  en un coup d’œil.

Saloperie de bestioles qui un jour dans les aiguilles rouges m’auront presque  fait renoncer à une voie. Ça avait commencé sur le chemin juste derrière un bloc qu’il fallait enjamber;  une belle vipère bien dodue qui se dorait la couenne,  prête à sauter sur ce qui la dérangerait… et c’était moi....  Après 30 mètres de course dans le sens inverse, en poussant Jenny pour qu’elle coure plus vite ou qu’elle me laisse la place, je m’étais dit que le danger était écarté mais que néanmoins il fallait aller vérifier que  la bestiole avait eu aussi peur que moi et qu’elle avait dégagé…

N’écoutant que le courage de Jenny qui méprisait – en bonne Brit qu’elle est- l’éventualité que n’importe quel danger soit source de peur  je la laissais, sans vergogne, enjamber le rocher, tout en sifflotant d’un air détaché.  Bien évidemment plus personne derrière, la vipère s’étant barrée depuis longtemps ayant probablement plus peur que moi. Ensuite, et bien ensuite;  ce fut un festival, une vipère par ci, une part là, une autre plus loin, et encore une autre par ici, prudemment je  laissais marcher en tête le » mépris Britannique » ignorant royalement son environnement et…je m’en satisfaisais en suivant à quelques bonnes longueurs derrière.

 

Rendus au pied la voie  les lois naturelles de la hiérarchie se devaient de rentrer  dans l’ordre. C’est donc le mâle Ranta qui, faisant fi du flegme Brit, reprend la direction des opérations. C’est lui qui grimpe en tête, et Jenny redevient la petite chose qu’il protège. Bien quelle n’ait aucunement besoin de la protection de quiconque, mais ça fait genre.

 

Ça fait genre, enfin pas trop longtemps car à une trentaine de mètres de nous une cordée est engagée dans une voie plus difficile, par conséquence plus lente que nous, et au bout de trois longueurs on se retrouve côte à côte; et là,  le mâle Ranta perd toute sa superbe lorsque le leader de la cordée déniche une vipère, dans une faille, qui tombe en tournoyant- j’entends même, ou je me  l’imagine à trente mètres, le bruit hélicoïdal de son sifflement- alors que le  leader se prend un vol  d’une quinzaine de mètres.

Jenny trouve ça very exciting, moi pas du tout, absolument pas dutoudutout. Absolument pas, une pose s’impose au prochain relais : moi, je veux bien grimper mais lorsque les vipères ne sont pas de sorties, et dans les Aiguilles rouge , vu l’altitude,  lorsqu’elles sont de sortie elles y sont. Jenny trouve bon de  dire qu’elles sont dans leur environnement et qu’il faut faire avec, le mâle Ranta trouve que le partage des risques est mal réparti mais comme il est le mâle supposé  protecteur -et qu’il connait la voie et sait que bientôt il pourra s’arranger pour foirer l’escalade- approuve sans réserve Jenny et se lance dans la longueur suivante.

Rira bien qui rira le dernier, parce que je sais que dans deux longueurs il faudra traverser une petite quinzaine  de mètres  sous un surplomb, une dizaine de mètres au  dessus d’une immense dalle d’une inclinaison quasi nulle,  pour rejoindre un dièdre et poursuivre l’escalade. Mais je sais surtout que la traversée est convexe et qu’il faut mousquetonner alternativement un brin de corde sur deux et surtout pas les deux ensembles  au risque de bloquer les cordes.

Ce que je m’empresse bien évidemment de faire ! les deux brins à chaque dégaine, et zou en avant pour la pièce de théâtre.

Au bout de 7/8 mètres _  la traversée en soi n’est pas très compliquée, les prises de pieds sans être un boulevard restent assez confortables et les prises de mains bien qu’à hauteur de taille et paumes inversées ne posent pas vraiment de problèmes

__ je commence à râler « donne du mou bordel ! » au bout de 10 mètres je commence à me fâcher « Bordel de merde je suis coincé, donne du mou nom de Dieu » La pauvre Jenny, du mou elle en donne , il doit y avoir deux mètres de mou tant je hurle, deux mètres qui ne servent à rien  puisque les cordes sont bloquées.

« Merde ! c’est coincé, je fais demi-tour »

 Comment ça il fait demi-tour,!!!

Il est fou ou quoi?

Il faut qu’il se désencorde pour  progresser en sens inverse et il  n’aura plus d’assurance .

Tiens, autant pour ton flegme de Brit à la con, je sais ce que je fais mais toi tu ne le sais pas.  Tranquillement, à l’abri de son regard _ la traversée est convexe, on se souvient de ce qu’on lu plus haut- je reviens sur mes pas et démousquetonne non sans ponctuer mes efforts d’ahanements supposés marquer tout l’engagement de mon combat tout en récupérant le mou et en demandant davantage.

Je lance bruyamment  un « grand ouf de soulagement « juste avant d’annoncer que je n’ai d’autre choix que de poser un rappel pour  rejoindre le dalle en dessous lorsqu’elle dit qu’elle s’engage pour me rejoindre !

Non mais, elle est cintrée, complètement ravagée là ! Elle, elle n’a vraiment aucune assurance et j’ai beau hurler, et sans aucun  sens théâtral cette fois, que …. rien n’y fait elle me rejoint.  Rira bien qui rira le dernier ouais ! Pour le moment ce n’est plus moi.

 « Ben voilà, y’aura plus de coincement de cordes maintenant »  qu’elle dit une fois arrivée à mes côtés.

 

Ben non, y’en aura plus… Y’aurait même jamais dû y’en avoir mais ça…  Me reste plus qu’à finir le traversée jusqu’au relais au pied du dièdre. Une fois parvenu je fais venir Jenny et là miracle, ô miracle, le soleil…. Le soleil est juste à l’aplomb du dièdre, on ne voit rien, éblouis lorsque l’on lève la tête. Victoire ! impossible de grimper. « On pourrait attendre que le soleil bouge » propose Jenny. « Oh, tu sais à cette époque là de l’année en plein été il y en a au moins pour deux heures » Tu penses bien, dans dix minutes maxi le soleil aura tourné et de toute façon il n’empêchait aucunement de grimper…. Tout ça à cause des vipères dont je n’ai pas vu la queue d’une seule depuis plus de deux heures.  L’idée n’étant pas de savoir si elles sont là mais qu’elles pourraient peut-être éventuellement  y être. Va expliquer ça à Jenny. Et bon courage!

 

Pour l’heure je suis sur le point de poser un rappel pour entamer la fin d’une ascension, ___  qui en tout logique aurait dû nous voir sortir par le haut,____  mais en examinant la sangle de rappel _ curieusement il y a une sangle de rappel à ce relais, sans doute le soleil dans les yeux ou les vipères auront au début du vingtième siècle, vu l’aspect de la sangle, motivé pas mal de grimpeurs à renoncer- je me demande si au final il ne serait pas préférable d’affronter le soleil, de la neige, de l’orage et une cargaison de cobras plutôt que me pendre à un truc effiloché et blanchi comme je n’en ai encore jamais vu.

D’aucuns me diront mais Ranta pose une autre sangle couillon !

Excellente idée,  si j’en avais une.

Ou une cordelette Ranta! ben oui si j’en avais.

 

Pourquoi aurais-je besoin de matériel inutile dans une voie équipée ? ben parce que au cas où ! Bien sûr je peux toujours sacrifier une dégaine ou un mousqueton mais ça ne se fait pas, question d’honneur. Jamais, au grand jamais, dans une voie équipée on ne sacrifie un tel matériel qui vaut au bas mot 15 francs.

15 francs contre la vie d’un homme alors que dans une voie non équipée le credo c’est mieux vaut un piton en plus qu’un homme en moins. Toute la bêtise d’un code non écrit mais qui régit néanmoins une communauté dont l’imbécilité n’a d’égale que les plus grandes réalisations que les meilleurs d’entre elle ont réussies…. Pour dire à quel point les Ranta de bases sont cons à bouffer du foin.

Il ne me reste plus qu’à couper 40/50 centimètres de la corde pour faire une méga cordelette- ce qui est encore plus con que sacrifier une dégaine ou un mousqueton- en priant que personne  dans les parages ne me voit le faire.  Les probabilités  étant plus que largement en ma faveur je sors mon Opinel  et entaille d’une main ferme et déterminée un bout de la corde. J’ai  peine commencé à installer le brin à la place de la  sangle qu’un son de ferraille suivi du sifflement d’une corde qui tombe nous parvient du sommet du dièdre. Et je vois bientôt apparaître un type qui descend à la vitesse de l’éclair suivi de deux glandus ventrus et cramoisis.

Vain Dieu, un guide avec ses clients, et un guide Suisse, Valaisan à en juger par son écusson et son accent archi traînant. Vous croyez connaître l’accent Suisse avec les Genevois ? ben avec les Valaisans vous le divisez par deux et lorsqu’il nous dit  » Ca va oûûû bien ?dézôléééé, on vouuuus laisssse la plâââce touuuut de suiiiiitttteu » Oh, y’a pas le feu au lac pour la place hein. Vu que j’ai aucune intention de continuer.

 » Vain de diouuzzzze ça va oûûû bien ?c’est qui le gnôôôôlu qu’a pôzééé de la coorde à la plâââce d’une sangle touute neûûve ? »

Bah… ben… gné … Quoi.

Je suis bien couillonné, impossible de poser mon rappel le guide ne manquerait pas de demander pourquoi on renonce ici par une si belle journée d’été et comprendrait vite que le gnôlu qui vient de couper sa corde c’est moi.

 

Fin de la première partie..

 

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13 comments to L’éperon de la Cicle, une escalade à deux balles.

  • La suite ! LA SUITE ! LA SUITE !

    J’ai le vertige sur une bordure de trottoir, autant dire que les exercices de Ranta me sont encore plus ésotériques que ceux d’Ignace de Loyola…
     » le bruit hélicoïdal de son sifflement-« … Fallait l’oser, celle-là !

    • D. Furtif

      Il paraitrait
      Se saisissant du plus mauvais des prétextes, …….Ranta fait dire qu’il est au travail………Pfffffff……!

      • ranta

        Toutafè, je me suis toujours caché derrière le travail pour ne rien foutre, ça va pas changer maintenant.

    • ranta

      « La suite ! LA SUITE ! LA SUITE »

      Oui, oh, j’ai juste commencé à écrire ce truc en Février 2016.

      Si un des deux Roberts ( à tour de rôle pourquoi pas) voulait bien venir tondre; abattre, débiter, fendre et ranger le bois, etc…. nul doute que ça me permettrait de me hisser à la hauteur d’un Nabum ou d’une Rosemar et d’inonder Disons de fadaises citoyennes.

      • D. Furtif

        Pas question que tu nous fasses attendre encore un an et 1/2 pour avoir la suite…
        Tu devrais aller enseigner aux auteurs mitoyens comment tu fais pour créer l’impatience alors que ………

    • ranta

      « Fallait l’oser, celle-là ! »

      Et pourquoi devrais-être privé de revendiquer ma connitude en osant tout ?

      Je m’élève contre cette discrimination m’interdisant de flirter avec les meilleurs nauteurs citoyens 👿

  • snoopy86

    Il paraitrait que Ranta a maintenant comme projet d’aller escalader les calanques de la Loire …

  • Papy

    Toujours un plaisir de te lire Ranta!!

  • Papy

    Avec mon compte, c’est mieux…