Pendant le concert de Jimi Hendrix, je me suis endormi…

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Mon été breton touchait à sa fin quand Daniel débarqua chez ma grand-mère avec ses longs cheveux et sa dégaine d’épagneul efflanqué.

Depuis quelques jours, une onde de choc parcourait le village jusqu’au bistrot du Cheval blanc. A l‘estaminet, il n’était question que de l’évènement grandiose qui se préparait de l’autre côté du Channel.

Nous étions cinq minots à peine pubères, résolus à se lancer dans une folle équipée. Mais ce jour là, devant sa mine déconfite, je compris qu‘un problème était survenu. Trois des nôtres venaient de se désister parce que le grand Maurice n’avait pu se procurer les fameux sésames et que selon lui, le risque était trop grand.

Daniel lui, voulait encore tenter le coup, à condition de rallier à sa cause l‘inconscient que j‘étais.

C’est ainsi que, partis en stop de bon matin, nous nous retrouvâmes 24 heures plus tard, à l’aube, sur le pier de Southampton, un drôle d’endroit qui fleurait l’huile rance de fish & chips.

La ville grouillait de babas hirsutes, bien trop âgés à notre goût. Pour rejoindre le site d’embarquement pour l’île de Wight, il suffisait de suivre le mouvement général, à pied, à cheval, qu‘importe ! Avec ou sans billet, nous n’avions qu’un but : rejoindre à tout prix l‘île enchanteresse.

Un mot magique parcourait la foule, quasi religieuse : Freshwater.

Je n’ai gardé aucun souvenir de notre traversée jusqu’à Cowes.

Non loin du quai de débarquement, des bus spéciaux chargeaient pour Freshwater, mais un Lord aux tempes grisonnantes nous conseilla de faire nos emplettes sur place, car là bas – disait-il – c’était devenu mission impossible, la faute à ces hordes de fourmis géantes qui, depuis deux jours, avaient pris possession des collines environnantes. Les rares échoppes étaient effectivement prises d‘assaut, une véritable razzia.

Partout ce n’était que, bus Volkswagen chamarrés, piquets de tente et calicots de ralliement. Un début de panique m’envahit devant le risque de nous perdre pour de bon au milieu de cette foule immense. Mais, l’obsession des billets balaya nos craintes.

Nous fîmes route vers Freshwater, une longue marche à pied… suivre les cohortes de babas « cool » et écarquiller les yeux pour ne pas s’empaler dans les sacs à dos de ces grands escogriffes de rosbeef.

L’arrivée sur le haut lieu du festival fut un moment épique.

Des costauds du service d’ordre courraient dans tous les sens avec des chiens tenus en laisse, car une brèche venait d’être ouverte par des vandales. Je me souviens avoir longé une barre de cabanes d‘aisance installées non loin de l’entrée et de m’être trouvé catapulté par une foule compacte à l‘intérieur de l‘enceinte.

Nous avions réussi notre coup sans trop savoir comment, mais nous y étions, enfin….

Dès lors, plus question de sortir de l’enceinte. Nous nous installâmes pour trois jours et deux nuits sur un minuscule carré d’herbe encore disponible, à une bonne encablure de la scène, avec pour tout équipement, un pull, un duvet, une brosse à dents et quelques boites de pâté hénaff.

Nous ravitailler durant ces trois jours fut certainement le cadet de nos soucis. En tout cas, une chose est sûre, c‘est que je n‘ai gardé aucun souvenir d’un quelconque repas.

Sur la scène, les roadies tiraient les derniers câbles avant l’entrée en lice d’un groupe inconnu : Supertramp.

Derrière nous, les hauts parleurs crachaient le dernier tube  du chevrotant Family.

De tous les musiciens légendaires qui se succédèrent sur la scène tout au long de ces trois jours, je retiens le déjanté Tiny Tim et son ukulélé, la folie de Pete Townshend, la guitare nerveuse de Rory Gallagher, le brio d‘Alvin Lee, le gratté frénétique de Richie Havens qui nous rejoua Woodstock et surtout, le halo vert qui entourait Jim Morrison des Doors et la déception qui fut la mienne, malgré la fierté d’assister à l‘un de ses derniers grands concerts.

J’étais alors loin de me douter qu’un an plus tard, je cornaquerai ses parents vers sa modeste demeure du Père Lachaise.

Las, ma plus grande frustration est encore d’avoir été vaincu par Morphée, la nuit du tant attendu concert de Jimi Hendrix.

Saoulé de musique, laminé par le manque de sommeil et de nourriture. j’ai dormi pendant qu‘il jouait… eh oui ! j’ai dormi.

Je l’ai bien vu faire son entrée sur scène sous les clameurs du public, j’ai entendu ses premiers coups de griffe sur la Fender, j’ai eu beau casser une allumette pour me tenir les yeux ouverts mais ….. rien n’y fit.

A l’heure où l’on célèbre les quarante ans de sa disparition, je me suis dis que votre serviteur se devait aujourd’hui d’avouer sa faute, sa très grande faute, et que sur Disons.fr, il serait (peut-être) pardonné.

http://www.ina.fr/politique/allocutions-discours/video/CAF88039643/festival-de-l-ile-de-wight.fr.html

NDR : Il va de soi qu’il est absolument impossible de pardonner à Yohan. Je n’ai pas trouvé de vidéo correcte d’Hendrix à l’île de Wight, mais on lui mettra Hendrix à Monterey.  Léon


Jimi hendrix | Hey Joe

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