Mince, j’ai raté la disparition du « mi », ce 5 juillet !

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Depuis le 5 septembre 2001 se déroule, dans la cathédrale de Halberstadt en Allemagne, le concert le plus long et le plus loufoque du monde.

On y joue l’œuvre du compositeur américain John Cage baptisée Organ2/ASLSP ( pour « As Slow aS Possible ») sur un orgue en construction. Cette partition assez courte sur le papier (4 feuilles A4) est la version « longue » d’un partition prévue à l’origine pour piano, de 20mn.
Mais quand on vous dit « longue », c’est longue : 639 ans exactement, et nécessitera donc un assez grand nombre de générations de musiciens pour être jouée.
« Jouée », d’ailleurs, est un grand mot car le musicien n’intervient qu’à chaque événement prévu dans la partition, le reste du temps ce sont des poids qui maintiennent les touches enfoncées.
Les distances entre ces modifications sont à ce point considérables que c’est à chaque fois l’occasion d’un événement mondain ou des gogos (qui paient, en plus…) se pressent pour venir assister à cette arnaque artistique.
Ainsi, à ce concert qui a débuté le 5 septembre 2001 à minuit pile devant une foule compacte, on a vu des techniciens s’affairer, on a entendu le bruit de la soufflerie de l’orgue… et rien d’autre : en effet le facétieux compositeur fait débuter son œuvre par un silence de 17 mois…


Par la suite, voici les « événements » qui se sont succédés : le 5 fevrier 2003 un premier accord de trois notes (sol #, si, sol # à l’octave) a été joué ; il a duré jusqu’au 5 juillet 2005, rejoint en juillet 2004 par deux mi à un octave d’intervalle qui dureront jusqu’au 5 mai 2006. Le 5 janvier 2006 un bel accord comportant un la, un do et un fa # a été ajouté, un accord composé d’un la bémol et d’un do a été joué le 5 juillet 2008, le do a disparu le 5 novembre 2008 et un nouvel accord comportant un ré et un mi a été introduit le 5 février de cette année 2009. La dernière modification a eu lieu le 5 juillet 2010 avec la disparition du mi… Quand je pense que j’ai raté cet événement et surtout que j’ai oublié de vous le relater je m’en veux à mort… J’attends donc le 5 fevrier 2011 pour vous informer de l’apparition prévue d’un sol aigu.

On trouve le début de la partition ( jusqu’en 2013) sur le site de la ville. Pour y lire les dates ( en rouge) il faut à la fois agrandir l’image et la regarder de loin. Vous pouvez  même y entendre le « current sound » , c’est à dire ce que le visiteur de l’église entend de l’oeuvre. Sans commentaire…

En lisant ces informations, je me suis dit qu’il avait une convergence des arts post-modernes. Entre un tableau entièrement blanc et une autre œuvre du même Cage où le chef d’orchestre donne le départ d’un morceau qui n’est que du silence, il y a une similitude évidemment (  le blanc ce n’est pas que du blanc, le silence ce n’est pas que du silence, gna gna,gna, et gna gna gna…). Mais ce « As slow as possible » c’est encore autre chose et la preuve de la spécificité de la musique qui a comme « matière » le temps, la durée. L’esthétique musicale a longtemps fonctionné sur la mémoire, aussi la version longue de cette œuvre ne peut pas être juste la même que la courte en (beaucoup) plus long. La mémoire, là, est matérielle, c’est la partition, la relation des « modifications » de la partition par ceux qui en parlent.

Que peut nous apprendre une œuvre pareille ? A quoi nous invite-t-elle à réfléchir ?

Peut-être à la mémoire, et à son devoir. Probablement à l’immensité du temps et à la finitude humaine. Un peu comme ce « silence glacé des espaces infinis », ce vertige dans lequel nous plonge l’espace/ temps des astrophysiciens.
A moins que l’on ne soit touché, au contraire, par l’inanité des œuvres humaines (on pense à ces pins plantés dans les Landes par Louvois, « pour les mâts des voiliers du XXIème siècle »).
En revanche, je ne comprends pas ce que cela apporte à ceux qui se pressent dans cette église à chaque changement de note. Ceux qui y viennent commettent probablement une erreur : l’œuvre n’est pas dans ce qui est produit mais dans l’idée qu’en a eu le compositeur. De la même manière, ceux qui se déplacent pour aller voir un tableau blanc sont des idiots ou des snobs : il suffit de savoir qu’il existe. Tout le monde sait ce qu’est du blanc ou du silence.
Sauf que, paradoxalement, là, il n’est plus question de silence : il faut comprendre que, au contraire, lorsque les notes sont jouées c’est pour des années, sans interruption. Tant que l’on en reste à trois sons sur des petits tuyaux, seuls les voisins immédiats peuvent trouver cela un tantinet fatiguant ; mais lorsque, comme cela est prévu, cet orgue sera équipé de tuyaux allant jusqu’à cinq mètres de long et qu’il crachera nuit et jour le tonnerre, il est peu probable que les habitants de cette petite ville le supporteront longtemps…

Déjà ça, tel quel, jusqu’au 5 février 2011, 24h/24 et 365 jours par an, euh…

37 comments to Mince, j’ai raté la disparition du « mi », ce 5 juillet !

  • Tankonalasanté

    OUiais mais tout ça

  • Tankonalasanté

    Oui mais tout ça ne vaut pas…

    Gros baisers de Russie :

    http://www.youtube.com/watch?v=Azo68LgdqTQ&feature=related

    PS: je reviendrai à J.Cage plus tard

    😉

  • Léon

    Je tiens Prokofiev pour le plus grand compositeur du XXe siècle. Il est pour moi l’équivalent de Picasso pour la peinture, tant il a exploré de voies différentes sans jamais s’enfermer dans un « système » comme les dodécaphonistes par exemple. Ou même Stravinsky. Faudra lui consacrer un page de Disons.

  • Rigolo… Faut dire que Cage a été un élève de Schönberg, qui disait que « Il y a encore tant de belles choses à écrire en ut » et que « Si c’est de l’art, ce n’est pas pour tout le monde. Si c’est pour tout le monde, ce n’est pas de l’art ». Mais sans doute ne parlait-il pas alors du splendide morceau de son élève 4’33 » ?

    Bon, rien ne vaut la musique dodécaphonique pour ceux dont c’est le dada !

  • Waldgänger

    Bon, Léon, je trouve l’article intéressant à titre documentaire, pour le reste, autant éviter de se lancer dans de longues tirades sur la « nullité prétentieuse de l’art contemporain », ça a été fait depuis très longtemps et il est inutile d’en dire plus. Ca me donne juste envie de rentrer dans cette église avec des amis et de tout foutre en l’air, pour arrêter cette pantalonnade, qui aurait au moins pu avoir le mérite d’être courte, et là c’est par nature mal parti.

  • Léon

    😆 Allons, Wald cela ne mérite pas ta colère. C’est de l’art conceptuel, qui aurait dû rester conceptuel et je trouve que c’est une idée absurde de vouloir réaliser l’oeuvre effectivement.
    Mais tout de même, reconnais qu’il y a là quelque chose qui titille sur le temps, la durée.

    • A propos de temps et de durée, Le Temps l’horloge de Dutilleux, c’est quand même autre chose… Dommage, je ne l’ai pas trouvé en écoute sur Internet.

    • Waldgänger

      Salut Léon, ce n’est pas vraiment de la colère, c’est plus une petite envie. C’est une des petites choses qui font que le net n’est pas pareil au réel, il est bien plus difficile d’y faire passer la gamme des sentiments dans toute sa subtilité et ses nuances que dans les contacts réels.

      Ce que j’ai dit, c’est vrai mais pas sous l’emprise de la colère, c’est presque amusé, distraitement. Je ne me suis jamais mis en colère dans un musée d’art contemporain, ça me rappelle celui de Porto en 2005, avec une amie, et je regardais paisiblement le magnifique parc du musée en attendant qu’elle ait fini sa visite.

      J’ai appris à gérer mes émotions de toute manière sur Internet, n’oublie pas que j’ai été à bonne école pendant plus d’un an si tu vois ce que je veux dire. Ce n’est pas de la colère, pas vraiment, plus un hermétisme total et désabusé.

      « Mais tout de même, reconnais qu’il y a là quelque chose qui titille sur le temps, la durée. »

      J’ai eu ce sentiment ce matin, en promenade au Parc de la Tête d’Or, à Lyon, qui fait un peu plus d’un kilomètre carré, en voyant les nuages défiler, les arbres, et avec un excellent lecteur audio nouvellement acquis aux oreilles, mais c’était du Josquin Desprez (je sais que ça a torturé plus d’une oreille mais j’adore personnellement). Et j’avais un sentiment de l’éternité du monde en regardant l’herbe et les feuilles des arbres onduler au vent. Cette impression, Bach me la donne également dans certains morceaux.

      • D. Furtif

        Ahhh la Tête d’or, un ami me l’a fait découvrir en Juin.Quelle belle ville que Lyon.
        Si tu es pour longtemps à Lyon pourrais-tu rendre visite aux barbus de Lyon, sculptures antiques plus qu’anciennes dont j’aimerais avoir des clichés dignes de ce nom
        Cet appel est lancé à toi ou à d’autres Lyonnais qui passeraient par là

        Un des barbus doit être encore dans la bibliothèque de Disons

        • Waldgänger

          Pas de problème Furtif, je suis lyonnais, j’ai tout le temps, y compris d’attendre que les barbus reviennent. Il pourrait y avoir un problème d’accessibilité aux collections lié au déménagement du Muséum vers le futur Musée des confluences, j’irai voir et vérifier.

          Un appareil photo numérique, je dois pouvoir me le procurer. Un peu de patience, et normalement tu auras des clichés dans quelque temps, ce sera avec plaisir.

          • D. Furtif

            Chouette plus que chouette…Je sais les problèmes d’accessibilité , je m’y suis heurté en Juin.
            J’ai dans mes relations de ( prétendus) amis des arts totalement hermétiques à la splendeur de ces statues.

            Plus que merci par avance.

            En passant comme ça, il me semblait bien que nous avions d’autres Lyonnais dans nos connaissances

            • Waldgänger

              Il y a Gazi Borat qui est lyonnais, il ne s’en est jamais caché. Il y a aussi Elchetorix, si le coeur t’en dit. Il y a bien pire dans son genre, mais je me vois quand même mal l’inviter à prendre un verre.

              Il y en a sûrement bien d’autres, vu que Lyon et son agglomération représentent 2% de la population métropolitaine, donc reportons ce chiffre à celui des vrais actifs sur Agoravox et disons que ça doit faire une dizaine de personnes.

              PS : As tu remarqué le grand nombre de Bordelais et de gens des environs qui trainent la godasse sur AV ? C’est une vraie anomalie statistique.

              • D. Furtif

                Je vais t’en donner moi de l’anomalie statistique 👿

                Commencer par Geoffrey Rudel ,La Boétie et Montaigne plus un peu de Montesquieu et un peu du curé Jacques Roux mon coté chauvin est satisfait.

  • Léon

    Oui mais il est totalement à la bourre, le site officiel… En plus, je signale à Maître Marsu que ce lien je l’ai donné dans mon article. Ca sert à quoi que Léon se décarcasse ? Grrr…

  • Causette

    Bonjour Léon, bonjour à tous

    L’Eglise de Halberstadt dans l’est de l’Allemagne : cette maison d’un dieu aurait servi de porcherie pendant près de deux siècles. Les pieuses cisterciennes du Moyen Age avaient été remplacées par des porcs après les guerres napoléoniennes, et la puanteur du lisier s’élevait encore vers les cieux du temps de Honecker. Puis vint la réunification et les bestiaux disparurent avec la RDA. Saint-Burchardi, un ancien cloître situé près de Halberstadt, semblait finalement abandonné à la ruine – un saint taudis sans religieuses, sans cochons et apparemment sans avenir. Les sons cagiens se répandent désormais dans ce lieu.

    2004 – Cette performance « a une motivation philosophique: en ces temps agités que nous vivons, trouver le calme dans la lenteur », affirme Georg Bandarau, un homme d’affaires qui a co-financé la fondation organisatrice du concert. « Dans 639 ans, il y aura peut-être la paix, » précise-t-il.
    La fondation est maintenant à la recherche de sponsors pour le financement, le coût estimé 246.000 $. «Nous devons assurer l’avenir», a déclaré Bandarau. Quelque 10.000 touristes sont venus écouter les premières notes à Halberstadt entre avril et septembre 2003, selon le financier. Moyennant 1.000 euros, un visiteur a même parrainé une année donnée du concert: l’année 2480.

    Georg Bandarau c’est qui?
    et Michael Betzle ?
     » C’est un projet qui traduit l’optimisme « , a déclaré Michael Betzle , un homme d’affaires qui aide à diriger la fondation privée derrière le concert. «Quand on commence quelque chose comme ça, vous comptez sur la créativité des gens 200, 300 ans plus tard .  »

    des businessmans ?

  • yohan

    Ouaip, dans le genre déjanté il y a celui là. Le risque c’est de ne pas oublier de tirer sur le ficelle

  • snoopy86

    Une question aux fans de rock qui peuplent ce site

    Avez-vous entendu parler des groupes anglais suivants : The Box, Clock DVA, They Must be Russians ?

  • Lorenzo

    Snoopy,

    je séche, c’est récent ? 🙄

  • Léon

    Je sèche aussi…

  • @ Leon:

    Le Darshan, Leon, le Darshan… La Présence. Imaginez, entrevoir une femme de rêve qui elle aussi a jugé indispensable d’être là pour entendre CETTE note. Ça facilite drôlement les préliminaires. Partager une même vésanie: c’est ça l’amour. Enfin, ce qu’on en sait… On se met en couple, le temps d’une note, sachant qu’on a CERTAINEMENT quelque chose en commun qui ne changera pas. Je serai là le 5 août 2011, confiant que quelque chose va commencer qui durera un peu. Avec ou sans moi.

    Je vais passer à votre bar, bien poli comme d’habitude, voir si c’est le videur qui m’accueillera…. :8)

    PIerre JC Allard

  • Léon

    C’est quoi une « vésanie » PJCA ? Le 5 août 2011 ce sera juste un « la » . Vaut pas le coup. Le téléphone fait pareil en France…

    • C’est la parfaite nullité du decor – ici le son – qui met en évidence la réalité interieere que vous y introduisez. C »est un creation de se ns « sur mesure ».je vous ai donné l’exemple d’une rncontre qui donne son sens a ce moment que le son determinem, comme le cadre sa toile. Ca peut etre autre chose. Je vois bien helas quelques toqués décider de faire un suicide collectif au moment où une note se termine….

      • D. Furtif

        Nous aurions pu peut-être nous dire des choses mais ici encore , vous vous dévoilez
        Vous êtes un indécrottable américain