Rue Marie-Rose

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Début août, passant  par  la rue Marie-Rose pour me rendre à un rendez-vous des plus sérieux, un entretien d’embauche pour décrocher un boulot, je suis interpellée devant le numéro 4 par un groupe de touristes américains, une petite dizaine de personnes.

Ils sont là devant cet immeuble et ont l’air un peu désemparés de ne pas y trouver  l’objet de leur quête, une trace du «capital héritage» . Je ne comprends pas trop bien l’anglais, mais je saisis leur étonnement,  leur déception, quant à la disparition d’une plaque commémorative sur la façade de cet immeuble.

Connaissant un peu l’histoire de l’illustre personnage, historique, qui a résidé dans cette maison,  je suis tentée, pendant deux secondes, de leur réciter un texte en l’honneur de cette célébrité, texte que j’aime fredonner sur un air poétique. Mais leur français est aussi mauvais que mon anglais, et puis il faut que je trouve dare dare un turbin.
Tout de même, je me demande si ces gens d’Amérique sont des fans  de l’Historique, ou quoi ? Je ne le saurai jamais, à moins qu’un jour, ayant amélioré son français,  l’un d’eux lise Disons.
Bon, je les quitte avec un peu de regret en leur disant Good Bye…!
À vous, chères amies et chers amis de Disons, je propose ce joli texte poétique, non dépourvu d’humour.
« Cependant, au milieu des cris et des discours, l’homme aux yeux bridés n’avait pas bronché, la tête toujours posée dans le creux de la main. Son crâne osseux et chauve brillait sous l’éclairage électrique et l’on sentait physiquement sa présence dure. Tous les yeux étaient tournés vers lui. Les regards scrutaient avidement chacun de ses gestes, chacune de ses mimiques, chaque mouvement de sa main, comme si ce minuscule point dans la loge concentrait toute la sagesse, toute la volonté et tout le pouvoir.
On l’examinait sans cesse, comme on examine un thermomètre appliqué sur un corps malade. Que se passait-il dans la loge ? On aurait dit que les vibrations de l’air autour de cette tête allaient révéler où en était la situation.
Mais la tête chauve demeurait impassible. Les yeux restaient plissés, l’oracle semblait dormir. Pourtant on sentait sa présence. La calvitie luisante brillait sur la salle comme un soleil. Tous cherchaient à percer de leurs regards cet os dur, à pénétrer le mystère qui se cachait derrière, comme si les rouages de la Russie tournaient là-dedans et qu’on pût y découvrir ce que seraient son sort et son destin. Mais la calvitie gardait un silence obstiné. Enfin elle fit un mouvement – un grand bâillement – et la tête se dressa à l’extrémité du corps qui se déplia.
Un frisson passa dans la salle.
– Temps d’en finir avec ces bêtises, dit-il à l’adresse de ses accompagnateurs, qui se tenaient à ses côtés dans la loge.»

Sholem Asch (1880-1957) Au sein de la grande trilogie yiddish, un portrait de Lénine (écrit en 1931)

Rapide biographie de  Sholem Asch  :( D’après Wikipedia et Akadem)

Sholem naît en 1880 à Kutno,  au coeur de la Pologne, à l’époque sous domination russe. Cette ville est le centre d’une importante communauté juive : en 1900, 10356 Juifs y vivaient. Il grandit dans une famille pauvre de dix enfants. Il reçoit une éducation traditionnelle, une formation talmudique.

A 17 ans, ses parents l’envoient à Wloclawek où il devient précepteur puis écrivain public, s’initie aux langues et à la littérature profane. Il gagne ensuite Varsovie, le coeur de la vie littéraire juive en Pologne. En 1899, il commence à écrire, en hébreu,  puis, sous l’influence de l’écrivain Isaac Leib Peretz, passe au yiddish et écrira dorénavant dans cette  langue. Au cours de ses premières années à Varsovie, il rencontre et épouse Mathilde, fille de l’écrivain M. M. Shapiro.

Romancier, dramaturge et essayiste, il a été extrêmement polyvalent dans ses formes littéraires et les sujets qu’il aborde  couvrent un large éventail. Dans un premier temps, il a décrit la tragi-comédie de la vie dans les petites bourgades  juives d’Europe orientale déchirée entre la dévotion à la judéité traditionnelle et l’impulsion à l’émancipation. Dans son recueil de nouvelles « La Ville » (« Miasteczko » ) l’ auteur montre la situation, du peuple, de sa ville et de sa famille. Deux romans  appartiennent à cette époque : en 1907, «Le Dieu de la vengeance», sur un patron de bordel juif dont la fille a une relation lesbienne avec une de ses prostituées.  (La pièce tirée de son roman a été produite à Berlin en 1920 par Max Reinhardt en 1910, mais interdite ailleurs). En1920, «La sanctification du Nom», un roman historique sur les massacres lancés par le chef cosaque Bogdan Khmelnitski en 1648.

En 1917, Sholem Asch se joint au  mouvement révolutionnaire, se retrouve dans le milieu bolchevik  à Moscou dont il est un acteur de premier plan, puis l’abandonne, retourne à Varsovie et en France ensuite.

Asch a visité les États-Unis en 1910, y est retourné en 1914,  est devenu citoyen naturalisé américain en 1920.

Ses romans de cette période (Uncle Moses 1918) décrivent les conflits culturels et économiques vécus par les immigrants juifs d’Europe orientale en Amérique. Il écrit sur la vie dans les petites villes de la région  de New York, sur les problèmes sociaux et religieux,  sur le sionisme et l’holocauste. La survie, dans l’adversité, de l’idéalisme et de l’esprit indestructible de son peuple deviennent sous sa plume des  drames sublimes, des comédies, des tragédies.

C’est aux Etats-Unis qu’il publiera la majorité de ses ouvrages. Bien que décédé à Londres en 1957, il passera ses dernières années à Bat Yam, dans la banlieue de Tel Aviv, dans une maison convertie depuis en Musée Sholem Asch.

Tout au long de sa vie, Asch a passé beaucoup de temps en Europe et fait de longs séjours en Palestine. Dans la dernière période de sa vie, il a tenté d’unir le judaïsme et le christianisme en mettant l’accent sur leurs liens théologico-éthiques historiques  : 1943, Le Nazaréen (reconstitution de la vie de Jésus) L’apôtre (une étude de saint-Paul) ; 1949, Marie et en, 1955 Le Prophète.

La disparition de la plaque (2007)


La rue Marie-Rose est une rue du 14e arrondissement de Paris, dans le quartier du Petit-Montrouge.  Lors de son séjour à Paris, de juillet 1909 à 1911, surveillé par la police tsariste Lénine a vécu dans 48 m2 au deuxième étage du numéro 4 de cette rue. Dans les années 50, l’appartement a été acquis par une officine du PCF qui en fait un musée : Maison Lénine, d’abord ouvert tous les jours, puis sur demande préalable, (c’est à dire pratiquement jamais).

L’appartement a été vendu et la copropriété a retiré la plaque commémorative.  Juste en face, au numéro 7, se trouve un couvent de franciscains. Le père Corentin (1894-1944) patriote y trouva la mort, assassiné par les Allemands, une rue voisine porte son nom.

Il reste pas très loin de là, une autre plaque commémorative, au 24, rue Baunier là où Lénine habita le premier semestre 1909.
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Sources :
Liste anecdotiques des rues de Paris ou d’ailleurs

6 comments to Rue Marie-Rose

  • Les nouveaux propriétaires de cet appartement devaient détester la sonate Appasionata de Beethoven, probablement…

    La lecture de cet article m’a incité à me demander qui était ce père Corentin. Eh bien, Corentin Clorarec devait être un mec bien, infiniment meilleur que Lénine, ce qui n’est pas difficile :

    « Pendant les années d’occupation, le Père Corentin Cloarec (1894-1944) est l’aumônier des « Résistants de la Place Denfert-Rochereau« . Nous sommes fin juin 1944. La Gestapo a connaissance des noms du groupe par la dénonciation d’un de ses membres, torturé. Le 28 juin matin, deux jeunes Français de l’Abwehr se présentent au couvent mais le Père Corentin, âgé de 50 ans est absent ; ils reviennent et le portier, sans méfiance, appelle le Père et l’introduit avec les visiteurs dans un parloir. Immédiatement, ils déchargent leurs armes, blessent très grièvement au ventre le Père : il a la force de se traîner au dehors du parloir et de rentrer dans le couvent. La police, alertée, arrive vite, mais des membres de l’Abwehr, devant l’entrée du couvent, leur font comprendre qu’ils n’ont rien à faire ici. Il est 12 h 15, deux Pères arrivent… ils découvrent le Père Corentin : un Allemand et un Français, l’arme au poing, leur donnent l’ordre de ne pas bouger mais, avec autorité, ils transportent le Père rue Sarrette, chez un médecin qui va pouvoir le soigner ; il peut encore parler : « Je leur pardonne et je meurs pour la France » ; ce sont ses dernières paroles. Jusqu’au lundi, le corps du Père est exposé dans l’entrée, et c’est une visite ininterrompue de tout le voisinage. Pour les funérailles, le lundi 3 juillet, les Allemands ne se montrent pas et c’est quelque six mille personnes qui y assistent. Après la Libération, la rue de la Voie-Verte deviendra la rue du Père Corentin ».

    Quant à la momie de Lénine, elle cherche des mécènes pour qu’elle ne devienne pas celle d’un clodo mité responsable entre autres du malheur russe.

    A part ça bon petit billet. Mais au fait, qui était cette Marie-Rose qui a donné son nom à cette rue ? Probablement pas Sœur Rose de Sainte-Marie : elle était dominicaine et non franciscaine comme les moines du couvent de la rue Marie-Rose. Bon, si c’est pas elle, c’est donc probablement la mimi Pinson d’Alibert !

  • Salut Causette, intéressant ton article. J’ignorais tout de ce musée. Je n’ai pas trop le temps de faire un long commentaire, je dirai juste que l’extrait qui parle de Lénine m’a beaucoup plu, je le trouve très bien écrit.

  • Léon

    Il faut absolument que je lise ce Sholem Asch que je ne connaissais pas. Je me suis déjà régalé avec les « Contes d’Odessa » de Babel…

  • Causette

    Bonjour Marsupilami, Wald, Léon
    En fait, j’étais vraiment étonnée que des touristes de Détroit, à ce que j’ai compris, viennent se perdre dans ce quartier pour visiter un « musée Lénine ». Ce quartier de Paris est surtout connu pour les peintres célèbres et il y a beacoup d’ateliers. Au début, j’ai cru qu’ils visitaient le couvent franciscains (ici plusieurs photos http://mes-loisirs.over-blog.com/article-20093004.html )

    Et en cherchant un peu, je m’aperçois que le PCF est -ou était- propriétaire de pas mal de biens immobiliers dans la capitale. Je pense que c’est eux qui ont récupéré la plaque enlevée – pour le lit et les meubles, quelques camarades ont dû se partager les reliques :mrgreen: wouah! dormir dans le pieu de Wladimir Illich 😯 . Pour l’autre plaque, j’irai voir un de ces jours si elle y est encore.

    Dans : Paris rouge: 1944-1964 : les communistes français dans la capitale, on peut lire que Khrouchtchev est venu rue Marie-Rose en 1960 !!! et il y a un témoignage d’un habitant qui dit :  » Lénine? mais oui, je l’ai connu… » (je ne vous mets pas le lien il est trop long).

    Pour découvrir ou redecouvrir, Sholem Asch, je vous encourage à aller sur le site Akadem, où vous trouverez quelques informations le concernant. De ces ouvrages, je n’ai lu que des fragments et je vais commencer la lecture de la Trilogie, encore imprimé par les éditions Mémoire du Livre.

  • D. Furtif

    Aucun papier , aucun document seulement un vague souvenir.
    Dans « un homme et une femme » Anouk Aimée ( et Lelouch) nous racontent que Lénine a vécu rue Lamarck ❓ ❓

    Yoyotè-je ❗ ❗