Randonnée au Népal : magie pour le radio-K7, Yoga énergétique dans le froid et bébé crado

Un dernier nartic sur la randonnée montagnarde au Népal. J’ai de quoi en faire une saga, mais ça suffit, la prochaine fois, on ira dans un autre coin, dans le désert pour être plus précis. En attendant, un peu de magie réparatrice au détour d’un sentier, de ras-les-guibolles de marcheurs épuisés par l’ingrate caillasse, et enfin de bébé tuberculeux dans une misérable masure, le tout sur fond de paysages enchanteurs et de grandioses sommets hinalayens aux neiges qu’on dit éternelles.

La cascade rafraîchissante et la réparation magique du lecteur K7

Ouf, fini les rizières et le fond étouffant de la vallée. Grimpette jusqu’à un petit village avec belle vue plongeante sur la vallée de Trisuli. Une patrouille de soldats en route pour quelque manœuvre nous croise en se fendant la gueule. Le Soleil commence à taper dur. Pause thé-bananes. Nous sommes une fois de plus l’attraction de choix. Que de regards curieux, de sourires timides, d’yeux étonnés ! Dispos (c’est beaucoup dire) et rafraîchis (pas pour longtemps) nous débouchons au bout d’un moment sur une route. Un certain soulagement nous envahit à la vue d’un chemin goudronné, régulier, sans pierres sur lesquelles buter. Trisuli est bientôt là, la fatigue et le Soleil bien présents et voilà-t-y pas qu’un douanier, dans un excès de zèle, nous demande un permis de trek : il a du entendre dire que ça se faisait… Inutile de le contrarier : on s’inscrit sur son grand livre sale, inutile et bureaucratique, ce qui semble le ravir, et on peut reprendre notre marche.

C’est très très beau par ici, de hauts cubes de briques tout neufs le long de la route, des magasins alignés, un camp militaire patibulaire, la centrale hydraulique de Trisuli. Village pas très agréable, mais qu’il fait bon poser nos sacs à dos dans le bienvenu et frais bistrot du coin où on peut se déchausser et bâfrer un dahl-bhat (du riz, des lentilles et parfois quelques légumes, très épicés, plat de base des pauvres dans l’Inde du Nord et le Népal) les oreilles écorchées par la musique criarde d’un radio-K7 encrassé dont, exaspéré par le boucan, j’entreprends de nettoyer les têtes avec de l’eau de Cologne. La tenancière est émerveillée par cette intervention quasi-divine pendant qu’une poule picore les restes sur les tables, que des canards pataugent dans une flaque de boue et que des Occidentaux font leur apparition. On leur a dit dans le livre de commencer le trek organisé à Trisuli, alors ils sont moutonnièrement venus de Kathmandu à Trisali en bus ; ils sont tout frais, ils ont peur de manquer de bouffe et de toit en route mais apparemment ils vont tous vers le haut, la montagne, comme tous les autres… Tant mieux, on aura peut-être encore la paix. Pas envie de randonner avec des gugusses qui ne pensent qu’à leur petit confort. Un Népalais, à la table d’à côté, va lui aussi à Samri, du moins à ce que nous comprenons. En fait, il voulait nous servir de porteur. Devant mon refus, il s’en va, dégoûté.

Voilà, le K7 à notre bahini marche impec et distille Bee Gees, Gloria Gaynor & autres Boney M. sans plus faire de miaous. Elle sourit aux anges, je lui explique qu’il faut nettoyer la tête et les galets une fois par mois pour avoir good music, elle me demande un peu de mon eau de Cologne Muguet qui a servi au nettoyage, je lui en verse dans un petit flacon, il en tombe un peu pendant le transvasement qu’elle recueille précieusement dans ses paumes pour en tartiner la carcasse du K7, des fois que ça le ferait encore mieux marcher… magie, quand tu nous tiens ! Sur ce on quitte notre auberge sur un sourire aux anges de la tenancière et prend la route de Samri. On s’arrête au bord de la rivière à la sortie du village pour laver nos affaires et faire un brin de toilette. Agréable de se faire masser les pieds douloureux par l’eau fraîche d’une rivière au cours rapide, d’être propre enfin. Lorsque je reviens du lavage, ma compagne est entourée d’un tas de paysans curieux, dont un avec un transistor piaillant une insupportable musique criarde. Insupportable. Nous, on vient chercher le calme et le silence d’une nature vierge. Eux, ils sont contents avec un transistor hurlant dans un tissu chamarré en bandoulière en entendant sans écouter une musique qu’ils ne comprennent pas, des paroles qui ne veulent rien dire pour eux. Je ne supporte pas, je leur envoie un regard voulant dire « votre transistor me fait chier », ils le comprennent et ils se taillent. Puis deux gamins m’observent en train d’écrire, bizarre occupation, pendant que ma compagne se lave. Ils s’en vont, une autre meute souriante, interloquée et morveuse les remplace. Il fait frais, la rivière murmure en faufilant son eau entre rochers et galets, des nuages cotonneux musardent dans le ciel d’azur, nous abritant du feu du Soleil. Il est temps de repartir : la foule s’agglutine et j’en aurai bientôt dix sur chaque genou, en train de me regarder faire ces étranges choses que sont écrire, boire un café chauffé au camping-gaz et autres bizarreries, avec en plus un stylo quatre couleurs venu d’au-delà de l’orbite de Pluton, vu comme ils le reluquent.

Théières fumantes, bidies et Yaks à Kagune Bazar

On repart donc, et on monte dans la terre battue, les torrents, la caillasse, dans une nature très belle qu’on ne peut admirer que lors des pauses : la grimpée est trop crevante, les muscles de plus en plus douloureux et tétanisés, les sacs à dos pesants et trempés de sueur. Il faut se grouiller de remonter cette rivière et d’arriver à un endroit habité avant la nuit : impossible de dormir dans ces tas de caillasses qui bordent le sentier de partout.

On est à peu près totalement épuisés quand on arrive à Kagune Bazar, un minuscule hameau perché sur une colline avec vue imprenable sur les blancs sommets de l’Himalaya, constitué de deux longues maisons, chacune des deux abritant un minuscule commerce et le logis de leurs propriétaires : théières fumantes, bidies et Yaks, sacs de petits gâteaux secs. Ils doivent se faire une sacrée concurrence.

Tchaï brûlant, sacs à dos posés, vêtements secs enfilés, soir qui tombe, quel pied. On donne une leçon d’anglais et on en prend une de népali, discute avec un jeune Népalais qui est infirmier à l’hôpital de Samri : les maladies principales sont les os cassés et les pathologies digestives. La leçon d’anglo-népali se finit à la lueur chancelante de la flamme d’une lampe à huile, pendant que la mère du gamin nous prépare du dal-bhat sur lequel on se jette ensuite voracement. Cérémonie du dépliage des duvets et tatamis. Je vais faire du yoga énérgétique à l’écart du village, dans la nuit froide illuminée par la pleine Lune frangeant d’argent les nuages pommelés qui lui font une couronne cotonneuse. Energie, énergie, les muscles se dénouent, ça fait du bien. On se calfeutre dans nos duvets. le yoga m’a donné trop d’énergie, et je ne fermerai guère l’œil de la nuit, malgré quatre codéines avalées tandis que ma compagne roupille comme une bienheureuse et que la Lune poursuit au-dessus de nous sa course argentée dans le ciel d’un bleu à la fois profond et lumineux, parfois traversé de nuages…

Dures ascensions et cabrioles de chevreau

Re-complètement épuisés, on s’arrête dans un village, dans un autre, chaque fois savourant ces instants de détente, les cabrioles d’un chevreau, l’existence paisible et flemmarde de ces gens sales, accueillants, curieux et souriants.

On est à peu près au terme de notre ascension ; on vient de s’enfiler, ma compagne deux œufs cuits durs, moi une énorme plâtrée de dal-bhat, un chevreau noir et blanc joue, cabriole, les enfants m’entourent, morveux et intrigués, un coq cocoricote, des poules, que je vois bien mijotées avec des patates rôties et du beaujolais, picorent des coquilles d’œufs, les chiens se déplacent infiniment lentement, s’affalant sur le sol de coin d’ombre en coin d’ombre. Sur la murette de pierre, les sacs à dos et les vêtements qui sèchent font de jolies flaques de couleurs vives. Grands arbres aux épais feuillages, fleurs rouges, maisons recouvertes de glaise et de merde diluées dans l’eau leur donnant une belle teinte ocre, théières à la carcasse noircie de suie fumant au-dessus du maigre feu de branchages, gros stick, ça plane bien, écroulés à l’ombre fraîche d’un mur. Chants des oiseaux, des grillons, murmures et reniflements des enfants dépenaillés, tchic-tchic d’une antique machine à coudre. Un bébé passe, les yeux noircis au khôl, les sauvageonnes sont belles, ils ont tous des pieds longs, cornés et gigantesques, les mouches nous harcèlent un peu.

Après une pause de deux heures et demi, on remet ça, ça grimpe, descend, grimpe, descend, grimpe, redescend sans arrêt dans la caillasse roulante, sous un Soleil impitoyable. Je sue comme un bœuf. Ma compagne vacille. Mal aux jambes. Haltes dans de petits villages tranquilles, souvent pas de thé. Un gamin se met à nous accompagner, il habite près de Tarphu, le prochain gros bled sur notre route. Ça grimpe affreusement, des pentes horriblement raides et caillouteuses dans un épuisement quasi total. On en a de plus en plus marre de grimper le nez dans les cailloux, à ne rien voir d’autre que le sol, ne rien faire d’autre que surveiller chacun de nos pas pour ne pas se casser la gueule. Le découragement gagne, ma compagne est de plus en plus crevée, jusqu’aux larmes. La dernière côte est gravie à l’énergie nerveuse : les muscles sont complètement nases. Enfin, on arrive dans un village assez désagréable, où les gens se précipitent sur nous pour nous proposer des repas avec des yeux en forme de roupies. Chiant. On quitte ce coin à sale ambiance, remonte un peu, demande gîte et nourriture à d’autres gens à l’air un peu moins chiants que les autres. O.K.

Village désagréable, épuisement et bébé crado

On se retrouve sous le bas auvent d’une maison couleur ocre garnie de bandes noires et de dessins blancs tandis que le soir tombe et que la femme prépare le dhal-bat, alors que la pleine Lune montre son crâne chauve au-dessus des arbres de la montagne qui nous fait face, que le petit vent froid du soir fait frémir les feuilles des bananiers et que je taille les bougies en petits morceaux pour les mettre dans une tasse pour les protéger du vent. On met pulls et vestes, ça caille dur, on est crevés et on en a marre de tout, ratatinés dans ce minuscule coin de la véranda, sous les regards curieux des morveux et des paysans qui sont venus nous observer. Dhal-bhat du Roi et de la Reine. Epicé, mais bon. On baffre.

Après, dodo dans la maison de nos hôtes, très pauvres : ils dorment sur de vieilles nattes de paille de riz, enveloppés de chiffons dégueulasses qu’ils n’auraient jamais l’idée de recoudre ni de laver, alors que l’eau coule à profusion partout. Une minuscule flamme de lampe à huile éclaire la pièce, dans la pénombre un escalier de bois grimpe au premier étage, sous l’escalier quelques hottes d’osier ou de bambou, un coq blanc. Un bébé crado dort dans un tas de chiffons sales et lâche parfois une quinte de toux à l’aspect tuberculeux. Ils balaient le sol, étendent leur plus belle natte. Cérémonie du couchage. Ouf. La femme va s’étendre près de ses deux petiots, pour leur tenir chaud. L’homme dort sur une vieille natte dégueulasse près du feu éteint. Codéine, clope, la bougie que j’ai allumée brûle tard dans la nuit avant qu’ils ne pensent à l’éteindre, la femme crache de temps en temps ses poumons dans de vilaines quintes de toux, moi aussi. Je tousse plein, mais d’une toux sèche, saloperies de Yaks. La randonnée pédestre, c’est pas tous les jours le pied !

Le coq à côté de moi nous réveille vers de ses premiers sonores cocoricos de la journée. Un peu moins épuisés après cette nuit réparatrice, on offre du vrai thé à nos hôtes, qui apprécient sacrément (c’est rare et très cher dans le coin), tellement qu’on leur refile la moitié de notre pot, plus du sucre, plus nos deux tasses en ferraille. Ils sont aux anges, comme la nana au radio-K7. Des fois, faut pas grand-chose pour rendre les gens heureux…

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Léon
Léon

Ben, toujours bravo pour ce récit. Et quand même cette possibilité d’ouvrir des images directement depuis le texte, c’est génial. Même Agoravox ils n’ont pas ça…

D. Furtif
D. Furtif

Bonjour vous deux
Comme tout le monde vient te faire des compliments…Je pose non pas une critique mais une très légère revendication.

J’aurais bien aimé que cette série passionnante soit à chaque fois illustrée par une carte.ou tout simplement un lien qui y conduise.

En revanche le climat général de tous ces textes ramenant à la très prosaïque réalité loin de la vision idéalisée de l’habitant me convient parfaitement

Pour finir une question , tu en es où de ta love story avec Armelle?

Waldgänger
Waldgänger

Excellent, comme les précédents. Que dire de plus ? La fatigue n’arrange rien à l’affaire.