L’éperon de la Cicle, une escalade à deux balles. 2eme partie

 

 En préambule : je ne savais pas si j’allais prendre le temps de finir cette histoire, qui d’ailleurs n’est pas finie, mais c’est en pensant à Asinus et Léon qui aimaient ce genre d’histoires de montagne que je me suis décidé. Ils ne sont plus là mais ils m’ont tant apporté que je leurs dédie ce modeste hommage.

 

Petit rappel. Ah… ah!

Bon, je suis bien couillonné. Et je ne vais pas tarder à l’être doublement. Pendant que le guide se demande quel gnôlu a bien pu poser un bout de corde en lieu et place d’une sangle qu’il estime –  d’à peine trente ou quarante d’âge je suppose– toute neuve.  Le dit gnôlu trouve opportun de commettre

A frightened businessman hangs from a fraying rope that is about to break isolated against a blue background.

le suprême sacrilège de marcher sur sa corde (peut-être pour cacher son forfait?) ! Du moins sur le bout qu’il a coupé. On sait que la coutume veut qu’on brûle le bout des cordes pour éviter qu’elles ne s’effilochent.     

             Suprême sacrilège que marcher sur une corde ! Et ça a un sens : lorsque l’on est sur glacier, en neige, ou en glace dans une  paroi chaussés de crampons ,  piétiner la corde est une très mauvaise idée. Si les crampons ne vont pas jusqu’à  la couper pour le moins ils l’effilochent et entament l’âme.  Dès lors il n’est pas compliqué de comprendre qu’une corde dégradée ne remplira pas sa fonction. Par extension, une règle non écrite impose que même sans crampons aux pieds il est strictement interdit de marcher sur une corde.

Vous avez compris : ON MARCHE PAS SUR LA CORDEUueueu 

Le fait que 90 % des gens qui font de l’escalade ne mettront jamais une paire de crampons ne rentre pas en ligne de compte : c’est un dogme, point final.

Bien évidement ,il m’a vu marcher sur ma corde. Ça n’a pas échappé à ce gros con de guide Suisse qui d’un regard balaie la couleur de la méga cordelette du relais au bout  duquel je piétine. Je lis un peu de peine dans son regard, une sorte de compassion, qui s’amplifie lorsque Jenny me fait innocemment remarquer que je piétine la corde.                                             J’ai  été un bon prof, certes…                                                                                 Mais là, tout de suite, je  comprends qu’elle n’est pas dupe et qu’elle me le signifie; on peut jouer aux cons tous les deux mon Ranta chéri mais comme d’habitude tu vas perdre.

C’est long l’éternité, au moins autant qu’un grand moment de solitude à cinq coincés à un relais. Que ce gros tocard de guide fasse descendre ses deux glandus et qu’il dégage lui aussi, voilà tout mon horizon immédiat. Dans un premier temps, parce que mon horizon est sombre, très sombre….. Je suis parti pour de longs moments de solitude si nous aussi on redescend, à chaque relais… je peux pas rester planté là à attendre qu’ils prennent suffisamment d’avance pour ne plus les recroiser. Et Jenny qui insiste  » le soleil a tourné Ranta on va pouvoir grimper » et le tocard de guide qui se prive pas lui non plus « oh, à cette période il  tourne vite hein ! « 

            Le soleil a tourné.  Ben  oui il a tourné, évidemment qu’il a tourné, tu veux grimper on va grimper; le temps que les trois cons se tirent, mais tu vas pas aimer ma belle, le dièdre je vais te l’encaper à vitesse supersonique et pour en rajouter je vais laisser traîner du mou, beaucoup de mou, énormément de mou. On a les victoires qu’ont peut….

            Je ricane déjà!  Ah ! que je l’attends ce moment où elle va me demander de serrer un peu ! beaucoup même, de plus en plus et de plus en plus souvent mais je ferai mine de rien entendre jusqu’au moment où elle suppliera. Ce moment je le vis déjà et je me vois condescendant « M’heuuu non, ça le fait, c’est une  échelle, un escalier, pas de problèmes pour toi ». Tu penses bien, c’est un passage très physique ( c’est un peu la caractéristique des dièdres), c’est pas la légèreté d’une ballerine qu’il faut ici mais un bourrin bien athlétique, je rigole, je rigole, je rigole.

              Je ne rigole plus. Elle monte, ne dit rien, ne demande rien. Imperturbable elle place ses pieds et ses mains en opposition et elle se rapproche tranquillement, sereinement.                                                       Merde la vache ! j’en viens presque à culpabiliser, t’es pas sympa Ranta, serre la corde, tu vois bien que ça sert à rien, qu’elle ne va rien demander. Elle va préférer tomber de 4/5 mètres -parce que c’est au moins ça que j’ai laisser filer- et bien se râper partout plutôt qu’implorer. Et elle me rejoint, sur un relais très exigu, presque collée à moi elle s’enthousiasme lourdement, histoire de… de  bien m’achever : « Superbe ranta, superbe ! quel beau passage ! je crois que je suis bientôt prête pour grimper en tête »

 Oui, elle est prête, pas partout bien sûr -moi non plus d’ailleurs; il y a des trucs que j’ai fait en blocs à un mètre du sol que jamais je ne tenterais dans une voie. Il y a déjà quelque temps qu’elle est prête mais c’est un peu comme les oisillons, un jour ils se lancent, il suffit d’attendre et ne jamais  pousser.                                                                                                                   Alors oui, elle est prête et comme j’en ai marre et que j’ai hâte d’en finir on va faire encore mieux; on va grimper en réversible : une fois le leader parvenu au relais le second le rejoint mais ne s’arrête pas et continu l’escalade, tour à tour ils échangent les rôles, le leader devenant second et vice versa. C’est une façon de faire qui fait gagner énormément de temps, notamment lorsque les relais sont très exigus et qu’il est compliqué de s’y tenir à deux, voire plus. Le reste de l’escalade se fera sans autres soucis, sans vipères, ni guides Suisses, la descente aussi jusqu’au dernier rappel.

Dernier rappel d’où je lance ma corde,  qui tombe pile à côté….. d’une vipère lovée qui profite des derniers rayons de soleil ! Parait qu’il faut faire du bruit, que les vibrations dans le sol les font fuir… tu parles…. Quatre à cinq  kg de corde qui tombent à un mètre d’elle auraient dû sur l’échelle de Richter VIPEROÏDE  correspondre à au moins un niveau 8… elle ne bronche pas d’une paupière !                                                                                               Mais ça je ne le sais pas encore, le relais est au dessus d’un surplomb qui masque le bas de la voie, et c’est une fois engagé et le surplomb passé que je vois…                                                                                                                      Je suis à une dizaine de mètres au dessus de la bestiole et j’ai trois choix.      Le plus logique consiste à descendre épicètou. Le second est plus farfelu et c’est celui que je choisi : arracher des petits bouts de terre et de cailloux dans la voie au prix de contorsions comiques et bombarder l’ennemi. Je trouve très peu de munitions et je vise comme un sagouin, ce qui m’oblige à adopter le troisième et dernier choix, de loin le plus débile de tous : remonter au relais à bout de bras le long de la corde.                                Jenny, elle, elle voit rien mais constate que la corde est toujours en tension et vient aux renseignements, je l’envoie balader en grognant et je remonte en suant comme un bœuf 10/12 mètres de corde. Elle en fait une tête ma Jenny en me voyant sortir au dessus du surplomb! Son humour de « Brit » à la con ne va pas me manquer « Normalement ranta….heu….. c’est pas dans l’autre sens qu’on descend ? »

          « Y’a une vipère à côté de la corde Jen !                                                 « Ya une vipère à côté de la corde ….et c’est ça qui t’a fait remonter mon Ranta ? dis moi que je rêve ! Et on fait quoi maintenant ? On couche là ? »     Bah non, on couche pas là. J’ai un méga plan : un  peu plus haut il y a une belle fissure oblique qui rejoint la voie d’à côté, une trentaine de mètres plus loin, sauf qu’il n’y a pas de points d’assurances… j’ai 4/5 coinceurs que je compte utiliser pour, et ensuite rejoindre un relais, poser deux rappels et se retrouver au pied de la voie. Une fois mon méga plan exposé Jenny éclate de rire « mais mon ranta ! toute la journée tu as fait ton possible pour éviter de monter et maintenant tu veux y retourner ? »

Bah…. je commence à prendre conscience de la stupidité de la situation mais…

 » Ok mon ranta, je vais descendre et chasser la vilaine vipère qui va peupler tes rêves pour les 50 prochaines années. » Je proteste un peu pour la forme mais j’avoue que je n’avais pas plus envie que ça que de me cogner une fissure d’une trentaine de mètres avec 4 coinceurs qui, comme tous bons coinceurs qui se respectent,  fonctionnent en général lorsqu’on ne  leur demande rien,  et qui refusent de servir lorsqu’on les sollicite.

( en fait ce n’est pas exact. Des coinceurs il y en a de toutes tailles et formes , adaptés au profil des fissures, si on veut tout emmener pour être certain d’utiliser le bon qui va bien on se transforme en quincaillerie ambulante, donc on fait des choix et parfois on va pas utiliser le bon coinceur, ce qui fait qu’il va fonctionner s’il y pense…… ou pas)

Je viens de rejoindre Jenny au  pied de la voie. Elle est assise précisément là où dormait la vipère…  et ce dernier clou sur mon cercueil « Je l’ai attrapée par les oreilles et je lui ai dit : vipère, vilaine vipère pourquoi tu fais que vouloir faire peur à mon ranta ? vilaine fille, file ! »

 

Fin de la deuxième partie

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2 Commentaires
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D. Furtif
Administrateur
D. Furtif
29 août 2020 22 h 21 min

Des vipères ….
Rien qu’elles font qu’à nous faire peur
Et les filles
Rien qu’elles font qu’à se moquer de nous …
Pendant que les gros boeufs de guides suisses ….
Et j’en oublie.

Lapa
Administrateur
Lapa
1 septembre 2020 17 h 14 min

Aux poings la vipère, Ranta, aux poings!