Retour de Service…ou l’indifférence des Maîtres

Pour ceux qui nous lisent depuis longtemps , vous avez compris que mes lectures accaparaient bien plus de mon temps que « mes écritures »… On n’a jamais trouvé meilleur alibi à la paresse : « J’ai trop de bouquins à lire »

Ces lectures évoluent selon les saisons de lubies  . La Chine, la Route de la soie, l’Indochine, l’Afrique antique et l’Afrique en général, …50 siècles de rattrapage ! Ça calme. Ces lubies se succèdent ou se chevauchent… Une en particulier les chevauchent toutes , avec sorte de colère qui lui donne sa couleur à part.

« Comment ai-je pu étudier l’Histoire sans passer par celle du Renseignement ?» J’ai la réponse mais elle ne satisfera personne. Je ne l’ai pas étudiée parce que l’on ne me l’a pas enseignée !! Epicétout.

Il aura fallu qu’un ami me confie les mémoires de son père et que dans celles de Saint Simon je tombe sur un machin totalement ignoré du commun des mortels.…Pour que …..Faut se méfier avec ce machin de Renseignements…Ça vous conduit à tout revoir de Louis XIV à la compagnie des Indes, au Grand Jeu en Asie Centrale, à la Guerre froide et la décolonisation , en Orient , en Afrique , au Proche Orient, en Algérie…

Pas un coin où une main « masquée » ne passe et repasse et ne laisse nulle place …. ne tripote les dés. Rien à voir avec le complotisme qui se nourrit d’ignorance.

Imagineriez vous une aristocrate anglaise au fond des marais brûlants et moustiqueux de l’Irak , chef des magouilles d’un dénommé Philby ( le père), préparant la démolition ce que bâtit Lawrence d’Arabie…***3 Vous devriez pourtant. Ce que vous preniez pour des tables de marbre rassurantes se transforme peu à peu en simples feuillets au milieu d’autres…. C’est ce qu’on affichera à la vitrine du magasin mais … La vraie cuisine se concocte au fond de la boutique.

Ce qui n’était qu’une formule pour épater la galerie devient votre quotidien. L’HISTOIRE en tant que corps de connaissances se construit à mesure qu’elle se démonte … Ça impressionne les copains, mais ça vous rend prudent.

En ce moment par exemple : à grands coups de scandales universitaires les Amériques sont en train de multiplier par deux leur préhistoire…Et ça ne se passe pas en douceur. Chez nous , des emmerdeurs , car il n’y a pas d’autre mot , s’amusent à faire remonter tellement tôt Homo Sapiens qu’il en précèderait Neandertal au lieu de le suivre . Au pays d’un parking nommé Toumaï ça s’agite . Il faut bien avouer que ce Toumaï a toujours provoqué des controverses .

Alors au milieu de ce bazar qui vous accapare…

On trouve un moment pour lire de vrais bouquins de vraie littérature …Pas beaucoup parce qu’on triche …bien sûr.. . J’ai toujours agi ainsi. En apparence une chose vous accapare , en réalité vous en menez deux ou trois de front . Le dernier bouquin n’est pas encore terminé mais j’ai déjà l’idée de vous en parler .Il est planté au carrefour de trois chemins principaux. L’artifice de la littérature , l’histoire contemporaine et le Renseignement.

Les connaisseurs vous diront que les fanas de romans policiers ne sont pas tous des amateurs de romans d’espionnage. Les deux populations n’ont qu’en apparence des points communs . Longtemps les tirages des premiers les ont conduits à des altitudes dont les seconds ne rêvaient même pas . On pouvait même dire que les premiers siphonnaient un lectorat qui aurait pu attendre autre chose et découvrir d’autre contrées de l’imaginaire . Si seulement …mais non . Suivant les mêmes règles de fabrications que les vins dits « de table » les « policiers » en sont venus à partager les mêmes tares industrielles : standardisation, vieux trucs et affadissement . Le polar s’évanouit dans les sables de la médiocrité productiviste

Puis le temps est venu . Les guerres permanentes , jamais déclarées officiellement et financées par on ne vous dit pas , y ont été pour beaucoup. Si on voulait avoir une idée de ce qui se passait réellement , c’est chez les seconds qu’il fallait aller. Pas facile au début , les libraires ne s’y risquaient pas trop . Il fallait sortir des Le Breton , Paul Kenny et Frédéric Dard . Des gens qui n’avaient rien exigé mais qui envahissaient les présentoirs . On allait sortir de l’exotisme convenu et des clichés usés: du voyou, de la bagnole américaine, des bistrots à hôtesse montantes , des macs et des braqueurs… Ça finissait par faire toc…Fallait pas être malin pour ne pas voir les trucs et les ficelles . Ils attiraient l’œil tellement ils étaient usés.

Alors ???

Bin, histoire de ne pas être désorienté en abandonnant trop brusquement l’Histoire Contemporaine , je viens de me plonger dans le dernier John Le Carré. Vous connaissez cet ancien agent du MI5 et du MI6.?

C’est toujours un peu l’angoisse en ouvrant un nouveau John le Carré .

Va-t-il être à la hauteur de ceux que j’ai eu la chance de lire avant.? Vous connaissez sans doute l’illustrissime « L’Espion qui venait du froid »

Bin, cette fois ci, ça me fait pareil.

L’analyse littéraire c’est pas compliqué. Enfin, pas chez moi. Soit le bouquin me tombe des mains, soit je ne peux pas m’en décrocher. « RETOUR DE SERVICE » avec son titre à double sens me fait le même effet. De détours en impasses, de coups d’éclat et retournements de situation. On croyait avoir compris et on avançait tranquille dans la lecture en reconnaissant à l’avance ce qu’on s’attend à y trouver …. Et vlan c’était pas ça , c’était autre chose. Ici on a affaire à un maître du genre . Vous n’avez sans doute pas échappé à la rencontre avec un de ses élèves ou disciple comme vous voudrez. Eric Rochant et son Bureau des Légendes . C’est ce monde là. Britannique d’origine Le Carré inscrit ses histoires dans l’espace de l’Ex Empire Britannique c’est à dire la planète tout entière, notre monde .

Sir John

« Retour de service » : le Brexit selon John le Carré

Le Brexit? Un sujet douloureux pour le Britannique. Encore une fois faudrait-il y voir une manipulation russe ? Ce vieil adversaire de la stratégie mondiale du Lion britannique depuis …..ouh la la Pffff …… Depuis la compagnie des Indes et le Grand jeu . Depuis qu’une ligne avait été tracée du Bosphore au Pamir et que pas une puissance Européenne ne serait tolérée en dessous à risquer de bloquer la Route des Indes . Un sujet en or pour le maître du roman d’espionnage. On s’en doute , tout comme hier . Et c’est ainsi qu’on redécouvre que la moindre agitation dans notre petit coin du monde réveille des échos en Afrique ou au Moyen Orient.

Le Royaume-Uni de l’incompétent Boris Johnson se tourne donc vers les États-Unis et son dirigeant déséquilibré Trump. Poutine, bien sûr, veut profiter du vide, un presque vide, un soupir dans la musique, pour jouer son propre jeu. Coup de tonnerre : selon l’auteur, Poutine aurait favorisé le Brexit. La Russie aurait financé des politiciens anglais afin de déstabiliser la démocratie libérale.

Il fait partie des trois principaux services de renseignement et de sécurité britanniques, avec : le Secret Intelligence service (SIS) ou MI6 (pour Military Intelligence, section 6), chargé du renseignement extérieur et des échanges de renseignements avec des services de renseignement et de sécurité étrangers.

Le Security Service (« Service de la sûreté »), communément dénommé MI5 (pour Military Intelligence, section 5) son domaine est le service de renseignement responsable de la sécutité intérieure. Il est chargé principalement de produire des renseignements sur les actes de terrorisme, l’espionnage, la prolifération d’armes de destruction massive.

Et les MI5 et MI6 affaiblis depuis l’affaire des « armes de destruction massive » de Sadam, ( où l’État a tordu le bras à ses propres services *** 1 ) vit dans un climat de crocs-en-jambe entre les services ou entre leurs chefs . Ces derniers sont condamnés à ne trouver que des parades et des solutions médiocres . Si vous vous rappelez Menzies ***2 dans le film « Imitation Game » : imaginez un type de cette stature intellectuelle échafaudant des coups fourrés…et imaginez ensuite la situation des pauvres agents empêtrés dans les pièges qui ne leur sont pas destinés. C’est peut-être ce que l’on appelle des dégâts collatéraux.

Alors, le livre. Analoly, dit Nat, un officier traitant proche de la cinquantaine, un peu désabusé, rentre de nombreuses missions dans l’ex-Europe de l’Est. Il est affecté à Londres à la tête du Refuge, une sous-station du département Russie, présentée comme un « dépotoir » où échouent les espions en fin de course. Son épouse Prue, devenue avocate après l’avoir épaulé à Moscou, est son alliée inconditionnelle. Sa fille, qui le croit petit fonctionnaire sans ambition, le méprise. Nat a une seule passion : le badminton. Dans sa salle de sport habituelle de Battersea***, à Londres, il règne sans concurrence… Jusqu’à ce qu’un jeune homme dégingandé, Ed Shannon, qui se dit chercheur, demande à disputer un match avec lui. Ed déteste le Brexit et encore plus Trump dont il déclare qu’il va « plonger son pays dans le racisme institutionnel et le néofascisme ». Les matchs de badminton contre Ed sont de plus en plus difficiles à gagner pour Nat et…. Tout s’éclaire alors un peu . Le lecteur comprend que le récit qui va suivre est une reconstitution de ce qui s’est passé. Nat se remémore toute l’histoire. Nat a réactivé le Refuge, et avec une jeune espionne, brillante et idéaliste, Florence, il s’apprête à faire tomber Orson, un oligarque russe. Le chef immédiat de Nat, corrompu, opportuniste, à l’image de l’État qu’il devrait servir , se frotte les mains et y voit déjà une occasion de se faire briller sous les feux de la rampe avec cette affaire…Et c’est Ed, le plus inattendu de tous, qui mû par la colère et l’urgence va déclencher un mécanisme irréversible et entraîner avec lui Prue, Florence et Nat dans un piège infernal. La chute sera brutale. Et pour Nat et sa famille, le choix sera rude. La fin du roman est totalement inattendue… Et ambiguë, comme il se doit… Le lecteur « johnlecarréiste », lui, jubile. Old Sir John a réussi magistralement à nous mener par le bout du nez.

Je ne vous cacherai pas que le jeu de mots du titre me plonge dans des abîmes de perplexité rêveuse . L’infinie rouerie de l’exercice espionnage et plus encore du contre espionnage, la froideur glacée des décisions et de ceux qui les prennent, tout y est et vous instille cette qualité si particulière de désespoir rencontrée dans les autres livres . Les sacrifices sont consentis malgré tout et ceux qui les subissent sans savoir pousseront des cris perdus dans un silence glacé. Imparable comme une balle d’attaque en retour de service. Ou…. Retour comme revenir , rentrer chez soi au refuge.

♫« Quand un soldat revient de guerre » ♫« Il a » ♫« Simplement eu d’la veine et puis voilà»♪♫

Mais il n’y a pas de refuge on continue à porter des coups . Les plus terribles sont les plus inattendus .Tout étant orchestré par les Maîtres dans leur superbe indifférence

Retour de service

JOHN le CARRE . *** Officier traitant Membre des services de renseignements chargé de recruter et de traiter des agents de renseignement.

*** Vous ne pouvez pas avoir vu les innombrables films sur la deuxième guerre mondiale sans y avoir vu la centrale électrique de Battersea. Comme un décor symbolique obligé . Quand on arrive à Londres par le TGV ont traverse d’abord une accumulation de banlieues désolées une sorte de « rusty belt » anglaise et là le choc !. Toujours dressée comme la Londres des heures sombres , comme résistant encore aux épreuves que Thatcher et ses épigone socialisants ont accumulé sur sa tête.

***1 Lire l’article /liste intitulé Pour Dora et pour tous peut en apporter des éléments de preuves ***2 Menzies voir le film et lire Les casseurs de codes de la 2è WW ***3 Gertrud Bell

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Lapa
Administrateur
Lapa
26 octobre 2020 15 h 20 min

Cette lubbie de voir les Russes derrière chaque événement excentré de la mire du modèle progressiste me fait un peu rire. Comme si seules certaines officine avaient le droit de manipulation des opinions.