Rémy Souche, le berger des orchidées

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Il est en Languedoc un homme étonnant, fol amoureux des orchidées, des plantes et des choses sauvages, réunissant les personnalités du faune malicieux, du savant chercheur de grimoires et de l’humaniste rabelaisien.

Il est fils de berger et a longtemps été simple ouvrier agricole, défrichant et débroussaillant la campagne languedocienne. Autodidacte, il s’est spécialisé dans l’étude des herbiers, des ouvrages anciens et de la systématique des orchidées de chez nous. Il donne des conférences, écrit des articles scientifiques, organise des expositions ; il se rend souvent en Italie pour des études au soleil du terrain et dans l’ombre des bibliothèques. En effet, ses diplômes étant plus champêtres qu’universitaires, les portes des temples de la science française (museums, herbiers) ne lui sont ouvertes qu’avec un entrebâilleur, et la consultation des documents botaniques ne lui est pas toujours aisée en France. En revanche, il a trouvé à Florence la Belle des oreilles attentives entre lesquelles le contenu du crâne est plus finement actif que chez nous. C’est dans cette ancienne quasi-république où toutes les fonctions étaient soumises à concours au mérite, même celles de balayeur, qu’il peut s’abîmer l’esprit et les yeux dans l’étude des documents et des herbiers historiques.

Grand et mince, la moustache foisonnante et le poil abondamment grisonnant, il est volubile avec raison, sérieux avec fantaisie, et savant comme pas deux. Voici une orchidée : il vous raconte une sortie où il avait déniché des spécimens extraordinaires. Passe un rapace : circaète jean-le-blanc, lance-t-il, avant que vous n’ayez seulement distingué sa couleur. Parlez-lui d’une plante, et il vous dira ce qu’il a trouvé, là-bas en Toscane, dans un grimoire poudreux d’un botaniste très XIXe.

La rencontre : botanique et compagnie

J’ai eu la chance de rencontrer Rémy Souche et de passer un moment en sa compagnie, avec ma femme et mon fils qui avait alors trois ans. Ayant écrit un article [1] sur les orchidées européennes où je citais son magnifique livre « Les Orchidées sauvages de France », j’avais eu la surprise de trouver un commentaire de sa main m’adressant un gentil message et me conviant à passer le voir.

Ce qui fut fait un début juin. Rendez-vous avait été pris téléphoniquement et nous nous sommes retrouvés sur un parking d’un village du sud du Causse du Larzac. L’abord charmant, la moustache frétillante et le verbe doré de l’accent occitan, l’homme fut adorable et le plaisir immédiat.

Avec un sien ami et voisin prénommé Nicolas, naturaliste aussi éclairé que sympathique, il nous emmena, au milieu des anecdotes, des plaisanteries et des évocations de ses activités, herboriser [2] en deux endroits : un coteau de vallon riche en orchidées diverses, avec des hybrides très intéressants (le vigoureux Ophrys funerea X Ophrys scolopax notamment), puis sur une petite colline où commençait à fleurir le rare Ophrys santonica, alors que les endémiques Ophrys aveyronensis portaient encore quelques fleurs. Soucieux de ménager femme et enfant peu accoutumés au manque de sentier, il adapta son chemin et prit même à un moment tout naturellement la main du petit, qui se laissa conduire, sous le charme du gaillard.

Nous nous sommes revus plusieurs fois depuis, avec un plaisir toujours renouvelé.

Un homme étonnant

Il est un de ces diables d’hommes avec qui, simple quidam que je suis, je me sens immédiatement en bon accord, comme avec un de ces vieux amis dont on sait tout, dont on ne redoute rien sauf un compliment excessif ; une confiance s’instaure, mieux : une complicité. Bien rares sont les êtres, surtout riches de tant de savoir, qui peuvent ainsi, naturellement et comme si vous étiez vous-même quelqu’un de passionnant, vous mettre d’emblée à leur diapason, qu’ils ajustent à votre propre tempérament pour faire de chaque instant un moment de bonne compagnie.

Point de supériorité, point de savantes démonstrations, point d’étalage de savoir : ces fadaises ne l’intéressent pas, au contraire d’un échange et d’un partage de vues, d’une conversation d’égal à égal, bref, d’une relation vraiment et simplement humaine.

Modeste, sans nul doute. Plein de science mais d’une science qui sait tenir sa place : celle d’un outil, d’un ensemble de clés pour seulement mieux observer, découvrir et admirer. Tant il est vrai que cette science-là sert d’abord le plaisir, le bonheur de deviner, voir, apprécier les trésors cachés dans la nature pour mieux profiter d’elle : la connaissance au service de la joie de vivre. Rabelais eût adoré cet homme-là.

Il est difficile à son contact de se retenir d’admirer un tel personnage ; moins pour son savoir, tout vaste qu’il soit, que pour son vivre. Rémy Souche un scientifique, un philosophe ? Mieux : un homme.

Il a bien failli il y a quelques années passer de vie à trépas à la suite d’un de ces coups de pied de l’âne que le corps humain réserve parfois aux plus heureux vivants. Que croyez-vous qu’il advint ? Ce fut la maladie qui creva !

Longue vie, long bonheur à toi Rémy, pour le plus grand bien de la connaissance et de l’amour des orchidées et des hommes.

Ouvrages de Rémy Souche

Ces livres, que je recommande vivement aux amateurs de nature et plus simplement de belles choses,  peuvent être commandés sur le site http://www.ophryshybrides.com/index.php.


« Les Orchidées sauvages de France » Collection Grandeur Nature des Créations du Pélican / Éditions Vilo, Paris, août 2007. Format 23 x 31,5 cm. 340 pages, 1220 photographies. ISBN 2-7191 -0642-9.

Un livre magnifiquement illustré de photos splendides, car il est aussi un remarquable photographe. Je le recommande aussi bien aux néophytes qu’aux passionnés car il est aussi plaisant à lire que détaillé et rigoureux. Cette lecture est d’utilité publique et le prix, bien modeste au regard des plaisirs procurés, devrait en être largement remboursé par la Sécurité Sociale, tant le lecteur en sort les yeux pleins de merveilles et au cœur la joyeuse sérénité qui suit un concerto de Mozart.

« Hybrides d’ophrys du bassin méditerranéen occidental » Editions Sococor, 2008. Format 17 x 23 cm. 288 pages, 250 photographies environ. ISBN: 978-2-918075-00-4

Une somme sur le sujet, qui inventorie en photo les croisements de dizaines d’espèces.

« Orchidées de Genova à Barcelona » Editions Sococor, 2008. Format 14 x 22 cm. 224 pages, plus de 400 photographies. ISBN 978-2-918075-01-1.

Un guide pratique merveilleusement illustré pour les orchidées méditerranéennes de l’Espagne à l’Italie.

Notes

[1] sur un site qu’il est inutile de nommer puisque ses responsables, après des critiques un peu trop gênantes, ont poussé l’inélégance et la censure jusqu’à supprimer l’article avec tous les miens. Repris sur Cent Papiers et sur divers sites spécialisés, il était une ébauche de celui qui est paru sur Disons le 27 décembre 2010.[Retour]
[2] de façon moderne, c’est-à-dire en admirant, dessinant ou photographiant, sans jamais ne fût-ce que toucher la plante.[Retour]

9 comments to Rémy Souche, le berger des orchidées

  • Léon

    Voilà donc un homme qui gagne à être connu.

  • Monique Peyron

    Merci Philippe pour l’adresse de commande. Je vais commander. Grâce à ce monsieur et à vos articles, je vais faire de belles découvertes le temps venu.

    • Ph. Renève

      Le premier livre est vraiment splendide, vous verrez. Le troisième est un très bon guide.

      Le deuxième est plutôt destiné aux « mordus »; vous le commanderez lorsque vous le serez vous-même !

      • Monique Peyron

        J’ai commandé le premier (on commence petit normal) et indiqué que c’était vous qui aviez donné leurs coordonnées. J’espère que celà ne vous gênera pas.

  • Agoraneuneuphophe

    Merci Philippe pour ce narcic et cette délicieuse description du bonhomme.

  • D. Furtif

    Ah les orchidées …La secte sans malice, où les gourous ne cherchent qu’à offrir une part de leur plaisir

    • Ph. Renève

      Ce sont les orchidées elles-mêmes qui sont malicieuses, Furtif: elles se dissimulent, prennent un malin plaisir à s’imiter mutuellement pour semer la confusion, apparaissent, disparaissent… Il ne manquerait plus que les adeptes fussent eux-mêmes pleins de malice; ils le sont toutefois, mais dans l’espièglerie plutôt que dans la malignité.