Les mystères de la dette japonaise

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Depuis un certain temps on nous bassine avec la dette de quelques Etats plutôt développés qui alarme les marchés, fait plonger les bourses, crée indirectement de l’agitation sociale etc ; on a eu droit à la dette grecque (140 % du PIB), portugaise (83 %), irlandaise (94 %), espagnole (60%), italienne ( 120 %) puis au serpent de mer de la dette américaine (100 %) sans oublier évidemment celle de la France en arrière-fond permanent ( 83 %) . Médias et experts en tous genre viennent nous indiquer à quel point elle est effrayante.

Sans entrer dans le détail de cette question, plus complexe qu’il n’y paraît [1], on peut  relever une bizarrerie.

Globalement, pour la zone euro, la dette publique est proche de 100 % du PIB et pour toute l’OCDE elle les dépasse ; mais on parle peu de la dette japonaise qui représente la bagatelle de 225 % de son PIB, la plus forte dette du monde en valeur relative, or personne ne semble s’en émouvoir particulièrement…
Curieux, me dis-je in petto, allons voir de quoi il en retourne. Résoudre ce mystère permet, au passage, de comprendre un peu mieux ce que les marchés redoutent à propos de l’endettement de ces Etats.

In fine, ce qu’ils craignent évidemment, c’est que les Etats soient à ce point endettés que leur croissance ne puisse permettre le remboursement des créanciers. On parle ici de ce que l’on appelle la dette souveraine, c’est-à-dire de celle des administrations publiques, des obligations émises par elles sous forme de bons du trésor. Ceux-ci représentent un masse financière colossale dans le monde, de très loin la plus importante, aussi un défaut de paiement généralisé serait autrement plus grave que la faillite, même de très grandes banques.

Donc, déjà, le montant ou la proportion de la dette par rapport au PIB doit être mis en rapport avec les perspectives de croissance. Mais celles-ci comportent une bonne part  d’indétermination et si les économistes s’appuient sur un certain nombre de données statistiques, ne nous leurrons pas, ils travaillent aussi  beaucoup au doigt mouillé…  Mais cela explique, par exemple que les 63 % de la dette du Portugal inquiètent plus que les  79 % de la dette allemande : les perspectives ou anticipations de croissance de l’Allemagne étant sans commune mesure avec celle du Portugal.

Ensuite, une analyse un peu rigoureuse de la dette devrait s’attacher à l’endettement net et non brut. Autrement dit, non pas à ce que je dois, mais  à la différence entre ce que je dois et ce que l’on me doit avec que je possède. Car les administrations publiques, si elles sont endettées, détiennent à leur tour et dans des proportions variables des actifs négociables ( par exemple des actions d’entreprises privées ou publiques où l’Etat est actionnaire), des créances, mais également des actifs physiques, comme des terrains ou des bâtiments.  Toutefois, on évite en général de faire rentrer dans le calcul de l’endettement net autre chose que les éléments financiers.

L’endettement net, ainsi recalculé, a une toute autre allure. Pour la France par exemple, la dette (au sens de Maastricht) était, en 2006, de 63,6 % du PIB. Si l’on soustrait à cette dette, les actifs financiers, on obtient la dette financière nette qui n’est plus que d’environ 40 % du PIB. (Et si l’on calcule le patrimoine public, en intégrant l’ensemble des actifs physiques, le solde est positif, d’environ 38 % du PIB, mais, encore une fois, la valeur de revente de ces actifs non financiers est très sujette à caution et, en principe les marchés les ignorent (à combien évaluer le château de Versailles ? Peut-on vraiment compter sur la vente de ce bien immobilier pour honorer  des bons du Trésor arrivés à échéance ?).

Pour les autres pays aussi, notamment les plus endettés apparemment, cela change tout (attention, chiffres de 2006…) : l’endettement net des USA devient 43,1 % du PIB, l’Allemagne 48,1 %, la France 37,5 %, moins que l’Allemagne ! et le Japon 84,6 %.
Mais même ainsi, on le constate, le Japon détient toujours un record : alors pourquoi sa dette n’inspire-t-elle pas plus d’inquiétudes ? ( De temps en temps, surtout après des catastrophes naturelles,  on pointe ce taux anormalement élevé, mais les marchés, pour l’instant, de donnent aucune suite et sa dette est notée AA, moins bien que le triple AAA des meilleurs, mais ne reflète aucune inquiétude sérieuse…)

Il y a à cela trois raisons.

  • La quasi-totalité de la dette japonaise est détenue par les japonais eux-mêmes: les ménages japonais pour 96% et des institutionnels tout aussi japonais pour le reste.

Qu’est-ce que cela change ?  Cela rend impossible la propagation directe, par voie financière, d’un défaut de paiement de l’Etat japonais au reste du monde. Seuls les ménages japonais verraient leurs économies disparaître. Certes, cette amputation brutale de leur  patrimoine aurait  des conséquences sur la croissance du pays, mais il n’y a pas là un risque de défaut financier systémique mondial.
  • L’Etat japonais, contrairement à ceux de la zone euro n’a pas abandonné sa souveraineté monétaire et la banque centrale japonaise dispose de l’atout de pouvoir, éventuellement, rembourser son peuple de  créanciers en faisant marcher l’improprement nommée « planche à billets ». Compte tenu des effets inflationnistes possibles, sinon probables d’une telle mesure, des risques que cela ferait peser sur les exportations et donc sur les taux de change du yen, cette solution est catégoriquement écartée. Pour l’instant.
  • Le Japon a un taux de prélèvements obligatoires faible, 27 %, ce qui lui laisse de la marge pour recueillir les sommes dont il aurait besoin pour payer sa dette. Mais on remarquera que cela reviendrait à un jeu à sommes nulles :  le contribuable japonais devrait mettre la main à la poche pour se faire rembourser de ce qu’il aura prêté à l’Etat…
Voilà donc, semble-t-il, résolu en partie le mystère de la dette japonaise. À un détail près : il ne m’a pas été possible de trouver les raisons pour lesquelles seuls des agents économiques japonais détiennent des bons du Trésor japonais…
Mais il y a peut-être une leçon à en tirer : la mondialisation financière a été intelligemment contenue par les Japonais dans le domaine de leur dette souveraine  et c’est plutôt bénéfique pour le reste du monde. Le Trésor japonais ne fait pas appel aux capitaux étrangers pour se financer [2]. Je ne sais pas comment ils ont réalisé ce tour de force, mais je trouve cela très sain  politiquement et économiquement.
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[1] Les « yakafaukon » en la matière foisonnent : sortir de l’euro, annuler la dette, faire une politique de relance etc. Tout cela sans se poser de questions ni sur les origines de l’endettement, ni sur les possibilités et le prix à payer de telles solutions…
[2] Sommes d’ailleurs empruntées à un taux ridiculement faible, le plus bas du monde (1 à 2%)dont les ménages japonais semblent se contenter.
Sources :

14 comments to Les mystères de la dette japonaise

  • snoopy86

    Bonjour,

    Beaucoup de choses à dire sur cette dette japonaise qui vient elle-aussi d’être dégradée ….

    En complément un intéréssant article des Echos

  • Léon

    Oui, c’est un article qui est intéressant et qui complète bien. Mais à mon avis il comporte une inexactitude : la hausse des impôts, compte tenu de la faiblesse du taux moyen d’imposition est encore possible.

  • Causette

    Très intéressant.

    Je viens de lire: La France doit-elle suivre l’exemple grec en privatisant ?
    Pour le député UMP Patrick Devedjian, l’Etat pourrait dégager de 15 à 20 milliards d’euros en cédant une partie des titres qu’il détient dans les grandes entreprises françaises.

    • finael

      Balancer le bien public pour (parce que c’est bien de cela qu’il s’agit) pour faire plaisir aux financiers ?

      On a déjà vu ce que cela donnait : multiplication des prix, délabrement des structures,…) allez demander ce qu’ils en pensent en Angleterre à propos de leur réseau ferroviaire, aux Californiens qui ont vu le prix de l’électricité multiplié par 5 …

      C’est exactement la position des « néo-libéraux » et les résultats sont désastreux pour les pays qui suivent leur politique (Relisez Stiglitz)

  • finael

    Si je suis globalement d’accord, je pense que votre troisième point sur le taux de prélèvement n’est pas pertinent :

    L’Espagne a pratiquement le même … et on voit où elle en est (même s’il est probable que ce taux soit relevé très prochainement). Les pays d’Europe du Nord, qui connaissent un taux de prélèvements obligatoires qui vont jusqu’à plus du double se portent très bien … merci pour eux.

    Par contre il y a un autre facteur très important : l’économie REELLE du pays qui va avoir bien du mal à se remettre du tremblement de terre et du tsunami géants du début de l’année.

    Je regrette que sous l’effet de l’intoxication médiatique tout le monde se met à confondre l’économie (que je suis obligé d’appeler « réelle » ici) avec la finance.

  • finael

    Voici ici, de quoi trouver 52 milliards d’euro

    • Léon

      Excellent Finael! Comme il y a près de 500 niches fiscales, du coup il y en a trop pour qu’on les connaisse toutes et cet article est utile.

  • Léon

    Finael, le taux de prélèvements en Espagne a presque 10 points de plus qu’au Japon. Seuls les USA ont un taux aussi faible. Cette possibilité d’augmenter les impôts constitue une garantie éventuelle de remboursement de la dette publique.
    D’accord avec vous en revanche pour pointer les problèmes très sérieux que le Japon a devant lui. La démographie, le coût des reconstructions etc

    • finael

      C’est vrai, mais la Suisse aussi 😉 il faut ajouter que les prélèvements obligatoires en Espagne ont doublé en 30 ans.

      Quant à l’état de l’économie japonaise un point de vue ici