Ecran total

On entre dans une petite pièce aux murs d’une vague et pâle couleur cassée presque achromique. Deux rangées de chaises banales, armatures en métal mat, sièges et dossiers en bois neutre. En face d’elles, accroché en haut du mur, un petit écran vidéo affiche une boîte rectangulaire oblongue qui glisse automatiquement sur une surface d’aluminium jusque vers une surface noire coincée à droite de l’écran avec une ouverture de section carrée d’où s’échappe un rougeoiement igné. La caméra filme de trois-quart haut l’entrée de la boîte dans le four et le volet noir qui s’abaisse derrière elle. Puis tout se fige, il n’y a plus qu’un absurde plan fixe qui s’éternise le temps que dure un regard prolongé sur le plan horizontal aluminé qui occupe la plus grande partie de l’écran à gauche et l’étroite surface noire verticale. La salle se vide dans un infime bruissement de pas sur le sol carrelé de dalles à la propreté chirurgicale.

Auparavant il y a eu l’arrivée sur un vaste parking arboré situé aux lisières de la ville. On marche sur une allée goudronnée bordée de quelques massifs de fleurs jusqu’à un grand bâtiment blanc et plat d’un étage à l’architecture neutre, moderne et anguleuse. Sous l’avancée de béton coiffant la petite esplanade, devant l’entrée aux portes transparentes s’ouvrant sur un grand hall, deux vasques de grès remplies de gravier accueillent les ultimes mégots des fumeurs venant assister à l’événement. A l’ombre d’une haie d’arbustes en face de l’entrée se dressent deux bancs. Assise sur l’un d’eux, une jeune femme lit. On la rejoint sous l’azur du ciel au son du ruissellement d’une fontaine située un peu plus loin, là-bas, en bordure du parking. La jeune femme est un peu triste, mais pas trop sous le tiède soleil de cette fin d’été.

D’autres rares personnes ont rejoint cette assemblée. Le groupe écrase ses clopes dans le gravier des vasques, pénètre dans le hall vide sobrement décoré de quelques hautes plantes vertes dont on ignore si elles sont artificielles ou non, puis dans une vaste pièce silencieuse et lumineuse garnie d’un sobre vitrail représentant d’autres plantes vertes. La pièce est meublée des mêmes rangées de chaises banales et ici elles ne font pas face à un écran vidéo, mais à une estrade encastrée dans le mur recouvert d’une surface de bois clair. Devant cette surface, à droite, se dressent un sobre lutrin soutenant un épais livre ouvert, un chandelier portant une longue bougie ornée d’une croix rouge et un crucifix sur lequel ne figure pas de cadavre ensanglanté, autour desquels s’affairent deux vieilles femmes aux cheveux blancs vêtues de tuniques et de pantalons.

Dès que la maigre assemblée s’est assise retentissent les doux et paisibles arpèges d’une guitare classique tandis qu’on contemple l’oblongue boîte de bois clair posée sur un piédestal, garnie de trois corbeilles de fleurs aux vives couleurs et flanquée d’un ostensoir de cuivre accroché à son suspensoir du même métal. Ambiance sereine et recueillie à peine traversée d’un presqu’inaudible sanglot.

Tandis que l’une des vieilles femmes disparaît derrière le mur de bois, l’autre se place derrière le lutrin, fait un signe de croix sur sa poitrine et se met à tenir un absurde discours selon lequel, pour la personne allongée inerte dans la boîte oblongue, la vraie vie commencerait maintenant et quelque part là-haut près d’un père tout-puissant grâce à la médiation de son fils qui serait revenu d’entre les morts. Puis ses doigts font bruisser la page du livre qu’elle tourne avant de se lancer dans la lecture d’un texte sacré écrit il y a plus de 2000 ans et qui évoque la consolation tandis que la guitare continue à égrener ses arpèges sans fioritures. Ensuite, après avoir refermé son livre, elle fait signe à la jeune femme de la rejoindre derrière le lutrin, derrière lequel celle-ci lit en sanglotant un autre texte traitant de la vie éternelle. Ils a été écrit par un saint et elle n’en croit pas un mot, mais l’émotion la submerge tout de même. La lecture finie, elle regagne son siège.

La seconde vieille femme réapparaît sur scène, tourne autour de la boîte oblongue en agitant l’ostensoir duquel s’échappe une fumée d’encens à l’odeur si discrète qu’elle en est presque imperceptible, puis invite l’assistance à venir, soit bénir le corps enfermé à coups de fumigations d’oléo-gomme-résine aromatique, soit pratiquer le rite de sa convenance en fonction de ses croyances ou non-croyances. L’encensoir ne sert que très peu, à la suite de quoi, une fois l’assemblée à nouveau assise, l’autre vieille femme l’appelle à prier de concert pour l’âme de la défunte. C’est presque seule qu’elle récite sa prière.

Ensuite un homme vêtu d’une chemise blanche sans cravate et d’un costume ni gris ni noir, l’allure d’un technicien compassé, se matérialise sur la scène, près du cercueil. Il annonce à l’assemblée qu’elle peut sortir de la salle le temps qu’il fasse son travail, puis une porte de bois coulissante se referme sur lui, masquant la scène. Le temps que l’assemblée fume des cigarettes dehors près des vasques, il revient pour révéler qu’elle peut maintenant assister à l’ultime séquence de la cérémonie. C’est à ce moment que le maigre groupe est entré dans cette petite pièce aux murs d’une vague couleur cassée presque achromique où deux rangées de chaises banales font face à ce petit écran vidéo affichant le cercueil qui glisse sans aucun bruit jusque vers le four chauffé à 900°.

On se souvient alors de ces vivantes funérailles de glèbe creusée dans des cimetières flanqués de bistrots où l’on pouvait boire les souvenirs tristes ou joyeux, et de ces crémations hindoues sur des bûchers au bord du Gange à Bénarès, quand on respirait sans déplaisir l’odeur de la viande grillée des cadavres, parfumée d’entêtantes odeurs de santal. Alors on se dit qu’en ce moment-même, sur un plateau désertique et pierreux de l’Himalaya, des Tibétains découpent ensemble le corps d’un défunt en quartiers sanglants et les jettent en offrande sacrée aux vautours avec la bénédiction d’un prêtre bouddhiste, et qu’il est des époques et des lieux où les cérémonies mortuaires ont toujours un parfum de vie.

Tandis que l’assemblée, les bras chargés de corbeilles de fleurs, rejoint l’asphalte grise du parking funéraire en croisant un autre groupe qui vient pour la même chose, on se demande si l’écran vidéo passe le même film pour tout le monde. Probablement que non, vu que tous les cercueils ne se ressemblent pas encore.

P.S. : selon le législateur, “les dispositions législatives faisant référence au corps humain ne sont pas applicables aux cendres d’une personne ayant fait l’objet d’une crémation. En particulier, la jurisprudence considère que l’urne funéraire contenant les cendres d’un défunt fait l’objet d’un droit de propriété de la famille du défunt. Cela signifie que le principe d’indisponibilité ou extrapatrimonialité du corps humain énoncé à l’article 16-1 du code civil, qui dispose que “le corps humain, ses éléments et ses produits ne peuvent faire l’objet d’un droit patrimonial” ne s’applique pas aux cendres. Les cendres ne sont donc pas considérées comme un élément du corps humain”.

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maxim
maxim
15 septembre 2010 10 h 00 min

c’est exactement ce qui se passe dans les crématoriums,où j’ai pu assister à cette mise en scène comprise dans le forfait,musique…employés affectant une mine triste de circonstance,faux représentants du culte nous débitant le Psaume IV,verset XII de St Paul aux Pharisiens comme on lit l’horaire des trains et puis le départ de l’ami ou du membre de la famille destination les flammes alimentées par GDF,pendant que les familles et amis sortiront cloper dehors et d’autres soulager les vessies ,alors qu’un nouveau convoi transportant un futur candidat dans sa boîte pas trop onéreuse ( eh oui…on va quand même pas foutre 2000 € dans une caisse pour que ça parte en fumée ! )arrivera accompagné de son cortège de gueules tout en long …

c’est comme ça que j’ai vu partir quelques amis chers,quelques membres de ma famille dont j’avais rien à foutre vu qu’on se connaissait à peine,et de mon père retrouvé deux ans avant sa mort,et parti pour l’éternité dans les mêmes conditions !