Jeunesse et démocratie turques : une référence pour les révolutions arabes ? (suite et fin)

3- La Turquie de 2011 est-elle un modèle pour les révolutions arabes?

Il y a peu, l’inévitable Tariq Ramadan a voulu démontrer que la Turquie  était maintenant le bon modèle, la référence manifeste de cohabitation entre la démocratie et ce qu’il nomme le « référent islamique »

Nul doute qu’il s’agisse d’un repli stratégique pour un rhéteur roué et vif tel que lui. Il cherche du sens islamique à tout ce qui bouge et échafaude une grille de compréhension islamique à tout, même en désespoir de cause. Qu’en est-il donc, au delà des formules simples lâchées en vrac aux masses avides d’assurance?

J’ai un peu de temps et de lignes pour m’exprimer là dessus, avec sûrement plus de nuances et d’honnêteté que lui.

En premier lieu, il est très difficile de présenter la situation politico-religieuse de ce pays, très complexe et en mouvement permanent. La Turquie est autre chose tout de même qu’un forfait, un package, une solution pour d’autres: elle est une expérience originale qui se construit depuis Atatürk. La vendre comme concept d’avenir est une escroquerie et une insulte. La proposer comme porte de sortie, solution, lumière, à destination d’un autre monde, le monde arabe, reste une ruse, une diversion imaginée dans la panique. Tout historien sait en effet que la Turquie et le monde arabe ont évolué au XXème siècle de manière très divergente. Le résultat est patent: les Histoires, les modèles politiques, les objectifs, les pratiques religieuses sont plus que différents. L’islam même n’est en fait pas facteur d’unité, ou bien superficiel, ou même facteur d’opposition tant les pratiques sont éloignées. À mon avis, exhiber l’exemple turc comme nouvel horizon du monde arabe est une astuce pour lâcher du lest, de s’inventer un nouvel idéal bien vague au demeurant, mais surtout, en s’accrochant au fameux référent islamique de Tariq Ramadan. Ceci rappellerait plutôt l’hégémonie ottomane sur les Arabes, séculaire et stérilisante. Ici, en fait, le paradigme turc sert uniquement à éviter d’admettre que les idées qui mènent aux révolutions arabes viennent directement d’Europe et d’Occident et qu’il faut l’admettre à la fin, plutôt que de quémander l’exemple turc.

Alors regardons-y de plus près: Tariq Ramadan est-il parole d’Evangile quand il présente la Turquie comme un modèle? Procédons par point.

La république turque est une démocratie, sans conteste: partis, presse (même satirique), sondage, affiches, tribunes, etc… Mais celle-ci n’est pas pratiquée que par des démocrates, loin s’en faut, et le pluralisme fait encore défaut. Le mieux à mon avis est de considérer que la pratique du pouvoir reste absolument machiste et brutale, d’où la multitude de problèmes, de défauts, de ratés, de blocages dont chacun connait les effets en ouvrant les journaux: les affrontements continuels entre le régime AKP et les autres forces sous forme de manipulations, de menaces, de clientélisme, de populisme, de corruption, de complots avérés ou imaginaires, de coups tordus et d’assassinats. Le théâtre de l’affrontement reste le rapport classique et millénaire entre le pouvoir politique et religieux et, comme ligne de front, la question de la laïcité (laiklik). Cela pourrait rappeler la situation française, sauf qu’en Turquie, le rapport de force n’est pas du tout le même.

Ainsi, j’estime donc que la situation de la démocratie turque n’a rien de la merveille que le prédicateur islamique fait miroiter. Elle est un miroir aux alouettes et je ne vois pas quelle générosité il y aurait à proposer aux peuples arabes le schéma d’une démocratie brinquebalante, soumise à des forces non-démocratiques et soumise régulièrement à des coups d’Etats depuis 50 ans… Osez donc regarder directement de l’autre côté de la Méditerranée, plutôt que vers le Bosphore. Les démocraties européennes, elles ne sont pas toujours séduisantes et parfois lamentables, comme elles l’ont montré dans le cas des révolutions arabes, mais ce qui les fonde, ce sont des principes qui se sont élaborés dans l’effort et le sang, qui méritent le respect et qui promettent pour l’avenir. Passer par Ankara semble un détour inutile.

Je tiens à dire nettement quelque chose à ce propos, qui en choquera plus d’un et plus d’une.  La Turquie n’est pas un pays laïc. L’affirmer tout haut [qu’elle l’est] est le signe d’une ignorance totale ou d’une mauvaise foi insigne. J’estime même que la Tunisie, à certains égards, pourrait être vue comme plus laïque. Comme mon affirmation a quelque chose d’iconoclaste, je vais l’assortir de quelques arguments et exemples, prouvant l’imbrication totale du politique dans le religieux, du religieux dans le politique, de l’absence de liberté de conscience, et de conformisme social et religieux qui impose un ordre à la société toute entière, ne laissant que quelques ilôts de pluralisme.

Ce qu’il y a de laïc? La constitution, un texte donc, récité, admiré mais qui n’a plus grand chose de commun avec la réalité. Les images d’Atatürk qui se sont multipliées tant, qu’elles en sont devenues invisibles. Laïque, l’armée tente de le rester. Elle est cependant noyautée par des confréries et sous pression constante. Autre armée, moins connue: le système éducatif, mais concurrencé par des réseaux agressifs de cours privés religieux. Même dans le public, il existe des cours de religion obligatoires, en théorie, qui doivent présenter les différents systèmes existants. Dans la réalité, cela commence par la manière d’effectuer sa prière…

Mais dans la reste de la société, la norme est musulmane, et même sunnite, même si dans les faits, cela ne concerne que la moitié de la population. En théorie, la population est très majoritairement musulmane et il est malséant de voir y regarder de plus près, tant l’unanimisme est rassurant. De nos jours, le débat, ou le combat a lieu autour de la question de la mention de la religion sur la carte d’identité. Les injonctions européennes en sont à l’origine, et pour le moment, le régime a cédé, tout en laissant vide la case prévue sans la faire disparaître: ne pas perdre la face… Ceux et celles qui sont athées, alévis, d’autres sectes et hétérodoxies, n’apparaissent pas, de toute façon.

Pour illustrer l’influence de la religion sur les comportements, je vais raconter une histoire symptomatique: quand je parcourais les campagnes et quand des villageois me rendaient service d’une manière ou d’une autre, j’avais l’habitude d’offrir, lors de mes passages suivants, quelque chose venant de France, comme des chocolats. La plupart du temps, les retrouvailles se déroulaient dans une ambiance vraiment sympathique, conviviale et au sens profond du terme, humaine: entre être humains, frères éloignés, mais frères néanmoins. Mais, il arrivait parfois que l’un d’eux, pour une raison mystérieuse (mais qui a sans doute trait à la psychologie de groupe), était pris d’un scrupule religieux qui suffisait à anéantir d’un coup toute convivialité: l’individu se mettait au centre du processus d’échange, imposait sa règle, par une simple remarque: « il y a peut-être du porc dans le chocolat ». Alors l’échange devenait procédure, vérification, suspicion, et dans le doute, rares étaient ceux qui allaient se risquer à la souillure d’un Roche d’Or. Il n’y avait plus de rapports entre humains, mais la mise en présence d’un groupe de croyants et un infidèle.

Tag antichrétien sur une église : si ça existe chez nous, que cela reste chez vous. (Comprendre: cassez vous!).

Pour en revenir à des phénomènes plus généraux, il doit être rappelé qu’un apostat, dans ce système, n’obtiendra aucune protection de l’Etat et que ses persécuteurs seront assurés d’une mansuétude traditionnelle.  Personne n’écoute vraiment l’appel à la prière, mais tout le monde baissera le volume de la musique dans la rue, pour qu’il puisse être entendu. Quand vous prenez un bus, pour de longues distances, l’aide-chauffeur diffuse des DVD de films occidentaux pour les passagers. Si d’aventure un dede très barbu suivi de son Etat-Major féminin et voilé surgit et s’installe, obligeant chacun a changer de place pour que soit respectée sa conception du monde, l’ambiance change du tout au tout. Ainsi, le jeune aide-chauffeur interrompt aussitôt la diffusion du film, au cas où soudain, une scène non-islamique ne surgisse. Une autre fois j’avais assisté à une rébellion générale parce qu’une nuit, dans un film américain, était apparue l’image des fesses de Sylvester Stallone nu sous la douche. Ainsi, une norme est imposée, par une minorité sans doute, mais agissante et assurée qu’elle peut en imposer à tous en toute impunité, par l’intimidation.  Est-ce donc le paradis turc que promet Tariq Ramadan? Il n’est pas le paradis pluraliste que l’on peut souhaiter, pour que l’individu s’épanouisse dans le respect de soi et des autres. Non, ce que veut nous offrir Tariq, ce n’est pas le paradis, c’est l’islam et peu importe que fait disparaître le paradis.

Si la situation était encore celle du statut quo, cela pourrait encore nous rassurer, mais elle n’est pas stable, même les observateurs peuvent constater sans trop de fatigue que des tentatives multiples et obstinées sont faites pour faire reculer la laïcité et donc, disons-le, islamiser la société, imposer le « référant islamique » ramadanien. A mon avis, à moyen et long terme, le projet est voué à l’échec, du fait du tropisme européen et du renouvellement des générations. Le mouvement vient du pouvoir, soit le parti AKP et ses ramifications, des confréries, une strate de bourgeoise pieuse qui mélange avec bonheur la dévotion, l’influence politique et la prospérité. Le rôle des confréries ne doit pas être sous-estimé. Il est bon de rappeler que le gouvernement actuel est composé à partir des rapports de force entre confréries, Erdogan faisant partie de la plus importante, celle des Naksibendi. Si vous voulez avoir une vision spectaculaire du monde des confréries, je conseille le superbe film de Ö. Kiziltan, TAKVA.

Le régime a voulu aussi faire oeuvre de théologie et cela s’est achevé dans le ridicule: dans une phase où l’islamisme turc s’est voulu charmeur, vers 2006-8, il a été décidé, à grand renfort de publicité, et d’émerveillement en Occident, que la Sunna, la Tradition Islamique, allait être réformée et que les Lumières turques allaient enfin éclairer la doctrine. Les trompettes ont sonné jusque dans les grands magazines comme Time ou Newsweek. Mais le tri des hadiths est peu à peu devenu une classement sans tri et ensuite, le projet a disparu dans les limbes...). Le réformisme turc a fait pssshit. Le seul réformateur qui soit un peu original et malin, Gülen, est en exil aux Etats-Unis, soupçonné d’être de la CIA, et aussi très inquiétant…
Les occasions d’affrontements entre politique et religieux ne manquent pas et quand un foyer s’éteint un autre s’allume aussitôt: le voile à l’université, la célébration de la Saint Valentin, le refus de la mixité, le bannissement de l’alcool,  l’installation de salles de prières, le rejet des cultes hérétiques, l’occupation illégale de  monuments historiques.

Je présente ici deux indices: l’illustre Sainte-Sophie d’Istanbul, Agia Sofia, est devenue, grâce à Atatürk, un musée. Il a eu le courage et l’autorité de désacraliser une mosquée, geste d’une audace exceptionnelle. Mais de grands panneaux restent accrochés, rappelant la shahada [NDLR : profession de foi islamique]. Et ce que les touristes ne savent pas, c’est qu’un compromis discret a été trouvé et une petite partie du monument reste un lieu de prière musulmane, histoire de dire que l’islam n’a pas cédé, ici non plus.
La ville d’Ankara était très républicaine, et en son centre, les mosquées étaient rares : le symbole de la ville était le disque solaire des Hittites. Mais on a construit une énorme mosquée à Kocatepe, réplique en béton de la Mosquée Bleue. Elle est maintenant l’emblème officiel de la ville.
J’estime donc qu’ en la circonstance, il est vraiment malhonnête de vouloir faire un amalgame entre le  régime AKP et les démocraties chrétiennes européennes qui ont, elles, accepté le pluralisme. Selon moi, le terme d’islamo-populisme est plus approprié.

-oOo-

Je voulais montrer en ces trop nombreuses lignes la complexité de la situation turque et la place de la jeunesse en son sein. J’espère, d’une certaine manière, qu’elle préfigure ce que pourrait devenir la jeunesse arabe. L’exemple tunisien pourrait s’en rapprocher progressivement: la petite taille du pays le permet et le degré d’éducation de la population. Le fait aussi qu’un grand personnage, Bourguiba, suivant l’exemple d’Atatürk, n’a pas craint d’imposer une norme contre une autre norme. C’est bien lui qui a planté la graine qui donnera un arbre et des fruits. Pour l’Egypte, mon pronostic ne sera sans doute pas aussi optimiste et laisse craindre un renversement  complet de la situation.

Pour conclure sur mon sujet, et pour illustrer mes dires, je vous conseille à vous tous, si vous partez par vous-même dans ce pays passionnant, de prendre le bus, pour de longues distances et de parcourir des milliers de kilomètres. Dans l’otobüs, toute la société est confinée, pendant des heures, constituée de manière erratique, composant un microcosme improvisé, figurant je crois la réalité du pays et de ses tensions. En sirotant votre thé, vous méditerez ce que je vous ai dit.

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