La voix du doudouk

J’ai pour les instruments de musique une passion qui remonte à loin…

Je suis tombé dedans quand j’étais petit et cela ne m’a jamais plus quitté. J’en ai joué, vendu, réparé, théorisé, enseigné ; du plus petit au plus gros, du plus ancien au plus contemporain, de l’acoustique à l’électrique, du plus primitif au plus sophistiqué, du folklorique au savant, de l’occidental à l’oriental… Aussi, arrivé vers l’âge de la cinquantaine, je croyais avoir entendu,  non pas tout ce qui existe au monde évidemment, c’est impossible, mais au moins ce qui est digne d’intérêt, qui produit un son original et assez sophistiqué pour être utilisé dans des musiques dignes de ce nom.

Je le croyais donc jusqu’à ce jour de l’année 2000 où je regardais tranquillement un documentaire consacré à un voyage de Charles Aznavour dans son Arménie natale. Et là, tout à coup, en musique d’illustration, j’entends un son sublime, inouï, bouleversant: une voix venue de nulle part, antique et mystérieuse.
Stupéfait de ne pas connaître un pareil instrument, de n’en avoir jamais entendu parler, je me lance à la recherche d’informations que je vais acquérir petit à petit: il s’appelle le « doudouk » (parfois orthographié « duduk »ou « doudoug ») ; c’est un instrument arménien quasi mythique, plus de deux fois millénaire, qui a quelques déclinaisons chez les Kurdes et les Azéris sous les noms de mey et balaban.

Il s’agit d’une sorte de hautbois qui présente la particularité d’avoir une anche double gigantesque (8 à 14 cm dans la longueur, quasiment le tiers du corps de l’instrument !), très épaisse, qui lui permet d’obtenir ce son anormalement grave compte tenu de sa petite taille (de 28 à 40 cm), et ce timbre unique qui ne ressemble à aucun autre instrument du monde occidental, sinon vaguement à la clarinette dans son registre le plus grave.
De perce cylindrique pour les modèles traditionnels, fabriqué généralement en bois d’abricotier ou de mûrier, il comporte 8 ou 9 trous et une encoche pour le pouce.
L’anche, faite d’un roseau, que l’instrumentiste tient entre ses lèvres comporte une attache coulissante qui permet de l’accorder et, retenu par un fil, un bouchon qui maintient sa forme lorsqu’elle ne sert pas.

Cet instrument, très difficile à jouer en raison de la taille et de l’épaisseur de l’anche, exige en effet une colonne d’air gigantesque, d’autant que les musiciens, surtout lorsqu’ils jouent en bourdon d’accompagnement, utilisent la technique du souffle circulaire, grâce à laquelle on ne les entend pas respirer et le son reste continu sans aucune interruption : elle consiste à aspirer l’air par le nez et à le stoker dans le haut des joues tout en continuant de souffler et de maintenir la pression des lèvres sur le roseau [1]. C’est cela, le vibrato et l’absence de percussion à l’attaque du son qui m’avaient induit en erreur la première fois, et fait croire à un instrument à cordes actionné par un archet.

La tessiture de l’instrument est faible : un octave et une tierce, mais le doudouk se décline en plusieurs tailles, dont alto et basse. Certains doudouks modernes comportent même des clés qui permettent une tessiture plus élargie et facilitent les dièses et les bémols.

Dans ses utilisations traditionnelles, cet instrument est accompagné par un ou deux autres doudouks plus graves, dont l’un au moins fait bourdon, basse continue. Mais il a désormais franchi le cercle des spécialistes des musiques arméniennes : Peter Gabriel est le premier à l’avoir fait découvrir à un large public et on l’entend notamment dans des musiques de film : Gladiator, Munich, Indigènes…

En 2005, l’Unesco a intégré cet instrument fabuleux au patrimoine oral de l’humanité.

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NB  : cet article a déjà été publié,  quasiment à l’identique, sur Agoravox à une date que je ne saurais préciser.

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