« Des cendres en heritage », l’histoire de la CIA

Grâce à mon ami Ashkaes qui me l’a prêté et chaudement recommandé, j’ai pu lire cet été le  best-seller de Tim Weiner, ce journaliste américain lauréat du prix Pulitzer, «  Des cendres en héritage » qui raconte  l’histoire de la CIA (ed du Fallois, 2007)
La « vraie histoire », serais-je tenté de dire, pas certaines bêtises que l’on peut lire sur certains blogs-citoyens sous la plume de certains auteurs d’une certaine gauche (très incertaine, celle-ci pour le coup).

La faillite de la CIA


Autant le dire d’emblée, ce livre est sidérant tant il démontre la nullité quasi-absolue de cette centrale, ce qu’une habile propagande a toutefois réussi à dissimuler aussi bien aux Américains eux-mêmes qu’au reste du monde, jusqu’à bâtir une légende totalement usurpée d’organisme omnipotent.
Pour une poignée de « réussites » comme son travail auprès de L.B. Johnson et Mac Namarra au moment de la guerre du Vietnam ou lorsque l’URSS s’écroulait, l’activité de la CIA n’est qu’une longue litanie d’échecs, d’agents démasqués et exécutés, de coups foireux ( parmi des dizaines d’autres, j’ai relevé le projet de détourner le Nil pour faire plier Nasser…), d’actions stupides, d’intoxications dont elle a été victime, de soutiens aux pires dictatures qui prétendaient lutter contre le communisme et qui se sont ensuite parfois cruellement retournées contre les USA (le meilleure exemple étant évidemment l’armement des résistants Afghans contre les Soviétiques…).
Le bilan de ce livre très épais, reposant presque exclusivement sur le dépouillement de documents internes à la CIA, est terrifiant pour l’agence.  Selon les propres mots de l’auteur :
«  Pendant soixante ans, des dizaines de milliers d’agents du service d’action clandestine n’auront finalement réussi – et c’est là le plus grand secret de ce service secret- à ne recueillir que de simples bribes de renseignements importants ».
La CIA n’a su prévoir ni l’invasion du Koweit par S. Hussein, ni la chute du Shah d’Iran et l’instauration de la République islamique, ni la chute du mur de Berlin, ni les attentats du 11 septembre, ni aucun des autres attentats d’Al Quaida ; elle s’est lourdement trompée sur les armes de destruction massives du régime Irakien etc, etc… Les seuls renseignements importants dont elle a bénéficié ont été achetés, principalement aux Israéliens et aux Anglais qui leur ont vendu ce qu’ils ont bien voulu…

Comment essayer de l’expliquer ?

L’auteur constate, mais a du mal, semble-t-il, à expliquer cette anomalie.
Certes, il indique qu’une démocratie a des difficultés à gérer des services secrets qui sont, par nature, contradictoires avec ses fondements :
« Comment gérer un service secret dans une démocratie ouverte ? Comment servir la vérité en mentant ? Comment répandre la démocratie par la tromperie permanente ? », se demande-t-il.
Pourtant, d’autres démocraties ont eu et ont toujours des services secrets efficaces. C’est donc qu’il lui manque une partie de l’explication.
Dans son dernier chapitre, pourtant il est près, me semble-t-il, de la trouver. Il indique que la CIA est dans un tel état de décrépitude que ce sont des organismes privés de renseignement et d’action qui sont en train de se substituer à elle, notamment en Irak et en Afghanistan. Le budget des Total Intelligence Solution et autres Blackwater est devenu, dans les années 2000, équivalent à celui du renseignement gouvernemental (50 milliards de $ environ) et, attirant les meilleurs éléments de la CIA par des salaires élevés, ces officines la vident encore plus de sa substance.
  • On peut observer, en effet,  que le « patriotisme américain » dont on nous rebat les oreilles est peut-être bien une coquille vide  et les démonstrations à coup d’hymnes, de main sur le cœur et d’hommages au drapeau sont d’autant plus appuyées qu’elle sont destinées à masquer cette réalité. Il suffit pour s’en convaincre, de voir les difficultés qu’a l’armée américaine à recruter. On ne trouve tout simplement plus personne prêt à mourir pour les USA et il est nécessaire de substituer à la motivation patriotique de plus en plus d’avantages matériels comme le salaire ou l’acquisition de la nationalité américaine pour les étrangers. Et la situation est pire pour les services secrets, encore plus difficiles et dangereux…
  • Comment peut-on également recruter, pour en faire des agents, des jeunes ayant la culture historique, linguistique nécessaire dans un pays où l’écolier de base de l’enseignement secondaire est en général incapable de situer sur une carte le continent africain ?
  • Comment donner envie de travailler dans une administration toujours suspecte, dans ce pays de tradition anti-étatiste, de spolier le contribuable de l’argent dont elle a besoin pour fonctionner ?
JC Michéa faisait remarquer à quel point le libéralisme creusait sa propre tombe en n’ayant de cesse de vouloir détruire des modèles anthropologiques totalement étrangers à sa vision utilitariste du monde, mais sans lesquels il ne pourrait fonctionner : l’ouvrier consciencieux, le fonctionnaire intègre, l’enseignant dévoué. A cette liste, il faut probablement ajouter le soldat patriote et héroïque…

La fin de théories du complot…

Bien des « bizarreries », comme le déclenchement de la guerre en Irak ou le désarroi du système de défense américain lors du 11 septembre s’expliquent ainsi par la faiblesse quasi-ontologique de l’administration américaine dans ces domaines.
Ne nous y trompons pas, « les armes de destruction massives » ne sont pas une fiction machiavélique inventée par les Américains pour trouver un prétexte à envahir l’Irak, mais bien, selon l’auteur, le résultat d’informations totalement erronées fournies par la CIA, ce qui est beaucoup, beaucoup moins glorieux… Remarquons, au passage, que la CIA a tout intérêt à laisser dire et laisser croire qu’il s’agit d’un mensonge délibéré, d’une manœuvre et d’un complot !
Mais d’après l’enquête serrée de l’auteur, la CIA a donné cette information sur les « armes de destruction massives » irakiennes comme certaine sur la base des éléments suivants :
  • Pour les armes bactériologiques, le témoignage d’un seul agent considéré par la CIA elle-même comme « peu fiable »…
  • Pour les armes chimiques, une mauvaise interprétation de photos-satellite de camions-citernes.
  • Pour les armes nucléaires, essentiellement l’acquisition par le régime irakien de tubes d’aluminium à utilisation parfaitement conventionnelle et accessoirement l’intox d’opposants irakiens en exil désireux de précipiter les USA dans une guerre contre le dictateur de Bagdad.
Je recommande chaudement la lecture de ce livre qui nous fait parcourir 60 ans d’Histoire contemporaine tout à fait passionnante, de la Corée à l’Afghanistan en passant par le Chili, Cuba, le Nicaragua, le Vietnam et l’URSS…
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