Mélaine BRION (1728-1789), Maistre Chirurgien à Charnizay (37),

Histoire de Mélaine BRION (1728-1789), Maistre Chirurgien à Charnizay (37), d’après l’étude de son contrat d’apprentissage passé en 1743 à Loches.

Sa famille

Issu d’une famille de marchands et non d’une dynastie de médecins, né le 6 décembre 1728 à Charnizay (37), Mélaine BRION est le fils de François BRION et de Marie CHABOSSON, mariés le 6 février 1725 à Charnizay. Son parrain est Joseph BRION, sa marraine Louise RAY. Il passe son enfance sur ses terres de « la Biennerie ».
Orphelin de père à 5 mois de vie, il a pour curateur Me Claude BRION, notaire à Charnizay et cousin issu de germain de son père. On ne lui connaît ni frère ni sœur.

Sa formation

Formation et rôle des chirurgiens sous le règne de Louis XV

A l’origine de la profession, la fonction de chirurgien se confondait avec celle de barbier : le chirurgien traitait avec ses rasoirs les plaies, abcès, excroissances diverses, pratiquait la saignée et autres menues interventions. Un règlement établissant les différentes fonctions des médecins, chirurgiens et apothicaires existait déjà depuis 1556, sous le roi Henri II.

Dès la fin du XVIIème siècle et sur l’initiative du roi Louis XIV, la profession de chirurgien se distingua de celle de barbier, et la formation des chirurgiens fut organisée. (   En 1686, le roi souffre d’une fistule anale, développée à force de monter à cheval, que ses médecins ne parviennent pas à guérir. En revanche, son chirurgien Charles François Tassy dit Félix le guérit après une opération risquée et très douloureuse : Louis XIV lui en sera reconnaissant et fera organiser la formation des chirurgiens).

Cependant dès le XVIIème siècle des chirurgiens très compétents exerçaient déjà : Ambroise Paré en est l’exemple le plus frappant. En 1731, sous le Roi Louis XV, fut fondée l’Académie de Chirurgie, et toute pratique chirurgicale fut formellement interdite aux barbiers.

D’après son statut, étaient dévolus au chirurgien les plaies et les bosses, les ulcères, les luxations et les fractures, les tumeurs, qui lui assuraient son pain quotidien. Sur ordonnance du médecin il pratiquait la saignée; l’administration du clystère pour les lavements étant dévolue à l’apothicaire.

L’apprentissage durait de cinq à sept ans et le maître de stage s’engageait, moyennant finances, « à montrer et enseigner son  dit art et métier de chirurgien ». Les candidats à la maîtrise, outre un certificat de catholicisme et de « bonne vie et mœurs », subissaient un examen comprenant cinq épreuves : tentative (interrogation sur des sujets théoriques), opérations manuelles (bandages, pansements, petites opérations…), dissection anatomique (après la levée de l’interdiction au XVIIème siècle), visitation des malades, dernier examen. Cet examen se passait en présence de chirurgiens et de médecins confirmés.

La charge de chirurgien se transmettait souvent de père en fils ou de beau-père en gendre, ainsi se créaient de vraies dynasties. Souvent un chirurgien et un médecin travaillaient en équipe, réalisant (avec parfois quelque rivalité) une entente cordiale entre corporations.
En retranscrivant ci-dessous le marché d’apprentissage de Mélaine BRION auprès de Me Élie LAMBLARDIE, chirurgien à Loches (37), nous pouvons mieux comprendre comment le jeune apprenti-chirurgien commençait sa pratique, en apprenant aux côtés de l’homme de l’art confirmé.

Marché d’apprentissage auprès de Me Pierre Élie LAMBLARDIE, chirurgien à Loches (transcription)

« Le Sieur Lamblardie
Marché d’aprentissage de Melleine Brion
Consenty par Maître Claude Brion not. son curateur moyennant 190 livres
20 9bre 1743
Le vingt novembre mil sept cent quarante trois en la cour royalle de Loches nous notaire royal Enzelle présidant soussigné.
Ons été présents en personne établis et deümant soumis en loy conv. Maître Claude Brion notaire de la baronnie de Preuilly demeurant au bourg et paroisse de Charnizay environ et comme curateur aux causes de Melleine Brion, sieur de la Biennerie fils mineur de deffunts François Brion et de Marie Chaboisson, emancypé par lettre de bénéfice d’âge enthériné en la partie du cy Charnizay d’une part,
Et Pierre Ellie Lamblardie maistre chirurgien de l’Autel Dieu ville et fauxbourg et ellection de Loches y demeurant paroisse de Saint Ours d’autre part.
Lesquels parties es noms ont fait entre elles les marché d’aprentissage, accord et convention qui suivent :
Sçavoir que le Sr Lamblardie prouve et s’oblige de montrer et enseigner suivant lusage ordinaire son art de chirurgie même amazer aud’ Melleine Brion aussy cyprésent chez lecy Lamblardie de St Ours presant, le temps et cours de deux années commencée du neuf de ce mois jousque le Sr Melleine Brion est entré chez lui, pendant lequel temps sera aussy tenu promis et obligé de Sr Lamblardie de loger norir coucher et blanchir le sr Meleine Brion en son domicille pendant le temps en se fournissant pour ycelluy Melleine Brion de tout habit, linge à nécessaire.
Le tout aux charges par led’ Meleine Brion dobéir et entendre tout cequy luy sera montré et commandé par le Sr Lamblardie en chose raisonnables pendant ce temps et en considération de tout et que dessus sera tenu promis et obligé, le Sr Claude Brion aud. nom de payer aud. Sr Lamblardie pour le Sr Melleine Brion pour les deux années la somme de cent quatre vingt dix livres de laquelle somme ycelluy Claude Brion luy a présentement payé à vüe de nous notaire et des noms cy après nommés, celle de Pierre Ellie Lamblardie que le prix externe en pièces sonnantes ayant cours suivant l’ordre dont a été consenti et aquitté et quitte le Sr Brion aud. nom. Quante au surplus montant à quatre vint dix livres sera tenu promis et obligé le Sr Claude Brion de la payer au Sr Lamblardie dans le jour le neuf du mois de novembre prochain, et à l’entretenesment de tous ce que dessus s’obligent lescy parties et noms dobserver de point en point en ce promettant de se  renoncer se dont jours et faits cypassé audit Loches en présence du Sr Jean Durand noté cy dessus, psse de St ours, et de Pierre Rouault noté demeurant ville de Beaulieu paroisse de St Pierre, tesmoings, quy ont aussy signé de ce enquis.
Signé C.Brion, Meleine Brion, Lamblardie, J.Ouvrard, Drouault, Pain notaire royal soussigné et controllé au bureau de Loches dans les dellais de son ordonnance par le Sr Gobuais.
Reçu dud. SR Brion tampon controllé papier timbré.
Reçu dudit Sr Brion le terme estant du marché dessus dont suite à Loches ce neuf mars mil sept cent quarante cinq. »

Commentaires sur ce contrat d’apprentissage

Tout d’abord, on peut noter que, bien que mineur, Mélaine BRION (émancipé) est dit « Sieur de la Biennerie », donc propriétaire de son bien, probablement encore géré par son curateur. Il fallait quelques biens pour entamer ces études de chirurgie et leur apprentissage, car l’étudiant n’était pas rémunéré.

L’apprenti est logé, nourri et habillé par son maître (et probablement aussi chez lui), mais il paye entièrement sa formation, ce qui fait d’ailleurs l’objet de ce contrat. Il doit de plus obéissance à son maître dans ce qui lui sera montré et demandé, de manière « raisonnable », il faut alors comprendre qu’il doit rester dans les limites permises à son exercice.

En échange, le maître s’engage à montrer et à apprendre tout ce qui fait son art et son métier, au jeune étudiant, pendant les deux années du contrat. Les étudiants apprenaient principalement leur art en bénéficiant de cet enseignement oral et pratique, que rien ne peut remplacer, mais ils avaient aussi à leur disposition quelques livres, d’anatomie en particulier.

Maistre Élie Lamblardie, chirurgien à Loches

Maistre chirurgien de la ville de Loches entre 1740 et 1765, Élie Lamblardie est probablement le fils de Christophle LAMBLARDIE, lui aussi chirurgien, et de Marthe MERLET. Marié à marie Anne CATROU, on lui connaît 5 enfants : Agathe, née en 1745, Jacques Élie, né en 1747, Louis Côme, né en 1750, Jean Paul, né en 1754 et Ours François, né en 1756. Son frère Christophle est à cette époque le perruquier de la ville.

Sa vie d’homme

Marié à Jeanne Catherine DRAPIER, Mélaine BRION s’installe comme chirurgien à Charnizay vers 1753 environ. On lui connaît 4 enfants : Mélaine, né en 1757, Marie Françoise, née en 1758 et mariée en 1780 à Charnizay à Joseph BRAUD d’Aubeterre (Obterre), Catherine, née en 1764 et Marguerite, née en 1767.

Sur son acte de sépulture, dressé le 6 avril 1789 par le curé de Charnizay, Me Mélaine BRION, âgé de 60 ans, est toujours chirurgien, et il vit dans le bourg.

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Sources & bibliographie

Registres paroissiaux de Charnizay & Loches (Indre-et-loire)
Émile ARON : « La Médecine en Touraine », Ed. CLD
Alain NEMO : « Dictionnaire du généalogiste et du curieux »
Lectures :5164
19 Commentaires
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Ph. Renève
Ph. Renève
12 octobre 2010 9 h 24 min

Merci, Fantômette, pour cette tranche de vie d’autrefois, qui nous donne l’occasion de mieux connaître cette profession de chirurgien.

Je suis surpris par ce prénom de Mélaine, que je ne connaissais pas. Il n’est pas local, puisque Saint Mélaine était breton. Etait-il fréquent à l’époque ?

Léon
Léon
12 octobre 2010 9 h 24 min

Toujours aussi intéressant, on en redemande…. Juste une question : une « fistule anale » c’est quoi exactement ?

Léon
Léon
12 octobre 2010 11 h 27 min

Bouiououh, euh, non pour les images on s’en passera…. 😆

Causette
Causette
12 octobre 2010 20 h 09 min

Ours François, c’est pas banal non plus comme prénom

Fantomette, j’aime beaucoup vos récits sur l’histoire des hommes.
J’ai lu que : en 2010, la commune dispose encore d’un bar-restaurant, de plusieurs gites ruraux, d’une boucherie-charcuterie, d’une agence postale communale, d’une épicerie et d’un garage auto… tout n’est pas perdu 😆 (dans certaines communes, hélas, il n’y a plus aucun commerce)

musée d’Histoire de la médecine
http://www.bium.univ-paris5.fr/musee/

Causette
Causette
12 octobre 2010 21 h 48 min
Reply to  Fantomette

Ours, Ourson, je trouve ce prénom original et assez joli finalement. C’est dommage, beaucoup de prénoms comme celui-ci ne sont plus donnés, les parents depuis quelques temps manquent réellement d’imagination.
Séraphin(e), Balthazar, Hippolyte, Madelon, Euphrasie, Gaspard, Ulysse… ça changerait un peu des prénoms copiés sur ceux des acteurs de séries Z 😆

Waldgänger
Waldgänger
13 octobre 2010 0 h 12 min

J’ai juste le temps de passer, j’ai lu l’article et je l’ai trouvé encore excellent, une habitude. Je ferai peut-être un commentaire plus long demain, normalement j’aurai un peu plus de temps, mais je ne peux rien promettre. A +.

D. Furtif
Administrateur
D. Furtif
13 octobre 2010 11 h 47 min

En panne de bouzin je n’ai pu apporter à temps quelques lumières dans cette histoire de trou du cul royal Tout d’abord un souvenir de fin d’automne 2007 où sous un article de DW sur Versailles nous devisions sans malice sur Versailles, le roi, sa fistule , les courtisans ayant contribué en donnant de leur personne à l’apprentissage du chirurgien. Le Nain bleu laissant faire un moment, un peu vexé de toute cette affluence et cet intérêt détournés de son culte L’affaire se termina par un mot fulgurant de Taverne __ il en a si peu de cette espèce qu’il faut bien les garder en mémoire.  » Toute cette histoire de fistule du roi est sans fondement » Les applaudissements ne lui furent pas mesurés. Le Bleu devient vert et la modération sut intervenir pour faire cesser ce moment de paix et revenir à la manière excessive et injurieuse qui seule convenait à la liturgie du Sinistre bleu et aux affaires du forum si moyen . Tous ces faits sont authentiques Un autre fait de bien moindre importance que la Saga du bleu , puisqu’il relève de l’histoire de l’art. La fistule du Grand Louis __ qui ne l’était pas__ était due bien plus à un régime alimentaire carné à l’excès, une mastication inexistante en raison de l’absence de dent et d’un abcès perforant du palais.Le tout entrainant des constipations permanentes ( Molière) et l’usage tout aussi fréquent de clystères éradiquant la flore intestinale . La pratique régulière de l’équitation pourrait être tenue au contraire pour « facilitatrice ». Une source historique incontestable vient confirmer ce que j’avance . Il s’agit du film : Angélique Marquise des Anges ( 1er de la série) où le frère du roi dépité et grognon comme à son habitude dit en voyant se bâfrer LOuis  » Vous allez voir Monsieur Mon Frère va encore tout manger » Il faut aller chercher l’histoire là où elle est. Toujours dans la veine médiocre, car bien en dessous des oeuvres du Nain Bleu. Une certaine Dame de Brinon composa une ode pour fêter le rétablissement du roi, un joueur de crin crin qui passait par là ( Lully) en fit la musique.Ce fut donc Dieu sauve le Roi, que les anglais habitués alors à se contenter de nos restes reprirent et élevèrent au rang d’hymne national. Tout ça parce que Monsieur XIV avait pris dès l’enfance la mauvaise habitude de refuser… Lire la suite »

Léon
Léon
13 octobre 2010 11 h 58 min

L’Histoire racontée par le Furtif, je ne m’en lasse pas ! 😆 😆 😆 😆 😆

Ph. Renève
Ph. Renève
13 octobre 2010 12 h 07 min
Reply to  Léon

Moi non plus, surtout quand elle touche des points sensibles comme ici pour M. XIV. Et puis ses prestigieuses citations me laissent toujours pan-toi.

D. Furtif
Administrateur
D. Furtif
13 octobre 2010 12 h 40 min

Un petit coup supplémentaire

Une conception du monde esthetico, socio,culturelle, un paradigme vieux de plusieurs millénaires nous dit que l’on ne peut sans déroger transgresser un mode d’alimentation.

Le roi plus que tout autre ne pouvait se passer d’une nourriture essentiellement carnée , de viandes le plus souvent faisandées, de gibiers et autres viandes rouges marinées salées et épicées à l’excès. La boisson souffrait de l’ignorance des phénomènes de contamination. L’eau était crainte , l’expérience acquise l’associait aux dysenteries et aux fièvres ( Saint Louis). Le vin était préféré, mais la vinification embryonnaire conduisait à la consommation de boissons souvent madérisées. Il faut savoir relire à travers ce prisme les récits des famines à répétition où on nous décrit les miséreux réduits à manger des racines…Étaient traités de racines un peu tout ce qui n’était pas céréales ( les bleds)

Le roi mourut en ayant creusé sa tombe avec ce qu’il ( ne lui restait pas ), de dent . Il mourut de la goutte, d’abcès à répétition, de saignées et de clystères. Lui le danseur partit par les jambes, ravagées par la goutte

finael
finael
13 octobre 2010 12 h 47 min

Bravo !

Une nouvelle tranche de vie décryptée et décrite avec maestria !

Waldgänger
Waldgänger
14 octobre 2010 11 h 24 min

Ce type de contrat est intéressant. J’avais bien vu des transcriptions de contrats d’apprentissage, mais pour des professions nettement moins considérées socialement et moins rémunératrices, où il n’y avait pas de paiement de l’apprenti, qui « payait » en aidant le maître dans l’atelier.

Pour cette raison entre autres, cet article est vraiment quelque chose de très intéressant.