Son cas personnel n’a rien de choquant ou de condamnable a priori dans la mesure où cette pratique est légale et codifiée dans le statut de la fonction publique : un fonctionnaire peut être « détaché » à faire (temporairement en principe) un certain travail qui n’est pas les sien et continuer d’être payé pour la fonction qu’il n’exerce plus pendant ce temps-là ( par le nouvel organisme en cas de détachement, par l’organisme d’origine en cas de délégation) ; et si cette nouvelle fonction correspond à un niveau de compétence ou de hiérarchie supérieur à ce qu’il faisait normalement, elle peut donner lieu, assez logiquement aussi, à un complément de salaire qui vient s’ajouter à son salaire normal. Dans le cas personnel de Luc Ferry (avec toutefois un certain nombre de passe-droits qui ne sont pas d’une gravité extrême), la question, au-delà de sa désinvolture, était plutôt de savoir qui devait le payer, l’université ou le cabinet du Premier Ministre et de régulariser sa situation au regard des nouvelles dispositions sur l’autonomie des universités.
On peut en revanche pointer du doigt une première bizarrerie qui n’est nullement spécifique à Luc Ferry: un enseignant d’université doit en tout dans l’année 128 heures de cours et 192 heures d’encadrement de travaux pratiques et d’autres activités diverses comme la participation à des jurys, des soutenances de thèses etc . Allez, soyons généreux comptons l’heure de TP pour moitié de l’heure de cours cela nous donne un total de 224 heures de cours par an, soit un tarif horaire d’environ 240 € ( Ce n’est pas une bonne comparaison, mais rappelons juste pour mémoire que le smic horaire net est de 7, 06 €).
Ajoutons à cela que l’enseignant bénéficie évidemment des congés universitaires, particulièrement longs et qu’il a donc énormément de temps pour se « consacrer à de la recherche » ce qui dans le cas de quelqu’un comme Luc Ferry lui permet d’écrire des livres pour lesquels il encaissera des droits d’auteur sur lesquels l’Université, son employeur, n’aura pourtant aucun droit de regard.
On peut s’interroger sur un deuxième point, la gabegie des fameux « comités Théodule ». Le Figaro en a recensé 697 qui fonctionnent dans une totale opacité sur ce qu’ils coûtent, ce qu’il produisent, le nombre de personnes rémunérées etc. Mais là encore il faut refuser la démagogie : ces comités peuvent être utiles voire indispensables pour guider l’action publique. On ne peut pas à la fois critiquer certaines mesures prises sans consulter les gens concernés, les professionnels ou des experts et en même temps le principe de ces comités. Ils sont, n’en déplaise à un certain nombre d’individus aux réactions poujadistes, absolument indispensables pour éclairer des décideurs politiques qui ne peuvent être des spécialistes de tout. La vraie question est d’y faire le ménage, d’adapter la rémunération au travail qui y est accompli, non d’ironiser sur leur principe. Je ne sais pas si ce Conseil d’analyse de la société est utile. Selon Dominique de Villepin, oui, très utile même. On peut avoir des doutes quand on regarde ses productions…
Non, ce qui choque une fois de plus c’est qu’on s’aperçoit qu’il y a vraiment deux France : l’une qui se débat avec les fins de mois difficiles et une autre qui gagne de l’argent sans trop se fatiguer, croit pouvoir violer des femmes de chambre impunément, fraye avec des dictateurs et bénéficie d’impunités au nom du secret-défense. Ce pays républicain a fabriqué une nomenklatura qui n’a plus grand chose à voir avec la méritocratie.
