« Los Presidios », le Désert des Berbères

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Ceuta

Le quotidien El Pais a publié cet été un petit article qui mérite mieux que l’oubli, entre fiesta et siesta, siesta et fiesta. Il traitait de la réorientation de la politique de défense espagnole. Pas de quoi secouer une opinion publique si sûre de sa puissance dans le monde du football que rien ne pourrait l’inquiéter. Quant à la crise, chacun fait semblant de ne pas la voir, et se débrouille au quotidien. Les manifestations dont  les médias se font l’écho sont très insignifiantes au demeurant: elles n’arriveront jamais à rassembler autant de monde qu’un stade rempli, même pour un club de seconde zone. Bref, tout ça pour vous dire le contexte. Alors la politique de défense, qui s’en soucie ?

Le propos de l’article était d’en définir les nouvelles priorités en contexte de déficit budgétaire. Pour l’analyste un peu pervers, il s’agissait aussi de deviner la différence entre une ancienne défense de gauche et une nouvelle défense de droite.

Pour ce qui est des abandons, des retraites, pour rester tactique, le choix a été simple, celui de réduire les nombreuses missions de paix qui essaiment les troupes de par le monde.
La priorité absolue a été indiquée noir sur blanc, et elle est très surprenante par son irrédentisme et à la limite du choc des civilisations (version discrète, genre conflit ultralocal) : défendre par tous les moyens les enclaves espagnoles en Afrique, plus précisément au Maroc.

Ceuta, Melilla sont bien connues. Ce sont des villes peuplées et actives, soumises à de très fortes tensions, internes et externes. Sans allonger l’exposé, le Maroc les revendique avec constance et il est prêt à toutes les manoeuvres pour s’en emparer, ne serait-ce que pour attiser le sentiment national et les ambitions religieuses. Les plazas de soberania sont des abcès pour l’amour-propre national (tout comme Gibraltar de l’autre côté), qui rappellent la domination étrangère et la souillure d’une autre religion présente malgré tout. Il existe un officiel Comité National pour la libération de Ceuta et Melilla, organisé par le Maroc.

A l’intérieur, la tension est aussi permanente, du fait de l’arrivée constante de réfugiés qui, soit assiègent ces places, qui sont fortes, comme au Moyen-Âge, soit sont parqués dans des centres de rétention, là où ils tentent de vivre et se révoltent jusqu’à les détruire. Nul doute qu’ils sont là par la volonté du pouvoir marocain, de manière à maintenir la pression. Il reste la société de ces villes si spéciales, très compartimentée, dominée encore un peu par l’élément espagnol, mais la présence  croissante des communautés musulmanes commence à inquiéter. La méfiance règne de toute part, entretenue par le souvenir des sévices infligés par les troupes maures de Franco et par l’activisme d’une minorité islamiste qui pétrifie l’opinion publique locale.

La situation interne, complexe et instable, explique sûrement le choix de l’Etat espagnol. Ces places donc sont fortes, car entourées de multiples systèmes de sécurité électronique, financées par l’Europe, une zone tampon, des murailles, la Garde Civile et des unités militaires. En fait, ce qui a décidé le renforcement de la surveillance est la décision, de la part de l’OTAN, de garantir l’intégrité du territoire espagnol, sauf ces enclaves.

Ce que le grand public ne sait pas, et l’on frise le comique ou l’absurde (et là, d’une certaine manière, je comprends les Marocains), c’est que les deux villes ne sont pas les seules « places de souveraineté » que conserve l’Espagne comme reliquat de son expansion coloniale, du temps des Presidios, ces forts qui marquaient la puissance de l’empire, en Amérique ou ailleurs. Il y a des endroits minuscules, fantastiques, bizarres et romanesques qui font entrer le propos dans un monde digne du Désert des Tartares. De l’extérieur, on aimerait en goûter  le romanesque, mais y vivre au quotidien doit être une épreuve lugubre et insensée.

1- Il y a les îles Zaffarines, aux noms on ne peut plus souverains et provocants (le Roi, Isabella II, le Congrès): un poste militaire de moins de 50 personnes, une ancienne prison politique et une église, à 4 kilomètres de la côte.

2- Le Roc de Alhucemas, associé à deux cailloux, à 300 mètres du rivage. Une église, un cimetière et comme la côte ennemie est proche, un morceau de régiment d’artillement, 350 gaillards, qui ne doivent pas s’amuser tous les jours. Enfin des Espagnols qui ne font pas la fête jusqu’à pas d’heures. Ils ont, de toute manière, des voisins qu’il ne faut pas déranger…

3-L’île d’al Boran, au large, à la garnison minuscule, depuis qu’au cours de la guerre froide, les Soviétiques, profitant de son abandon, ont tenté de s’en emparer discrètement…

Velez de la Gomera

4-Mais le plus beau, le plus médiéval, est le Roc de Vélez de la Gomera, si proche du rivage qu’une langue de sable de 80 mètres est venu réunir les deux territoires, ce qui fait qu’il n’est plus une île… Il a aussi sa garnison, dont il est difficile de dire la taille. Mais il semble que l’endroit soit une cible privilégiée et la tension y est forte.

5- Pour finir, l’île de Perejil (Persil en français), à côté de Ceuta, a priori inoccupée et encore possession espagnole. Mais elle a été récemment occupée par des réfugiés, qui font de leur présence encouragée par le Maroc une petite sorte d’invasion minuscule, un test et un épine dans le pied des secouristes espagnols.

Voici un tableau d’une situation bizarre, à la fois héritière d’un passé, mais aussi signe d’un avenir. Certes, la tension n’est pas au point de provoquer sans cesse des incidents, d’oser l’escalade, comme entre le Japon et la Chine. Ici, pas de richesses et intérêt stratégique très limité. Mais le symbole prime. De ce point de vue, l’abandon de la garantie de l’OTAN, qui s’est faite en toute discrétion, n’est pas un bon signe. Aussi, une question se pose : si par hasard, les Marocains envahissaient ces territoires, y aurait-il une Thatcher en Espagne pour les repousser comme pour les Malouines?

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