La Poudrerie de Saint-Médard – Snoopy

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Juillet 1943.

Maman n’a plus d’argent. Il faut qu’elle en gagne, et moi aussi. A 41 ans, elle va, pour la première fois, occuper un emploi, qu’elle gardera d’ailleurs jusqu’à l’âge de la retraite. Elle sera secrétaire au Service des Statistiques. Maintenant, je crois que cela s’appelle l’INSEE. A Bordeaux, ce service était installé rue des Sablières, à trois kilomètres de chez nous. Elle fera le trajet quatre fois par jour, deux allers-retours, tout en continuant à tenir sa maison, nous nourrir, mon frère, ma sœur et moi, et recevoir à chaque alerte mon équipe de secouristes de la Croix-Rouge Française. Et pour se faire un peu plus d’argent, elle prendra en pension deux garçons d’une famille de Cénac qui vont en classe au collège Tivoli.

Il faut absolument que je trouve un travail pour l’aider. Le père des deux garçons qui sont en pension chez nous me propose de me faire entrer comme laborantin à l’O.P.A., Omnium des Produits Azotiques, à Saint-Médard en Jalles, à une dizaine de kilomètres de Bordeaux, bien connu des bordelais sous le nom de poudrerie de Saint-Médard.

Mais la Poudrerie ne travaille, nuit et jour, sept jours sur sept, que pour les Allemands. Ça me paraît impossible, à moins que… J’en parle au «Chef», qui, contrairement à ce que je pensais, m’incite à y rentrer. «Je te dirai plus tard ce que tu auras à faire» me dit-il. Et le 17 juillet 1943, me voilà embauché au laboratoire, où le travail commence à 8 heures le matin, jusqu’à 18 heures le soir, avec une pause d’une heure à midi pour déjeuner. Je fais le trajet aller et retour en prenant le «tram» à la barrière Saint-Médard à 7 heures le matin. Au laboratoire, je suis principalement chargé d’aller effectuer des prélèvements de poudre dans les différents ateliers de fabrication dispersés dans cette immense entreprise qui s’étend sur plusieurs kilomètres carrés, ce qui me permet de me promener et d’aller partout. La poudrerie est gardée à l’extérieur par les Allemands. A l’intérieur, la surveillance est assurée par un service de sécurité composé de Français et d’agents de la Gestapo. J’ai donc une carte, avec mon nom, ma photo, et mon numéro, que je dois toujours porter sur moi. Les mois passent, je touche mon salaire que je remets à ma mère, qui me rend un peu d’argent de poche pour mes dimanches de repos.

La guerre se poursuit. Les Russes ont pratiquement chassé les Allemands de chez eux et sont entrés en Europe Centrale. Américains, Britanniques et Français ont débarqué en Italie où les divisions Françaises du général Juin se couvrent de gloire. Nous pensons maintenant que la bataille est perdue pour les Allemands qui continuent cependant à se battre farouchement. En France, je sais que les «maquis» se sont créés un peu partout dans nos montagnes et nos forêts, alimentés surtout par les «réfractaires du S.T.O.», Service du Travail Obligatoire, qui se sont enfuis de chez eux pour ne pas aller travailler dans les usines d’Allemagne. Je sais que les Allemands, avec l’organisation «Todt» construisent tout le long de la côte, une formidable ligne de défense baptisée «Mur de l’Atlantique» pour empêcher un futur débarquement. Les bombardements aériens anglais et américains se multiplient sur les côtes françaises, sur les gares de triage. A Bordeaux, c’est l’énorme base sous-marine, et ses milliers de tonnes de béton, qui est attaquée. Malheureusement, j’ai pu le constater avec mon équipe de la Croix-Rouge, beaucoup de bombes sont tombées à côté, parfois à un kilomètre de l’objectif, et les victimes civiles, morts et blessés sont nombreuses.

Je voudrais bien rejoindre le «maquis». Je sais par des copains où aller en Dordogne, mais le «chef» me dit non. «Maintenant, là où tu es, tu seras beaucoup plus utile. Tu vas relever un plan détaillé de la poudrerie, en précisant les bâtiments essentiels à la chaîne de production des poudres, pour permettre un bombardement précis de nuit par la Royal Air Force, et éviter au maximum les victimes civiles ». J’ai fait mon boulot. Je pense l’avoir bien fait. La poudrerie fut bombardée une nuit du printemps de 1944. Ce fut un gigantesque feu d’artifice qui permit d’arrêter complètement son fonctionnement. Pour mes 19 ans, c’était un bel anniversaire, et, dans ma tête, une profonde satisfaction de penser que j’y étais peut-être pour quelque chose.

Et puis, le 6 juin, ce fut le débarquement de Normandie et en août la libération de Bordeaux, l’arrivée devant le Grand Théâtre, place de la Comédie, des maquis de Dordogne, des Landes, du Gers et d’ailleurs. Nous étions débarrassés des Allemands, mais il fallait continuer à les chasser définitivement de chez nous. Et pour moi, une nouvelle vie allait commencer.

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Le service national des statistiques 1941 1946

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