Histoire de l’orgue 14: Le XXème siècle (1) l’autre âge d’or?

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La mort d’A.Cavaillé-Coll en 1899 marquait symboliquement la fin du XIXème siècle et de la période romantico-symphonique en terme de facture. L’héritage était immense, tant en France qu’à l’étranger. Le début du XXème siècle paraissait donc promis à un développement reprenant ces bases auxquelles s’ajouteraient les progrès techniques de l’époque et l’internationalisation galopante. Et pourtant…

Des situations différentes en Europe et Outre Atlantique.

Les échanges entre facteurs européens (dont français) et canadiens et américains étaient très courants depuis la fin du siècle précédent. On est maintenant à l’époque des traversées transatlantiques, le continent américain fascine et se construit : il a besoin de l’expérience européenne. Une excellente dynamique qu’on retrouvera dans de nombreux domaines, comme les arts avec la peinture, les sciences et techniques…

La production professionnelle d’orgues avait commencé au Canada en 1836, quand l’Américain Warren s’était installé à Montréal. Formé à Appleton, à Boston, cet homme était le facteur d’orgues le plus connu au Canada au cours du XIXè siècle.

Il a rehaussé le niveau d’art de ce métier et a importé de nombreuses innovations d’Europe, telles que la machine Barker en 1851, le ventilateur hydraulique (1860) et de nouveaux jeux, comme des flûtes harmoniques et des anches libres.

Un autre nom de l’époque était Joseph Casavant, premier d’une lignée célèbre, lui était forgeron avant de se tourner vers la facture d’orgue et construire 17 instruments. Ses fils, les frères Casavant, Samuel et Claver, ont voyagé en France, où ils ont rencontré Aristide Cavaillé-Coll et John Abbey de Versailles avec qui ils furent en correspondance Après une année en France, ils retournèrent à Saint-Hyacinthe et fondèrent leur atelier. L’entreprise existe toujours. http://www.casavant.ca/

Enfin qui mieux que Robert Hope-Jones peut marquer le lien qui unit désormais l’Europe avec le nouveau continent ? Né en Angleterre en 1859, Robert  se spécialisera dans la facture d’orgues modernes qui auront pour objectif de pouvoir se substituer à l’orchestre. Il déposera près de 3500 brevets et mettra en place de nouvelles avancées : nouveaux jeux comme le diaphone et le tibia clausa, utilisation de hautes pressions, perfectionnements de la traction électro-pneumatiques, aménagements de la console… Emigré aux USA, il est considéré comme le père de l’orgue de cinéma. Mais son association avec Wurlitzer débouchera sur son suicide à 54 ans en 1914. Ce n’est pas anodin si la bible encyclopédique de la facture d’orgue de l’ancien régime avait été écrite par un moine français (Dom Bedos et son art de la facture d’orgue) tandis que la nouvelle bible, effectuant une synthèse et représentant tous les progrès accomplis depuis, était écrite en 1905 par un anglo-saxon : G.H. Audsley.

Diaphone

Principe d’un diaphone.

Pendant ce temps-là en France…

Pendant que la frénésie s’empare de l’outre Atlantique, la France connaît deux événements majeurs qui vont peser lourdement sur le développement de l’instrument.

John Abbey médaillé

Tout d’abord la loi de séparation de l’église et de l’état en 1905 et les affrontements qui en découlèrent, privent les facteurs d’un marché assuré de l’orgue d’église. Les contrats d’entretiens sont suspendus, les projets d’orgues neufs financés par le ministère des cultes sont avortés. John Abbey, pourtant médaillé en 1900 (premier des grands prix réservés aux instruments de musique) navigue de liquidations judiciaires en faillites et  écrit en 1906 :

Bien chers amis

Que vous êtes heureux d’avoir des travaux abondants et sérieux. Il n’en est pas de même dans notre pauvre pays. Il n’y a absolument rien en commande et rien en vue. Si les élections sont bonnes, il y aura espoir d’une amélioration sensible mais si elles sont comme en 1902 et que les francs-maçons antireligieux, comme ils le sont tous, sont en majorité, il faut s’attendre à des troubles et à une persécution abominable contre le clergé… (lettre du 4 mai 1906).

« Vous voyez où nous en sommes à la suite d’une loi faite par la majorité antireligieuse qui tient entre ses mains notre pauvre pays » (lettre du 10 janvier 1907).


Enfin la première guerre mondiale et ses ravages va causer la perte d’énormément d’instruments anciens et remarquables. Instruments avec tuyaux pillés pour le métal, effondrements de voûtes dus à l’artillerie ou à l’aviation, saccages, incendies… rien n’est épargné aux orgues du Nord-Est de la France (la région d’implantation la plus riche). Ainsi par exemple ce sont 47 instruments qui disparaissent dans le département de la Marne qui en comptait 200 en 1906.  Le quart de la population.

Une internationalisation profane de l’instrument

Tout ce que nous avons vu précédemment, comme l’augmentation des échanges et la baisse du marché de l’orgue d’église, participe à une internationalisation profane de l’instrument. La vente d’instruments pour les particuliers est au plus haut.

L’orgue accompagne à merveille le cinéma muet grâce à d’astucieuses innovations. C’est une particularité de l’orgue de cinéma que nous découvrirons dans un chapitre dédié. Aux Etats-Unis, des orgues de grande taille sont placés dans les grands magasins, les jardins publics, et même certains trains. En Europe, on en fait construire pour des salles de concert ou pour son château. C’était le nec plus ultra du connaisseur mondain de musique, fortuné bien sûr.

Wanamaker organ

Orgue Wanamaker d’Atlantic City

Ainsi à Monts, le château de Candé, célèbre pour le mariage de l’ex roi Angleterre en 1937, en possède un dans son salon-bibliothèque:

Présentation succincte de l’orgue de Candé

Britannic

Mais il y eu encore plus étonnant avec l’histoire des orgues embarqués sur les paquebots. Certains ressurgissent comme des fantômes du passé après un parcours d’un siècle. C’est le cas des orgues présentes sur le Britannic, frère triplé de l’Olympique et du Titanic. On ne possède qu’une image d’elles . Cependant, le navire fut reconverti en navire hôpital lors de la première guerre mondiale et fut coulé en 1916 dans des circonstances qui mériteraient un article à elles toutes seules (Xavier, Furtif si vous êtes dispos….).

On aurait pu croire les grandes orgues disparues avec le navire. Mais la raison s’interrogeait : quelle utilité pour ce genre d’instrument et de perte de place sur un navire hôpital ?  Il devenait évident que les orgues avaient été démontées. Elles furent vendues en 1920 par la White Star Line à un docteur de Stuggart. Puis elles appartinrent à un autre docteur, patron d’une compagnie d’électronique qui les installa pour ses employés. Miraculeusement, rien ne fut perdu pendant la guerre et le musée suisse des instruments de musiques automatiques acheta l’instrument à la compagnie en 1969 pour son exposition près de Bâle. Il fut inauguré en 1970 avec 1200 rouleaux automatiques supplémentaires. Quand le musée fut liquidé, l’orgue fut démantelé mais le liquidateur décida d’en profiter pour le restaurer complètement en 2006.

Une inscription originale fut retrouvée, accréditant bien la filiation de l’instrument avec le paquebot englouti sous les flots depuis près d’un siècle.

inscription retrouvée lors de la restauration de l’orgue

Comme vous le voyez, malgré quelques disparités, les trente premières années du XXème siècle peuvent se voir comme un nouvel âge d’or de l’orgue avec une propagation inégalée dans le monde, un retour à l’utilisation profane et un progrès technique toujours à la pointe de son époque (progrès auxquels nous reviendrons plus tard). Mais la suite allait s’avérer bien moins réjouissante.

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La toccata de Prokoviev me semble idéale pour illustrer musicalement le contenu de l’article.

Concernant les orgues dans le Britannic:

http://www.davidrumsey.ch/Seewen_orgue_et_roulleaux.pdf

http://socyberty.com/history/britannics-lost-organ/

20 comments to Histoire de l’orgue 14: Le XXème siècle (1) l’autre âge d’or?

  • Léon

    Toujours passionnant et je me demandais si tu continuerais cette série.
    J’ai plein de questions toutefois, tu t’en doutes.
    Un jeu de « flutes harmoniques », ça ressemble à quoi comme système de production du son et comme sonorité?
    Je ne ta caches pas non plus ma perplexité devant le schéma du diaphone. Euh, soyons précis je n’ai rien compris.

    La toccata de Prokofiev, est trop géniale, je ne la connaissais pas. Je ne savais m^me pas qu’il avait écrit pour orgue. Mais j’ai là aussi des questions : pourquoi le musicien porte un casque et par quel miracle, alors qu’il a les deux mains et les pieds occupés, on voit les jeux changer en cours d’exécution ?

    • Lapa

      oui bien sûr je la continue 🙂 y’a encore plein d’épisodes en suspend…

      pour le diaphone c’est parce que l’illustration n’est pas terrible, voici avec vue de face et coupe. En fait il y a une valve-disque (D) qui va se coller ets e décoller pour laisser passer l’air dans l’ouverture (B) du résonnateur. Ce qui créear une onde vibratoire. L’air arrive sous pression en A et E et une lame-ressort. Ce type de jeu est entre le jeu à anche et le jeu à bouche qu’on avait vus il y a fort longtemps. L’accord se fait suivant la grandeur du résonateur qui va déterminer la fréquence de la valve..

    • Lapa

      La flûte harmonique est une invention de Cavaillé Coll: les tuyaux ont ici le double de la longueur normale pour un tuyau ouvert. On pratique, à mi-hauteur, un petit trou dans le tuyau. Il va « octavier », c’est à dire attaquer comme un jeu de longueur double, puis remonter sa note une octave plus haut. C’est pourquoi on l’appelle aussi Flûte octaviante. Une Flûte harmonique ou octaviante de 4′ a des tuyaux de même hauteur que les 8′ ouverts. Elle attaque comme un 8′, puis tient sa note en 4′, ce qui donne une clarté toute spéciale au son. C’est bien sûr un jeu « de luxe ». On ne réalise presque jamais un jeu octaviant jusque dans les graves : la longueur doublée commence souvent à la troisième octave seulement. http://decouverte.orgue.free.fr/jeux.htm

    • Lapa

      Je connais cet orgue et comme il est écrit dans les commentaire le casque permet à l’organiste d’entendre ce qu’il joue car à la console le son passe… au dessus. Un micro est donc installé dans la nef. Bref c’est un retour son.
      Pour les jeux qui bougent seuls c’est qu’il a appelé une combinaison préenregistrée via la combinateur électronique. Ce dernier a commandé les relais qui ont actionné les registres. (la commande peut se faire via les « champigons » métalliques gris qu’on voir avec le pédalier)

  • D. Furtif

    Merci Lapa pour cet nartic qui demande plusieurs lectures.
    Euh là c’travail.

  • Léon

    Merci pour les réponses. J’aurai certainement d’autres questions plus tard…

  • D. Furtif

    De la part de Pyralène
    « le tibia clausa », c’est pour celui qui joue comme un pied?

    • Lapa

      le tibia clausa c’est une jeu de flûte bouchée en bois de très forte section carrée qui est la base de l’orgue de cinéma.

  • D. Furtif

    Ouf….Il a fallu que j’aille jusque chez les collègues canadiens de Xavier pour savoir, non pas comment était fait un DIAPHONE, mais ce que c’était.

  • D. Furtif

    Puis me permettre de dire que j’ai sombré dans un abîme de perplexité. 😯

    « C’est le cas des orgues présentes sur le Britannic, frère triplé de l’Olympique et du Titanic. On ne possède qu’une image d’elles . »

    .
    Et pourtant il n’y avait rien à redire

    • Lapa

      ah oui parfois on me verra parler d’orgues au pluriel masculin, parfois féminin… c’est le principe même de la langue française d’être aussi déroutante.
      Je parlerai d’orgues au masculin quand je désignerai plusieurs instruments et d’orgues au féminin quand je ne parlerai que d’un seul, assez imposant.

      ce qui peut donner ce genre de phrases: les grandes orgues de Notre Dame ne sont pas dans l’esprit du XIXème qu’on retrouve dans les orgues de chœur installés côté épître et évangile.
      pour être encore plus déroutant je peux rajouter: le grand orgue de l’orgue chœur permet de répondre idéalement aux grandes orgues de tribune. (dans ce cas là, le grand orgue est une division de plan sonore, un clavier)

      Oui orgue peut être féminin au pluriel s’il désigne un seul instrument.

      Par contre si on désigne plusieurs grandes orgues, doit on conserver le féminin ou bien le masculin l’emporte car on parle de plusieurs instruments??? la question est ouverte 😆

      • D. Furtif

        Oui mais tu ne parlais pas seulement d’orgues mais aussi de bâteaux
        Il y avait aussi ton singulier ( frère triplé) évoquant un pluriel
        Tu as réussi à mettre tous mes systèmes d’alerte en éveil.
        Mais il n’y avait pas que ça pour titiller mon attention.
        Une sorte de système de veille en double qui s’est invité pendant la lecture.
        Ce que tu appelles les frères triplés est en vérité appelé des sister-ships qui demeure masculin = un sister-ship
        Alors inconsciemment on se prépare à un féminin pluriel en fin de phrase…oui mais ….gaffe on a affaire à des bâteaux frères …oui mais non il parle des orgues qui en vérité sont un seul engin………
        ……..
        Tout ça faisait beaucoup d’invités pour une seule solution.
        Alors recopions la phrase.
        .

        « C’est le cas des orgues présentes sur le Britannic, frère triplé de l’Olympique et du Titanic. On ne possède qu’une image d’elles . »

        .
        Un masculin/féminin variable au pluriel pour ORGUE ……OK
        Sister-ship qui n’est pas là mais qui s’invite à l’esprit et qui reste masculin
        Mais encore.
        Une syntaxe apprise au tout début des années 50 voulait qu’un seul mot < => une seule fonction.
        Peu à peu cette règle a été transgressée pour devenir quasiment une faute.
        Et alors?
        Bin c’est que lorsque je lis le pronom = »elles »….Je n’ai pas de nom féminin pluriel disponible.
        Orgues est déjà accaparé par la fonction complément de nom de Le cas
        .
        Seul le mot Cas est disponible pour le pronom =elles……..Et ça ne va pas.
        Achhhhh les temps changent.
        Mon instituteur m’aurait obligé à écrire ==> On n’en possède qu’une image…..
        .
        Glou glou glou SOS SOS SOS ………SOS,SOS , SOS

  • D. Furtif

    La réalité historique est bien plus inventive que tous les charlatans

    .
    Allez voir Wikipédia
    .
    Deux des survivants ont pour point commun un destin étonnant, puisqu’ils ont servi sur les trois navires de la classe Olympic lors de leurs trois accidents. Il s’agit de Violet Jessop et d’Arthur John Priest, un chauffeur. Tous deux ont en effet servi sur l’Olympic quand celui-ci a percuté le Hawke en 1911 (seul accident qui ne se soit pas soldé par un naufrage), et sur le Titanic lors de son unique voyage8. Priest, quant à lui, sert encore durant la guerre sur l’Alcantara et le Donegal, qui sombrent également. Il ne retrouve plus de travail par la suite dans la marine.

  • D. Furtif

    Bravo Prokoviev. ❗

    • Lapa

      la difficulté du morceau m’a toujours impressionné. Pour moi c’est pas humain de pouvoir jouer comme ça 😆

  • D. Furtif

    Heu Lapa , si tu savais combien d’articles Wikipédia a fait sombrer avant leur mise à la Mer? 😕 ❗
    Comment faire un article sur le Britannic après .C’est un truc qui vous sabote les enthousiasmes.

  • Lapa

    zen

    chers amis je suis en vacances pendant un mois. Donc présence en pointillés… … …

    • Lapa

      …. mais je répondrai à vos interrogations éventuelles à mon retour ou si je peux me logguer là où je suis!

  • Léon

    Alors, bonnes vacances !

  • Cosette

    Bonnes vacances Lapa.

    Je me demande quel son pouvait produire ces orgues dans un paquebot. Avec le roulis, la houle les vagues tous ces bruits

    En tout cas c’est vachement intéressant.
    On en apprend de belles! 🙄 les francs-maçons antireligieux, comme ils le sont tous… (moi qui pensait qu’ils étaient en majorité croyants surtout en Amérique).