Retour cinéma: Interstellar et Night Call

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Interstellar et Night Call (Nightcrawler) sont deux films récents que votre serviteur est allé voir. Voici le retour.

Interstellar aurait pu être un chef d’œuvre

Trou Noir

Si vous ne l’avez pas vu

Je vous conseille d’aller les voir au cinéma, ce genre d’œuvre perd en force sur la télévision de la maison.

Je ne suis pas personnellement fan du traitement esthétique de l’image. La volonté de s’éloigner de l’aspect léché de la HD et 3D peut sembler louable, mais il en ressort quand même une pellicule granuleuse digne des années 60-70. A tel point que je me suis demandé au début si le projecteur n’avait pas un problème.

De même, il est aisé de s’extasier sur la musique de Hans Zimmer. Encore une fois, tout un merchandising nous avertit que le compositeur n’a pas eu le droit de visionner le film. Il faudra alors me démontrer en quoi ceci est un avantage pour une BO, si ce n’est pour faire parler. Le travail fait à l’aveugle ne peut en aucun cas être supérieur à celui effectué en collant au plus près de l’histoire. D’ailleurs cela se ressent. On est  habitué au style pompier, nous voilà resservi: le pseudo orgue est d’ailleurs un peu lourdingue et répétitif. Parfois trop fort. Je n’ai pas été emballé, contrairement à la musique d’Inception qui est vraiment extraordinaire à mon sens.

Reste que le côté artistique (photographie, cadrages, images…) est parfaitement maîtrisé par Nolan et permet d’en avoir « plein les yeux »; aucun doute, la qualité est là.

Parlons de l’histoire (je développerai plus loin pour ceux qui ont vu). J’aime le postulat de base: « si l’Humanité est née sur Terre, rien ne l’y oblige à y mourir ». On sent la sérieux du côté  » hard science fiction » avec des hypothèses sur notre avenir relativement proche assez crédibles. Le fait, par exemple, de favoriser, en temps de crise de survie, les fonctions nourricières par rapport au développement scientifique est une idée logique, crédible et intéressante, déjà évoquée en son temps par Jules Verne dans L’Éternel Adam.

L’aspect scientifique peut paraître totalement fantaisiste mais il est, à ma connaissance, quasi parfaitement maîtrisé. La vision du trou de ver, et du trou noir est conforme à nos connaissances du moment, l’étirement de l’espace temps aussi. De ce point de vue là, c’est plutôt crédible. De même le fait de ne pas être désintégré à l’approche du trou noir est possible car il est supermassif et non stellaire. Sa représentation graphique, de toute beauté, est très réaliste (manque juste l’effet Doppler, mais les accrétions sont là). Bref, du sérieux sans trop de gadgets.

L’histoire des personnages est par contre une petite déception. On retrouve le père courage américain solitaire  qui va avoir une relation exclusive (et d’ailleurs trop forte et mal dosée à mon sens), avec sa fille; bien sûr celle-ci est super intelligente mais son rôle manque vraiment de cohérence. Les caractères ne sont pas aussi fouillés et cohérents que l’ensemble technico-scientifique. L’aspect humain est vraiment la faiblesse du film après coup (on s’en rend moins compte sur le moment, donc c’est déjà ça). Le fils, par exemple,  est complètement oublié et certains personnages secondaires ne sont pas vraiment crédibles.

Côté émotions, le film est assez bien ficelé et on suit avec plaisir les péripéties de cette grande aventure même si certains effets à suspens sont intégrés de manière artificielle, et du coup, grèvent le film;  j’y reviens après.

A mon sens, ce film aurait pu être un petit chef d’œuvre si les caractères avaient été mieux travaillés et certains artifices inutiles évités. De plus, la boucle temporelle de Nolan se vautre un peu dans les dernières 20 minutes. A mon sens, et au vu de l’introduction du film, les séquences finales sont superflues et ratées. L’ellipse fait partie d’une œuvre et Nolan a la fâcheuse tendance à prendre son public pour des enfants incapables de comprendre la moindre subtilité. Il faut également ne pas être allergique aux systèmes Nolaniens quant à ses réflexions sur l’action individuelle, l’amour et les forces régulatrices étatiques toujours impuissantes ou inadaptées.

Pour ceux qui l’ont vu

Attention ce retour comporte de nombreux « spoilers » pour ceux qui ne l’ont pas vu.

Le film est rythmé par quelques scènes d’action qui, malheureusement, sont mal amenées, et totalement gratuites. En elles-mêmes, elles sont réussies mais la logique et l’intégration est complètement à revoir. Je citerai par exemple:

– la course poursuite du drone. Elle ne sert à rien dans l’histoire (on n’en entendra plus parler). Elle cumule clichés, explications vaseuses et incohérences. Inutile et ridicule, seulement placée là pour faire un peu d’action.

– le combat entre Mann et notre héros. Bien mal amené. Si l’idée de fausser les résultats pour être récupéré est plutôt crédible et bien vue, on ne voit pas pourquoi, alors qu’il retrouve une équipe, le professeur veut tuer tout le monde pour… rentrer sur une terre condamnée, alors que justement le héros avait décidé d’y rentrer et que y’a de la place pour deux.

– l’arrimage avec la station qui tourne à toute vitesse. esthétiquement très réussi et un point fort de l’action. malheureusement, le robot pouvait parfaitement stopper la rotation de la station avant l’arrimage, aussi bien qu’après. Plus facile, moins risqué et surtout…. moins spectaculaire.

-Les vagues géantes, le surf et la perte d’un membre de l’équipe sont aussi assez ridicules et mal amenés

Je ne reviendrai pas trop sur la boucle temporelle. D’abord il faut accepter que le héros puisse retourner dans le passé… ce qui est impossible, le temps peut s’étirer mais pas revenir en arrière, même pour la gravité. Il aurait donc eu accès à la bibliothèque après son départ et pas avant. Et le final post trou noir est clairement de trop. Les scènes sont d’ailleurs dans la limite du ridicule. Et puis, prendre autant de risque pour coloniser une planète qui ressemble à Mars… pourtant  beaucoup plus près… c’est assez mal vu. Il faut revenir au fait que Nolan ne s’est pas foulé sur ses exoplanètes: de la glace, de la flotte, du désert rocheux. Mouais.

Enfin, j’insiste sur le fait que la relation père-fille est franchement pénible, dissymétrique et mal ficelée. Une fille de 11 ans qui raisonne comme une adulte sauf de temps en temps quand ça arrange le réalisateur (bouderie) et surtout qui va aller faire sa carrière professionnelle justement dans l’institut qui lui a enlevé son père… blablabla… Le fils pendant ce temps là? Le père s’en fout.

Dois-je vraiment parler du coup du morse pour transmettre des équations quantiques? On passera rapidement sur le fait de ne faire aucune analyse en approche de planète (découverte des vagues? ça prend 1/2 secondes) et si l’équipe semble assez livrée à elle-même (ce qui semble étonnant dans un protocole Nasa, même en mode dégradé; on parle juste de sauver l’humanité, pas de faire un repérage pour les vacances), on n’est cependant pas dans le n’importe nawak comportemental des scientifiques de Prométheus. (argh).

Comme vous voyez, on retrouve pas mal de petites choses énervantes et mal ficelées qui empêchent le film d’être une véritable œuvre de référence.

En attendant ça reste quand même un excellent divertissement, assez intelligent.

Night Call vaut le coup

Un petit film au départ sans prétention m’a fait forte impression tant le message de dénonciation était parfaitement amené.

Branché sur les fréquences radios de la police, Lou parcourt Los Angeles la nuit à la recherche d’images choc qu’il vend à prix d’or aux chaînes de TV locales. La course au spectaculaire n’aura aucune limite…

On pourrait croire à une simple critique des media et du voyeurisme, mais Night Call va plus loin.

Ambiance de nuit façon Drive

L’ambiance du film est parfaitement réussie. Quasi exclusivement de nuit, les scènes et images sont belles et bien mises en scène. De Drive (c’est la même équipe), on ne reprendra qu’une course poursuite, d’ailleurs plutôt spectaculaire et réaliste et une atmosphère particulière relativement fascinante.

Mais ce qui change tout dans ce film, c’est simplement le rôle principal de Jack Gyllenhaal. Tout le film est construit autour et sa réussite est clairement sur ses épaules.

individualisme

Le héros enfant de notre société

Louis Bloom, le héros, est un personnage fascinant qui fout littéralement les jetons. J’ai un peu pensé au psychopathe de No Country for Old Man. L’acteur incarne parfaitement un personnage enfanté par une société capitaliste libertaire complètement amorale.

Loin de le trouver sociopathe, j’estime au contraire qu’il représente parfaitement l’idéal sociétal dans lequel nous nous embourbons. Non, il n’est pas psychopathe ni sociopathe: il est juste l’exact produit de la réussite individuelle où le Moi l’emporte sur toute autre considération.

« Il nous pousse à nous surpasser » cette phrase de la directrice de l’information en dit long sur comment un comportement profondément asocial et indécent  peut être vecteur de progrès ou de réussite (le dépassement).

Il faut voir que son jeu, les dialogues, les situations et le scénario sont une profonde critique, non pas juste des medias, mais bel et bien de l’entreprise en générale et de l’individualisme en particulier. L’amoralité érigé en dogme (tout s’achète, tout se vend, tout se prend), avec, délice de dialogues, des négociations commerciales pour toute interaction (depuis l’achat de matériel, jusqu’à la disposition du corps d’autrui….) pousse le raisonnement capitaliste jusqu’au bout: c’est possible car je suis en position de force et que je le veux. Ca se vend dont c’est normal de le vendre. Il n’y a ni bien ni mal; on est complètement dans le vide moral.

Et si le héros fait peur, ce n’est pas qu’il pousse des gros cris affreux ou qu’il veut tuer tout le monde…non… c’est tout simplement qu’il n’a aucune empathie et aucun sentiment, malgré ses sourires. Que chaque décision est froide et logique et qu’il fait ce qu’il a décidé de faire. Ce personnage là, c’est tout simplement l’image de la société qui l’a enfanté.

On notera que cette « associalité » est servie par un manque complet d’instances communes ou régulatrices. Ainsi le héros apprend sur internet, gère en DIY (do it yourself): exit l’apprentissage commun. La police et l’autorité sont évidemment dépassés et impuissantes; finalement à aucun moment on a l’impression de vivre dans une communauté humaine ou une société avec des interactions sociales. On a juste des relations clients-fournisseurs et du « aide toi le ciel t’aideras ».

C’est évidemment un gros pavé en pleine face du rêve américain et des piliers du libéralisme le plus débridé.

Ce n’est pas un film révolutionnaire, c’est un constat terrible et tellement dénonciateur.

Je ne saurai que conseiller; en VO bien sûr…

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19548928&cfilm=222858.html

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