Aux racines de la gitanophobie ( Redif)

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NO juillet 2010 1054041

NO juillet 2010 1054041

Ce Président Sarkozy,  pressé de détourner l’attention sur les errements de sa politique, s’est donc trouvé un nouvel ennemi intérieur à sa mesure avec les « Roms et gens du voyage » et de tous les côtés on hurle ( parfois à juste titre) au scandale, aux amalgames, au racisme et à la xénophobie.

Un mot de la critique à l’amalgame, d’abord :


Cette critique-là marche à tous les coups car une population quelconque ne sera jamais totalement ceci ou totalement cela et on peut se poser la question : à partir de quel seuil, quel pourcentage est-on tenté ou fondé à dire « ils » ?
En réalité  on s’aperçoit que cela commence lorsque la fréquence d’un caractère y est nettement plus élevée que dans l’ensemble de la population. Il n’a pas besoin de concerner presque toute cette population ou même la majorité d’entre elle….

Pas partout,  pas de tous temps non plus, mais les populations gitanes ont fait d’une manière assez régulière l’objet de jugements négatifs sur la base d’un certain nombre d’expériences de délinquance, (plus rarement de criminalité), de comportements anti-sociaux ou a-sociaux, de non-respect des lois, de cohabitations difficiles et de communautarisme.

Certains de ces reproches sont sans doute plus fondés que d’autres.
Le mariage endogamique, par exemple, est une règle quasi-absolue, au point de voir s’y développer des maladies rares, très caractéristiques de la consanguinité comme la thrombasthénie de Glauzman (qui est une sorte d’hémophilie, si j’ai bien compris).

Pour ce qui est de la réalité de la délinquance, on ne va pas s’étendre non plus, c’est archiconnu.  S’il est impossible en France d’avoir accès à des romsfrance ouest france 09 2013statistiques ethniques,  en Suisse et en Belgique, on n’a pas ces coquetteries. Des études récentes de la police belge  ciblent exactement des groupes de nomades venus de l’ex-Yougoslavie  comme cambrioleurs, par exemple.

Et ce n’est pas nouveau:  ils avaient une réputation bien établie en Europe de l’Est, non seulement de musiciens, mais aussi de voleurs de poules et surtout de voleurs de chevaux, ce qui était plus grave. Bref, cela ne date pas d’hier.
Les gitans ne sont pas des délinquants. Mais il y a des délinquants chez les gitans.  Plus que dans la moyenne de la population française. N’importe quel policier vous le dira. Et même lorsqu’il n’est pas question de délinquance, la coexistence avec eux n’est pas toujours évidente. Alors cela suscite des amalgames et des rejets.

L’antigitanisme ?

Si l’antisémitisme a fait l’objet de très nombreuses analyses, au rang desquelles le fameux « Reflexions sur la question juive » de JP Sartre, je n’ai pas connaissance d’une étude équivalente en prestige sur l’antigitanisme, ou la gitanophobie, néologismes si peu utilisés que j’ai le sentiment de les avoir forgés  à l’instant, la rareté  de ce terme pour désigner le rejet des gens du voyage étant au fond l’un des signes les plus évidents de cette lacune.

Le nomadisme comme cause.

Il n’est pas difficile de montrer que c’est le nomadisme qui est à l’origine du problème et que les solutions adoptées par la plupart des Etats pour arriver à contrôler ces populations, parfois jusqu’à des lois d’exclusion humiliantes, ( et ne parlons pas du IIIe Reich) à défaut de les intégrer, n’ont fait que renforcer leur exclusion et le repli sur elles-mêmes.

Le nomadisme, en effet, empêche de développer ce qui fonde, selon Mauss, l’essence-même de la civilisation, c’est à dire donner, recevoir et rendre (donner en échange)  d’une manière suffisamment continue pour fonder des relations durables et apaisées avec des populations sédentaires.

L’absence de suivi des relations avec des voisins, les membres d’une société en général, assure ce que l’on peut appeler « l’impunité sociale ». Ce sont des objectifs de bonnes relations durables avec son voisinage qui incitent à adopter un comportement de précaution vis à vis d’eux : éviter de faire du bruit, de saccager des espaces communs ou même la propriété d’autrui.  L’absence de domicile fixe favorise l’impunité vis à vis des lois en général.

Cette faculté d’évitement conduit immanquablement les autorités à faire peser sur les gitans des contraintes administratives qui les maintiennent malheureusement dans un statut dont ils ne peuvent sortir. C’est flagrant pour la France, par exemple…

L’absence de relations avec « les autres » favorise les mariages endogamiques et souvent très consanguins, mais aussi, parfois les rapts et les trafics d’enfants ( autre réputation qui leur colle à la peau, parfois, mais qui repose sur quelques affaires, par exemple celle-ci .)

L’absence de domicile stable empêche une scolarisation normale des jeunes avec toutes les conséquences qui en résultent : illettrisme, absence de qualification et pauvreté parfois extrême, autant de pentes naturelles vers l’exclusion et la délinquance.

Elle limite aussi, considérablement, le nombre de métiers que peuvent exercer les adultes…
« Le mode de vie tsigane dérange : vie communautaire où la famille élargie conserve une place qu’elle a perdue dans la société individualiste, priorité à la liberté sur la propriété, déni des frontières, et parfois de certaines limites, sans oublier une foi chrétienne vive et expressive, et de solides traditions d’accueil. Certains clans vivent de juteux trafics, mais c’est souvent leur pauvreté – voire leur misère – qui tranche avec la société de consommation. S’ils n’ont pas la même conception de la pauvreté que les sédentaires, les gens du voyage ne sont pas insensibles aux mutations culturelles et économiques qui remettent en question leurs valeurs. » (Tugdual Derville « La France Catholique »)
D’une manière plus globale le mode de vie nomade est très peu compatible avec des sociétés qui reposent sur la propriété foncière privée et où seuls des espaces publics peuvent garantir la possibilité de déplacements et d’installations provisoires. On a ici l’explication de la haine millénaire qui a toujours opposé les sédentaires et les nomades.

C’est domigration_des_roms.pngnc à la société de décider de faire preuve d’empathie, de tolérance et d’accepter un mode de vie tribal qui est plus que « différent »,  totalement décalé.

Elle l’a fait, en France, dans une certaine mesure, avec une loi peu respectée sur l’obligation d’avoir des aires de stationnement pour les communes importantes;  on notera aussi les efforts de scolarisation avec ces écoles mobiles installées dans des camions et qui suivent les gitans dans leurs déplacements.( On pourra consulter à ce sujet le dossier ici. Voir le paragraphe consacré à la France)

Mais on peut se demander jusqu’où la société doit aller dans cette direction, s’il est avéré que c’est justement le nomadisme qui est la source des problèmes constatés ? Doit-elle par exemple aider les gitans à acquérir des caravanes neuves comme le font les CAF  en France ?  Ne doit-on pas, au contraire tout faire pour dissuader les gitans du nomadisme ?

En effet, si les comportements, sur la lancée des habitudes prises, perdurent longtemps même lorsque les gitans se sédentarisent, on constate malgré tout qu’ils s’atténuent fortement. Les communautés s’ouvrent sur l’extérieur, gadjés et gitans parviennent à se fréquenter et les peurs s’estompent partiellement . On voudrait donner l’exemple de cette Bodega gitane de la Cité Gely à Montpellier, endroit qu’en principe en dehors de ses habitants tout le monde s’efforçait d’éviter et qui est en train de devenir un lieu très « tendance » .

Au fond les recettes pour que cessent ces rejets sont simples dans leur principe : l’ancrage dans un terroir, un domicile fixe. Ce ne sont pas des conditions suffisantes mais au moins nécessaires pour des échanges avec l’extérieur sous forme de relations de voisinage, de relations de travail, de mariages.- Quitte à sacrifier un élément de l’identité gitane ; il en restera bien d’autres…

20 comments to Aux racines de la gitanophobie ( Redif)

  • Bon billet dépassionné sur un sujet devenu brûlant depuis que le guignol de l’Elysée l’a jeté en pâture sondagière et électoraliste à une opinion publique avec lequel il est désormais en désamour. On va finir par regretter le bon vieux temps de Guy Mocquet au début de ce quinquennat psychiatrique…

    C’est pourtant un vrai problème européen et il faut espérer qu’à l’occasion de cette minable tentative de diversion sarkozyste en quête de bouc émissaire ancestral l’Union Européenne prenne enfin à bras le corps ce dossier.

    Avant d’apporter ma contribution, je conseille d’abord à tous la lecture du passionnant et magnifique docu-roman d’Isabel Fontaca Enterrez-moi debout, l’odyssée des Tziganes, dont voici l’argument : « Les Gitans, Tziganes ou encore Roms sont parmi les peuples les moins compris de la planète. Craints, décriés, méprisés ou romantisés, ils forment aujourd’hui à travers le monde une diaspora de douze millions de personnes mais leur culture reste largement obscure aux yeux du grand public. Isabel Fonseca dresse leur impressionnant portrait et emmène le lecteur à leur rencontre. A travers les relations qu’elle noue ici et là avec des Tziganes, elle brosse une formidable galerie de portraits où résonnent la culture, la sagesse, l’humour et la langue des Roms. Elle retrace leur histoire et leur destinée, tantôt tolérés ou persécutés, exterminés ou utilisés, ils n’ont pourtant jamais cessé d’être des personnages familiers de nos cultures et de nos inconscients collectifs. Mais jamais auparavant un livre ne leur avait autant rendu justice. Peu de livre ont été publiés sur ce sujet alors que les Gitans connaissent un regain de popularité dans la musique et au cinéma. Ce livre-ci est l’ouvrage total et définitif sur le sujet. Superbement écrit et construit, Gitans est émouvant, érudit et fascinant ».

    Pour revenir au billet de Léon, il manque à mon avis un volet essentiel à l’état des lieux qu’il dresse de l’actuelle condition des Gitans : celle de leur situation par rapport au marché du travail. En effet, depuis bien longtemps déjà, la plupart des professions qu’ils pouvaient exercer dans le cadre de leur destinée itinérante n’existent quasiment plus, et pour ceux qui sont sédentarisés la situation n’est guère meilleure.

    Pour vous donner une petite idée concrète de ce que ça veut dire, je vais évoquer mes souvenirs d’enfance dans un petit village perdu au fond d’une campagne profonde, où j’ai passé la plupart de mes vacances d’été et où j’ai vécu deux ans de suite. A cette époque, il y a une cinquantaine d’années, des caravanes de gitans sillonnaient régulièrement les routes de villages en villages au rythme des grandes activités rurales. Ils arrivaient dans le village dans leurs caravanes de bois tractées par des chevaux, et parfois ils avaient un mini-cirque misérable. Dès qu’ils dételaient, c’était la panique dans les basse-cours et les chaumières : les romanichels voleurs de poules étaient là, fallait se claquemurer sérieux ! Mais en même temps, ils étaient finalement bien accueillis, même si suspicieusement, quand ils faisaient du porte-à-porte pour proposer leurs services de rempailleurs et réparateurs de chaises, de vanniers, d’aiguiseurs, de rémouleurs, de palefreniers, de maréchal-ferrants, ferblantiers et de vendeurs de diverses bricoles, sans parler des bras gitans qui se louaient utilement au moment des vendanges et autres récoltes de fruits, toutes activités professionnelle rémunérées et hautement prisées par les villageois. Bon, il y avait bien quelques effectifs vols de poules et autres inévitables menus larcins, mais tout le monde trouvait finalement son compte dans ces échanges économiques. Et une fois qu’ils quittaient le village, tout le monde pouvait à nouveau dire tout le mal qu’il pensait des « romanichels » jusqu’à leur prochaine visite secrètement très attendue.

    Tous ces métiers ont depuis disparu, et avec eux les liens maussiens que décrit bien Léon et qui existaient quand même en dépit du statut nomade de ces gitans. Et désormais, ils n’existent plus. Et ils ne sont pas près de réapparaître vu qu’il n’y a plus de chevaux de labour, presque plus de chaises paillées et donc à rempailler, qu’on peut aiguiser ses couteaux tout seul et que les faux ne servent plus qu’à faire joli sur les murs chaulés des fermes rachetés par les rurbains.

    Et je ne vous parle pas des misérables cirques gitans qui animaient les fêtes villageoises, avec leurs pauvres bêtes martyrisées, leurs enfants contorsionnistes aux yeux apeurés et leurs sous-castes d’esclaves maltraités. Ces cirques-là permettaient pourtant aux Gitans de vivre sans voler (trop) ni mendier. Ils ont aussi disparu, et c’est une bonne chose, mais pas pour l’économie gitane itinérante.

    Bref, les gitans itinérants ont perdu tous les antiques métiers qu’ils exerçaient sur la toute et ne les retrouveront jamais. Ils n’ont donc pas d’autre choix, qu’ils le veuillent ou non, que de vendre leurs bras aux esclavagistes des récoltes saisonnières, ou de mendier et voler pour assurer leur subsistance. Ce mode de vie n’est définitivement pas adapté aux sociétés post-rurales. C’est dire le tragique de leur condition.

    J’apporte deux autres témoignages personnels concernant les Gitans. Vers l’âge de 17 ans, alors que je faisais la route, je me suis retrouvé dans le garage désaffecté d’une banlieue sordide d’une grande ville française pour y passer ma nuit de routard. Non loin de là se trouvait un misérable camp de Gitans qui faisait la fiesta nocturne. Vu tout le mal qu’on m’avait dit des « romanichels » dans ma famille et la fascination enfantine qu’ils exerçaient pourtant sur moi au village, et vu aussi que j’avais salement faim, je suis allé les voir. Quand je suis arrivé dans leur camp, jeune ado efflanqué et apeuré, les guitares se sont tues et les danses arrêtées. Ils m’ont tous regardé de travers, très hostiles, et je me suis demandé quelle idée m’avait pris de venir là. Mais très vite, mûs par une sorte d’instinct du routard, ils ont compris ce que j’étais : un itinérant affammé, un peu comme eux. Ils m’ont fait partager leur repas, guitares et danses ont repris dans une joyeuse ambiance. Je leur ai parlé d’un méchant clochard genre ex-légionnaire qui m’avait menacé d’un poignard dans le garage et deux mecs sont immédiatement allés le voir pour régler le problème. Le lendemain matin, le méchant avait disparu.

    Sympas, quoi. Jusqu’au moment où je me suis mis à regarder un peu trop intensément l’une des femmes qui dansait, juste parce que c’était beau. Là, fini l’ambiance festive et sympa. Regards noirs et assassins de jeunes Gitans… J’ai pris mes cliques et mes claques et je me suis barré à toute vitesse avant d’avoir de sérieux ennuis.

    Deuxième et dernière anecdote : quand je me suis fait cambrioler et piquer mon cher couteau suisse, c’étaient des Gitans, un gang de cambrioleurs et de pickpockets qui sévissaient dans la zone du marché de Dijon et qui a ensuite été arrêté, je l’ai sû par un serrurier très copain avec les flics…

    Dernière remarque à propos de ce billet : il ne faut pas oublier que les organisations tribales et claniques favorisent la petite et grande délinquance de par l’omerta et les puissants liens de solidarité obligée qu’elles induisent. Cela se retrouve chez les Gitans itinérants comme chez les sédentarisés (voir par ex. le clan Hornec), mais aussi par ex. chez les Corses, les Siciliens, etc. Ce n’est donc pas uniquement le propre des Gitans.

    Bref pas simple le problème des Gitans. C’est vraiment pas de bol que de naître dans ce milieu machiste, rétrograde et inculte. Selon les Gitans eux-mêmes, en romani le mot « demain » n’existe pasNo future les Gitans ?

  • Léon

    J’en ai un peu parlé, quand même ici :

    « L’absence de domicile stable empêche une scolarisation normale des jeunes avec toutes les conséquences qui en résultent : illettrisme, absence de qualification et pauvreté parfois extrême, autant de pentes naturelles vers l’exclusion et la délinquance.
    Elle limite aussi, considérablement, le nombre de métiers que peuvent exercer les adultes… »

    Mais tu as raison les petits métiers manuels qu’ils exerçaient et qui étaient compatibles avec leur mode de vie nomade ont disparu.
    Comme bouquin, j’aime beaucoup aussi « Tsiganes » de Jan Yoors

  • yohan

    Dans les années 60, il y avait nombre de camps de gitans installés à l’endroit du périph d’aujourd’hui, du côté de la Pte de Ménilmontant notamment. Ils vivaient dans ses cabanes bricolées et des caravanes vieillottes. Nous n’avions pas de gros problèmes avec eux, sinon quelques rixes avec lamais globalement, pas plus que ça de larçins. La société était généreuse et il y avait du taf pour tous.
    En me balladant à vélo du côté du canal de l’ourcq, j’ai aperçu plusieurs campements de part et d’autre du canal non loin de Livry Gargan. Ils vivent sur les terrains vacants, le temps que les chantiers de construction aient fait leur oeuvre. Un campement de caravanes, probablement des gitans et un camp de cabanes, des roms. Les deux isolés par le canal.

  • yohan

    suite : C’est probablement plus dur pour eux aujourd’hui, les miettes de la société sont moins nourrissantes. En fait, on ne fait que soustraire ces gens à nos regards, toujours plus loin, toujours plus fort. La gauche qui fanfaronne devant les micros n’est pas en reste en Seine St Denis. Ce qui m’énerve au fond, c’est indifférence insupportable et l’hypocrisie qui règne autour. Drôle de clin d’oeil, puisque c’est la communauté européenne qui finance la réhabilitation des berges du canal de l’Ourcq qui va contribuer les chasser. Quels sont les véritables problèmes, quelles solutions apporter ? Je n’en sais rien, mais à part les détritus laissés à l’air libre ou flottant sur le canal, qui m’exaspèrent (qui a intérêt à laisser faire ? ), je ne me suis pas senti agressé par leur présence. Voir une jeune maman lessiver un carré de linoléum dans sa « cuisine de fortune » devant sa caravane, ça laisse entrevoir que ces gens ont un potentiel à vivre et à espérer, à condition que nous ne soyons pas submergés par l’ampleur de la demande…

  • En 1907 dans le Petit Illustré (dont je lisais avec passion les anciens numéros empilés dans le grenier de mes grands-parents dans les années 1960 tandis que les Gitans rempaillaient leurs chaises tout en volant leurs poules), la gitanophobie se portait à merveille.

  • COLRE

    Bonjour Léon,

    « Il n’est pas difficile de montrer que c’est le nomadisme qui est à l’origine du problème »…

    Oui, d’accord avec vous d’une certaine façon, mais j’irai plus loin : toute différence de mode de vie très marqué entre 2 populations entraîne inévitablement un conflit plus ou moins larvé.

    Vous savez, la coexistence pacifique entre 2 groupes différents est exceptionnelle…

    Il faudrait qu’il n’y ait pas de vrai contact (évitement), ou alors pas de concurrence (ni réelle ni fantasmée), ou qu’il y ait au contraire une complémentarité économique, marchande ou exogamique.

    C’est dire si cela n’arrive pratiquement jamais.
    Le conflit et le rejet sont plutôt la norme des relations inter-groupes…

    Dès qu’il y a friction et discorde, il y a rapport de force et souhait de coercition.
    Dès qu’il a une minorité plus faible, celle-ci est discriminée.

    Donc, je suis d’accord sur votre diagnostic, mais je ne vois aucune solution au « problème »… : soit on l’éjecte en dehors des frontières (impossible, c’est l’Europe), soit on anéantit cette culture en les sédentarisant…

    La plupart des nations qui ont des minorités indigènes (ou exogènes d’ailleurs), des natives (Canada, USA, Russie, Australie, Brésil, Chili, etc, pour n’évoquer que des pays occidentaux, a priori soucieux des droits de la personne) sont confrontées à ce problème théoriquement insoluble : soit on détruite la culture, soit on la rejette dehors, soit on l’assimile – ce qui est une autre forme de destruction.

  • Léon

    Bonsoir Colre.
    Vous avez raison, mais le nomadisme crée des problèmes particuliers que j’ai essayé de montrer. Les cultures ne disparaissent pas forcément en abandonnant tout ou partie d’un mode de vie. Je vois, par exemple, que les gitans sédentaires certes ont perdu le nomadisme mais pas vraiment le reste (la langue, les traditions orales, les rites, l’organisation familiale et clanique etc..).C’est une fois la sédentarisation établie qu’ils se trouvent effectivement dans une situation comparable aux cultures minoritaires que vous évoquez. Toutes les cultures évoluent, se modifient, certaines disparaissent… Mais comme je ne suis pas partisan du relativisme culturel (pour moi elles ne se valent pas toutes sur tout), on peut parfois souhaiter qu’elles se transforment perdent certaines parties d’elles-mêmes et, mao foi, si elles n’y survivent pas, elles ne feront que rejoindre la liste des cultures, parfois admirables à certains égards, que l’Histoire a balayées.

    • COLRE

      J’avoue partager l’avis de Marsu, brutalement exprimé, et votre pessimisme : le monde moderne n’est plus adapté à leur mode de vie, leurs métiers traditionnels n’ont plus cours et ils ne leur reste pas de choix pour (sur)vivre, en dehors de l’assistanat, de « métiers » de merde ou d’une certaine délinquance.
      Partir, se fondre et/ou disparaître en tant que culture… quelle perspective !

      • Léon

        Il vous semble donc impossible qu’elle s’adapte ? je serais peut-être moins pessimiste que vous. Quand on voit leur aptitude à être de véritables éponges sur le plan musical, pourquoi n’auraient-ils pas cette faculté pour le reste ?
        Nous avons à Montpellier des communautés gitanes sédentarisées très nombreuses, certains quartiers sont occupés depuis des temps immémoriaux par eux. On en a une tout à côté de chez moi, on fait nos courses dans la même grande surface et j’aurais pas mal de petites histoires marrantes à raconter sur eux, sur leur manière de se comporter. Je n’ai jamais entendu parler d’un vol dans ce magazin, par exemple… Mais un jour est apparue une affichette exigeant une tenu correcte avec interdiction de se promener en pyjama ou chemise de nuit. Faut dire que les femmes gitanes venaient à 5 ou 6 à l’ouverture, visiblement au saut du lit, pas coiffées ni lavées,en savates et chemises de nuit faire les courses pour le petit déjeuner de toute la tribu; elles s’en foutaient complètement mais la direction du magasin n’a pas apprécié. Nous cela nous faisait plutôt marrer…

        • COLRE

          Le nomadisme me paraît trop structurant… elle y perdrait son âme, je pense. J’espère me tromper.

          Je vais rester sur cette espérance 😉
          Bonne nuit, Léon.

        • Lorenzo

          Léon,

          Je n’ai pas eu le temps de réagir á l’ensemble de l’article, mais au moins ce matin de corroborer votre commentaire sur ces gitans sédentarisés cette fois prés d’Elvas au Portugal, où je me rends assez souvent dans un supermarché isolé le long de la nationale qui relie Badajoz á Elvas.Il y a dans cette zone beaucoup de campagne et une faible densité de population, et des campements gitans permanents.Tous sedentarisés? je ne m’avancerai pas ne le sachant pas avec sureté, mais ce que je sais c’est qu’ils élévent des chevaux á proximité de leur campement.J’aurais également pas mal de petites histoires á raconter, sur leur maniére de se comporter que sur leur tenue.Dans ce supermaché se se cotoyent donc des portugais, des espagnols et des gitans sans problémes.Un vigile est lá, d’une compagnie privée,bien voyant, sans doute plus attentif quand une bande de gosses envahissent les rayons,les parents sont aussi lá.J’ai la sensation d’un accord tacite et non écrit,qui s’énoncerait comme « nous sommes la seule source d’alimentation á des kilométres á la ronde, si vous volez vous en serez exclus » et leur comportement est égal aux autres consommateurs, ils payent en liquide, pas avec une carte bancaire, mais ont comme les autes la carte de fidélité du magasin. 😉
          Et pour en rajouter une louche sur le commentaire de Léon, il suffit d’aller aux nombreux festivals de Flamenco(dont celui de Badajoz)pour se rendre compte qu’ils sont trés présents respectés comme de grand artistes.J’aurais bien d’autres commentaires á faire,pas le temps ce matin désolé.

    • COLRE

      Au fait, en y réfléchissant, je ne suis pas sûre qu’il s’agisse de « relativisme culturel ». Personnellement, je suis contre le relativisme culturel, mais ce ne serait pas de gaîté de coeur que j’accepterais de voir des cultures balayées par l’Histoire, surtout quand il s’agit de micro-sociétés dont les structures sociales, archaïques, c’est sûr, sont néanmoins une survivance miraculeuse au milieu du nivellement des cultures de masse (occidentale, islamique, chinoises peut-être…).

      • @ COLRE

        D’accord avec toi, encore une fois. Il faut vraiment être aveuglé par des lunettes roses pour ne pas constater que deux ou plusieurs groupes marqués par d’importantes différences culturelles (ce facteur est même plus important que l’économique) et de force relativement égale ne peuvent coexister pacifiquement (la paix armée ?) que dans une certaine forme d’indifférence mutuelle éventuellement égratignées par des échanges plus intimes et plus poussés basés sur des intérêts économiques mutuels bien compris.

        A propos de ce sujet et à propos des fantasmes qu’évoque COLRE dans les rapports inter-groupes, je reviens sur les rapports entre les romanichels et les villageois de mon enfance. Dès que les roms avaient installé leur campement près de la rivière, il m’était strictement interdit, comme aux autres enfants, de m’en approcher pour des raisons hautement sécuritaires : ma grand-mère ne cessait de me rappeler que « ces gens-là » enlevaient les petits enfants et parfois les mangeaient, ce qui me foutait de terribles chocottes quand j’étais tout petit. Croyait-elle vraiment à ses balivernes charriées par l’inconscient fantasmatique collectif lorsqu’elle accueillait aimablement les mêmes roms pour qu’ils rempaillent ses chaises ou réparent ses paniers, et alors qu’elle savait que dans la réalité, aucun enfant n’avait jamais été ni enlevé ni mangé suite au passage des roms ? Difficile à dire. Les fantasmes ont la peau dure et coexistent la plupart du temps avec des réalités qui les démentent. En tout cas, en dehors des rencontres strictement utilitaires basées sur des échanges économiques, il n’y avait pas d’échanges entre roms et villageois. Chacun restait dans son coin… et les vaches étaient bien gardées !

        Pour revenir à la coexistence des cultures et ethnies différentes, il faut rappeler que le melting pot étasunien n’est qu’un vulgaire mythe qui n’a jamais eu le moindre début d’existence dans la réalité. Partout où j’ai voyagé, j’ai constaté ce même phénomène : à de très rares expressions près, les groupes socio-culturels trop différents au mieux s’ignorent poliment, chacun vivant de son côté selon ses coutumes propres, au pire se foutent sur la gueule, et la culture dominante tend toujours à essayer de dominer et à essayer de faire disparaître la dominée. Et ce n’est pas avec des règlements européens humanistes que cela changera, c’est trop ancré dans les structures anthropologiques profondes au carrefour de l’animalité et de l’humanité.

        Je suis moi aussi opposé au relativisme culturel. Je ne vois pas quel pourrait être l’intérêt pour les roms et pour les autres de maintenir intact leur tribalisme sexiste, inculte, archaïque et violent. Les nomades ne pourront de toute façon le conserver que s’ils se soumettent à l’assistanat, quasi seule alternative à la délinquance économique qui s’impose à eux depuis que les petits métiers manuels qu’ils exerçaient auparavant ont disparu. Perso je n’ai rien contre le nomadisme en soi -si j’ai énormément pratiqué la grande randonnée pédestre, c’était pour jouir de ce plaisir itinérant ! – mais il faut bien reconnaître que l’UE devra essayer de sédentariser ces nomades et de les obliger à scolariser sérieusement leurs enfants, afin que ceux-ci aient au moins la possibilité, grâce à l’éducation donc à une forme de sédentarité au moins relative, de sortir éventuellement du piège que constitue leur communauté.

        Et puis il y a nomades et nomades. Les Roms qui viennent de l’Europe de l’Est sont pour la plupart des ex-sédentarisés contre leur gré qui migrent à cause de la misère, et pas des vrais nomades.

        Enfin, toujours concernant le relativisme culturel, je pense qu’il est possible pour les groupes assimilés de conserver ce qui dans leur culture relève du folklore (chants, danses, habitudes culinaires par ex.). Sur le marché de Dijon par ex., j’ai été à une époque assez pote avec une tribu gitane sédentarisée très intégrée et vivant de vente de vêtements… et de rempaillage de chaises ! Ils fréquentent les mêmes bistrots que tout le monde sans que cela pose aucun problème, sont parfaitement intégrés et admis par les autres forains, et ouverts aux autres tout en conservant leurs coutumes.

        • COLRE

          Nous sommes complètement en phase, Marsu, et en plus, j’ai la même expérience que toi par mon grand-père, paysan pauvre et fils de paysan pauvre dans un coin isolé et archaïque : j’ai encore en mémoire ses tirades sur les « Romanichels » (prononcer avec un accent traînant de mépris). Petite, je me demandais bien ce qu’étaient ces gens si dangereux à la manière des croque-mitaines…

          On oublie trop souvent que le respect à l’égard d’un autre groupe est une innovation politique ou idéologique qui frise l’utopie et que l’on trouve pour l’essentiel chez les sociétés qui ont parcouru le chemin de l’universalisme des droits de la personne.
          En fait : les sociétés occidentales…

          Mais même cela ne suffit pas, évidemment ! Car si nos gouvernements et nos lois sont censés protéger (a priori) les minorités et leurs droits, en revanche, les réactions populaires sont rarement policées et ressortissent davantage de réactions primaires et simples…
          (et d’autant plus quand nos gouvernants irresponsables jouent les boute-feux et flattent le populisme… Suivez mon regard).

          Je suis complètement d’accord aussi avec ces observations :

          Partout où j’ai voyagé, j’ai constaté ce même phénomène : à de très rares expressions près, les groupes socio-culturels trop différents au mieux s’ignorent poliment, chacun vivant de son côté selon ses coutumes propres, au pire se foutent sur la gueule, et la culture dominante tend toujours à essayer de dominer et à essayer de faire disparaître la dominée. Et ce n’est pas avec des règlements européens humanistes que cela changera, c’est trop ancré dans les structures anthropologiques profondes au carrefour de l’animalité et de l’humanité.

          • @ COLRE

            Oui, c’est un fait de civilisation inouï et exceptionnel, et il est occidental, européen, donc à racines chrétiennes : ce respect relatif vis-à-vis d’un groupe dérangeant au nom de l’universalisme des droits de la personne. Et pour repondir sur ce que j’écrivais à propos du carrefour entre animalité et humanité, c’est sans doute ce qui explique en profondeur les hésitations et louvoiements des Etats de l’UE face au problème Rom. D’un côté, il y a la tentation atavique du « Comment se débarrasser de ces emmerdeurs ? » sur le mode NIMBY, et de l’autre le « Comment peut-on venir en aide à ce peuple minoritaire et en butte aux discriminations ? », et l’UE est coinçée entre les deux en essayant de trouver la moins mauvaise réponse possible en s’efforçant de combiner les deux questions, ce qui n’est pas loin de la quadrature du cercle.

  • Léon

    Au fait : pour répondre à l’une de vos demandes que nous avons trouvée fort légitime, il y aura bientôt une page unique à partir de laquelle il sera possible d’accéder à toutes les vidéos parues ici. Musicales et non musicales. J’y travaille.
    On dit quoi à Tonton Léon ? 8)

    • COLRE

      On dit merci !… 🙂 super, car je n’ai pas le temps, souvent, d’écouter ou visionner les vidéos, et après c’est trop tard…

  • Lorenzo

    Merci Tonton Léon ! on est gâtés,on ne loupera plus rien 😉

  • Dora

    Bonsoir léon, bonsoir à tous,
    Mes rencontres avec les Gens du Voyage (ou Manouches, ou Gitans ou Roms, qui n’ont pas le même statut en France) ont été parfois teintées
    d’agacement, comme sur une avenue du XIIème arrondissement de Paris où une femme avait saisi ma main au passage et prédit que j’allais rencontrer beaucoup d’épreuves et mourir jeune,
    de tristesse envers ceux qui attendaient qu’on vienne acheter l’unique paire de bottes de cavalier qu’ils avaient à proposer au marché de Debrecen en Hongrie,
    d’émerveillement en assistant au spectacle de la Volière Dromesco dont la structure avait été installée au milieu d’un bois en lisière d’une grande ville,
    de suspicion il y a un an lorsque j’ai aidé des Roms à remplir pour chacun une fiche concernant une demande pour des cours de langue française : ils comprenaient parfaitement mes questions mais ne parlaient pas un mot de français. Une interprète était censée les aider dans leurs démarches. Leurs enfants étaient scolarisés depuis plusieurs années en France. Ils faisaient des allers et retours en Pologne, en profitant de la prime de retour.
    J’ai aimé le film « Tyr-Na-Nog », ceux du réalisateur Tony Gatlif et puis en 2012 « Les fils du vent », véritable documentaire sur les musiciens Manouches, ceux de leur clan qui ont réussi, mais dont la situation reste précaire.