Mais le coran, compte tenu de la réalité historique de son écriture, cahotique, progressive, incohérente et désordonnée, réserve parfois des surprises, des passages bizarres et incompréhensibles qu’une approche scientifique considère généralement comme y figurant par erreur, conséquence probable de la médiocrité des compilateurs et de la précipitation qui a présidé à ce travail. Il s’agit souvent des reliquats de mysticisme pré-islamique et de légendes empruntées à d’autres cultures moyen-orientales, sur lesquels évidemment les doctes barbus, par la suite, « sècheront » lamentablement ou laisseront leur imagination délirer, fournissant, en raison de l’obscurité des textes, de la matière à des courants islamiques ésotériques ou mystiques. ( On recommande la lecture de ce lien vers le texte de Pierre Lory, mais après avoir lu d’abord l’article)
Le meurtrier d’enfant
(plus connu sous le surnom de ‘Serviteur des deux Mers’)
Le récit coranique surgit dans la sourate sans crier gare, et il est très linéaire: il est clairement intégré là, sans aucune raison. Moïse est là, pas forcément celui que l’on connait. Le nom Moïse, sans plus. De toute façon, le « serviteur » est le héros principal: à l’origine, il devait être une seule et même personne, qui s’est ensuite dédoublée.
Quels sont donc les actes commis? Une petite liste ne sera pas de trop.
- L’affaire du poisson qui doit servir de repas, et qui revient à la vie et replonge dans la mer. La scène concerne un Moïse et un serviteur, pour l’instant le sien. C’est un lieu commun de l’hagiographie byzantine, et l’on en découvre des traces jusqu’en 1453 à Constantinople. On a pu le relier avec un passage du Roman d’Alexandre, où la mésaventure arrive au cuisinier du conquérant.
- Rencontre avec un serviteur dit « de nous »: de la divinité. Le rapport de force s’inverse, et Moïse devient l’initié, et demande à suivre son maître en tout.
- Le mystérieux serviteur commence par faire couler un navire. Notons que l’idée du navire qui coule n’est vraiment pas arabe, mecquoise, ou bédouine.
- Les deux sont rejetés d’une ville et réparent un mur (qu’ils auraient dû détruire en fait).
- L’acte suivant est le plus terrible: il tue un enfant, a priori sans raison.
- A la fin bien entendu, intervient l’explication: tous les actes sont dus à la connaissance octroyée par Allah, et donc par une sorte de prescience. La méthode suivie est celle de l’oniromancie, soit la divination par les songes, qui sont interprétés de telle ou telle façon. Ici, interprétation islamique, qui explique, défend, excuse tout par l’islamisme. On sait que l’oniromancie était connue chez les Arabes et qu’elle se répandra aussi sous l’islamisme, influencée par l’hellénisme.
( En note, pour les curieux, voici les justifications trouvées: 1/ le navire était à des pauvres, et il l’a immobilisé pour éviter qu’il soit confisqué par un roi. 2/ le mur contenait un trésor qui devait être transmis à deux orphelins, mais il ne fallait pas leur donner avant l’âge adulte. 3/ l’enfant était un infidèle et il allait pousser ses parents à l’infidélité. Ensuite, les parents donneront naissance à un enfant pieux…)
Au total, le texte est une sorte de récit édifiant, reproduisant un voyage initiatique, composé de manière onirique, et jouant avec l’immoralité, afin d’illustrer la préscience divine. Il n’a pas grand chose d’islamique, en fait. Il devait traîner dans le Proche-Orient de la fin de l’Antiquité, sous forme orale, à destination d’un public très populaire.
( Corpus coranique d’Othman 18/ 60- 82).[NDLR : une précision, ce qui est inscrit dans la parenthèse indique qu’il s’agit du texte du coran dans sa version « définitive » élaborée sous la direction du Calife Othmân . 18/ 60-82 signifie : sourate 18, versets 60 à 82 ; ]
(Bukhari, Sahih 3/44/122). [ Le haddit de Bukhari se rapportant à ce passage du coran]
En effet, Moïse prit un poisson dans un panier et partit avec son page, Yûshu ibn Nûn. A leur arrivée au rocher, ils succombèrent au sommeil, et le poisson, qui fut une surprise pour eux, de se faufiler du panier en direction de la mer. Quant à eux, ils continuèrent à marcher durant le journée et la nuit. Le lendemain matin, Moïse dit à son page :
Or Moïse n’avait senti la fatigue le regagner que lorsqu’il dépassa l’endroit auparavant fixé.
Sur ce, ils prirent le chemin de la côte, ils n’avaient pas de navire. Et un bateau de passer devant eux. Ils demandèrent alors à ses occupants de les prendre avec eux. On reconnut al-Khadir, d’où on accepta de les embarquer gratuitement.
Il se dirigea ensuite à une planche du navire et l’enleva. Moïse dit :
Ce fut le premier oubli de la part de Moïse.
Ils reprirent leur chemin, et une fois dans un village ils demandèrent à ses habitants quelques chose à manger mais on leur refusa l’hospitalité. Après quoi, ils virent un mur sur le point de s’écrouler.
Le Prophète dit enfin :
Les références de ce récit selon le Mahomet de M. Gaudefroy-Demonbynes
C’est la haute figure de Moïse que le Coran a évoquée pour accompagner Al Khidr à la recherche de la source de vie et le conduire, en réalité, à celle de la modestie et de la sagesse. Le récit de cette aventure est réuni à deux autres dans la sourate 18 : celle des Sept Dormants, preuve de la résurrection et celle d’Alexandre et de la digue contre Gog et Magog. Toutes les trois redisent la suprême puissance d’Allah.
L’histoire de Moïse et d’Al Khidr apparait dans le Coran, sans préambule, sous la forme mystérieuse qui convient à un conte populaire, transformé en révélation. « Alors Moïse dit à son famulus (fata) : je n’aurai de cesse que j’atteigne la réunion des deux mers, dussé-je voyager des siècles ! Quand ils eurent atteint le lieu où elles se réunissent, ils oublièrent leur poisson qui prit sa course souterraine dans la mer. Quand ils l’eurent dépassé, il dit à son famulus : donne-nous notre repas : à ce voyage nous avons gagné de la fatigue. — Vois-tu, dit-il, comme nous atteignions le rocher, j’ai oublié le poisson ; ce ne peut être que Satan qui m’ait empêché de m’en souvenir, et il a pris son chemin dans la mer, merveilleusement. — C’est cela dit-il, que nous cherchions à atteindre. — Et ils revinrent exactement sur leurs pas. »
Ce texte obscur est un écho de la grande expédition d’Alexandre, racontée par la littérature judéo-chrétienne, parmi les diverses versions connues qu’elle y a prises, la plus proche du Coran est celle de l’évêque jacobite Jacques de Saruj, mort en 521. On la trouve dans une homélie en syriaque qui raconte aussi l’histoire des Sept Dormants . Alexandre est parti à la conquête du monde jusqu’à la région des Ténèbres, jusqu’au monde des Bienheureux et à la source paradisiaque de la vie éternelle. Selon l’évêque, Alexandre a organisé une expédition dont le but apparent est le pays de l’obscurité, aux confins de la terre, on dirait volontiers de la mer Ténébreuse. Il monte dans l’Inde où il consulte de sages vieillards, et l’un d’eux lui sert de guide pour continuer son voyage ; en cours de route Alexandre lui apprend que ce qu’il cherche, c’est la source de la vie. Le vieillard ne la connait pas, mais il sait que c’est l’une de celles qu’ils vont rencontrer sur leur chemin, Alexandre charge son cuisinier de la découvrir en jetant dans chacune d’elles un poisson salé ; et un jour voici que le poisson frétille et nage si rapide que c’est en vain que le cuisinier se jette à l’eau pour le rattraper ; il rejoint bien vite Alexandre et cherche à le ramener à la source de la vie, mais il ne sait plus le retrouver. Le vieillard s’efforce d’apaiser Alexandre qui se montre d’autant plus furieux que son cuisinier, ayant plongé dans la source, est devenu immortel. « Ne pouvant réussir à le mettre à mort, il le fit enfermer dans une caisse de bronze et jeter dans la mer, où il devint un génie des eaux. »
Une version talmudique connait aussi la source de vie, dans laquelle Alexandre fait laver ses poissons salés ; mais c’est une source du paradis ; et Friedländer après Nöldeke, refuse de trouver dans ce texte l’origine du Pseudo-Callisthène. Or le Coran ne parle pas de la source de vie : le poisson disparait mystérieusement. Il n’est guère vraisemblable que ce soit un oubli des récitateurs coraniques ; des commentateurs ont supposé que Muhammad avait redouté d’évoquer par là une force qui eut été étrangère à la toute-puissante direction de la vie des hommes par Allah .
On ne saurait négliger le Pseudo-Callisthène (300 après J.-C.) ; on rapproche nécessairement le nom du compagnon d’Alexandre, Glaucos, de celui du compagnon de Moïse, car, dans la suite du récit coranique il s’appelle Al Khidr ou Al Khudr, c’est-à-dire le vert, le glauque . « Et tous deux rencontrèrent là l’un de nos serviteurs auquel nous avons accordé une spéciale faveur et que nous avons instruit de quelque chose de notre science. » Moïse lui demande de l’accompagner. Moïse souhaite « qu’il lui enseigne de ce qu’il sait, comme direction de vie ». « Tu ne seras pas capable d’être patient envers moi. Comment le serais-tu… » Moïse promet de ne l’interroger sur rien avant qu’il ne l’en ait informé, et ils se mettent en route. Le sage saborda un bateau dont les marins les ont accueillis sans leur faire payer leur passage ; à terre, il tue un jeune garçon inoffensif ; puis, il répare un mur croulant chez des gens qui lui ont refusé l’hospitalité. A chaque fois, Moïse s’indigne et le sage lui montre qu’il manque à sa parole : à la troisième, il prend congé, après avoir expliqué les raisons profondes de ses actes . Le bateau, une fois endommagé, ne sera pas confisqué par un méchant roi. Le sage vieillard a craint que le jeune garçon n’égare ses père et mère qui sont croyants ; et la tradition ajoute qu’il a découvert sur son épaule la marque de sa future impiété et damnation, — Il y a au pied du mur un trésor dont il fallait réserver la découverte à deux orphelins quand ils seraient adultes .
Le récit talmudique qui met en scène le prophète Élie et Josua ben Lévi est aussi à la base de la légende coranique. La tradition syriaque a mis Moïse à la place de Josua ; Muhammad ne parait pas avoir rapproché Al Khidr d’Élie, qu’il a nommé ailleurs Elyas. Des traditions musulmanes appellent le compagnon de Moïse Yucha‘ b. Nun, Josua fils de Poisson, ce qui rappelle à la fois la légende talmudique et le poisson, symbole d’immortalité dans l’ancien art chrétien .
La doctrine musulmane voit bien que cette aventure est une leçon de sagesse qu’Allah donne à Moïse qui s’est vanté d’être l’homme le plus sage de son temps ; il a trouvé, sinon la source de vie, du moins la croyance en l’infini de l’inconnaissable .
Mais des traditionalistes ont pensé que tout cela était indigne de Moïse et ils ont fait dire à Muhammad que le héros en fut un très ancien Musa qui n’a aucun rapport avec le Prophète Moïse .
Les commentaires du Coran sont en désaccord sur le sens du mot « passage » ; suivant une tradition, Moïse et Josua ben Nun découvrent un passage à sec à travers la mer pour atteindre l’ile, près de laquelle ils trouvent Al Khidr assis sur un tapis dans la mer .
Les commentateurs ont voulu situer le lieu de la rencontre de Moïse avec Al Khidr, l’endroit, dit la légende syriaque, « où les eaux claires se mêlent aux flots de la mer Ténébreuse » Ils ont cherché vers l’Inde et la Chine les Océans mystérieux. Au VIIIe siècle, on a pu penser au détroit de Gibraltar, que Musa ben Nusayr traversait en 711, et où il découvrait les flacons de bronze où Salomon avait enfermé les djinns rebelles .
Al Khidr est un personnage très ancien qui a vécu du temps d’Afridun, de Sem fils de Noé, de Caïn, d’Abraham, de Pharaon, etc. C’est un prophète qui vivra, invisible, jusqu’au Jour de la Résurrection, soit parce qu’il a enterré Adam après le déluge, soit parce qu’il a bu à la source de vie . Dans le Coran comme dans l’homélie syriaque de l’évêque Jacques de Saruj, la légende de Moïse et d’Al Khidr est unie à celle d’Alexandre et de la digue contre Gog et Magog, autre preuve de la toute-puissance d’Allah. Le Bicornu, [NDRL : ‘Alexandre le Grand] après être parvenu au pays du Couchant du Soleil, se tourne vers celui du Levant, « Il parvint entre les deux digues et il trouva au-delà d’elles des gens qui comprenaient à peine un langage. Bicornu, dirent-ils, Gog et Magog sont néfastes sur la terre ; que ne te fournirions-nous pas des ressources pour que tu fasses une digue entre eux et nous. — Donnez-moi des morceaux de fer pour que je remblaie entre les deux versants du défilé. — Soufflez, dit-il, jusqu’à ce qu’il y ait du feu. Venez à moi, que j’y verse du bitume. — Et ils ne purent pas la franchir, et ils ne purent pas la percer. Ce fut une faveur d’Allah . »
(M. Gaudefroy-Demonbynes, Mahomet, p.366-370).
