Le meurtrier d’enfant

Un petit rappel est nécessaire sur la manière dont fonctionne la transmission de la religion musulmane.
Au départ on a donc le coran, parole divine dont Muhammad n’est que la voix, gravée pour toujours dans le marbre depuis la rédaction/compilation qui en a été faite sous l’autorité du calife Othmân à partir de 647.

Puis on a l’exemple du prophète lui-même, le musulman parfait que le croyant doit s’efforcer d’imiter, et dont la vie est rapportée par les fameux haddits. Ce sont des récits recueillis, transmis, inventés, enjolivés, déformés par des « savants » qui prétendent, en confrontant leur interprétation du coran avec ce qu’ils croient ou prétendent savoir de la vie du prophète, édicter des règles de conduite, des rites, des conseils, des lois afin de guider les fidèles dans la bonne pratique. L’imam al-Bukhari qui a vécu au IX ème siècle est celui qui est l’auteur du recueil considéré comme le plus « authentique » de l’islam sunnite.

Mais le coran, compte tenu de la réalité historique de son écriture, cahotique, progressive, incohérente et désordonnée, réserve parfois des surprises, des passages bizarres et incompréhensibles qu’une approche scientifique considère généralement comme y figurant par erreur, conséquence probable de la médiocrité des compilateurs et de la précipitation qui a présidé à ce travail. Il s’agit souvent des reliquats de mysticisme pré-islamique et de légendes empruntées à d’autres cultures moyen-orientales, sur lesquels évidemment les doctes barbus, par la suite, « sècheront » lamentablement ou laisseront leur imagination délirer, fournissant, en raison de l’obscurité des textes, de la matière à des courants islamiques ésotériques ou mystiques. ( On recommande la lecture de ce lien vers le texte de Pierre Lory, mais après avoir lu d’abord l’article)

En voici un, particulièrement étrange, qui a bien intéressé Iskender et l’équipe d’IDO. Bukhari, dans son interprétation, fait référence à un mystérieux al-Khadir qui aurait été le compagnon de Moïse dans cette aventure. On vous met ensuite le passage du Mahomet de M. Gaudefroy-Demonbynes qui le concerne. Bonne lecture.
César
…. et pour aller plus loin, un excellent auteur .
—————————————————————————————————————————————————————————————————————-

Le meurtrier d’enfant

(plus connu sous le surnom de ‘Serviteur des deux Mers’)

Ce serait un acte de servilité sans nom que de suivre l’avis de Bukhari, le pire guide qui soit, celui qui veut tromper, ou bien qui conduit sur le bon chemin malgré lui. Il reproduit un récit selon lequel le bizarre personnage, onirique s’il en est, du récit intégré à la sourate 18, associé à Moïse, serait l’autre bizarre, al Khadir. Mais rien ne le prouve, rien ne permet de l’affirmer. Alors, comme nous ne sommes pas musulmans du tout, nous ne l’acceptons pas comme tel, ou alors nous le prenons comme une donnée à traiter, sans plus. Il vaut mieux traiter la question séparément. Il y a déjà beaucoup à dire sur le personnage anonyme et sur le récit qui le concerne.
Reste à mentionner que Khadir ou pas Khadir, cette histoire a excité la foule des mystiques, qui a cherché un sens spécial à une sorte de pseudo-aventure initiatique.
Pour bien le distinguer des autres figures coraniques, il sera appelé ici « Le meurtrier d’enfant », puisque dans ses aventures, il se distingue ainsi: Bukhari précise qu’il coupe la tête d’un enfant. C’est bien la première fois qu’il est nommé ici. Il reste probable que le nom de Khadir et tout le cortège fantaisiste qui l’accompagne a permis d’étourdir le public, et ne pas trop regarder le contenu du récit. Laissons donc tomber Khadir. Il sera étudié plus tard.

Le récit coranique surgit dans la sourate sans crier gare, et il est très linéaire: il est clairement intégré là, sans aucune raison. Moïse est là, pas forcément celui que l’on connait. Le nom Moïse, sans plus.  De toute façon, le « serviteur » est le héros principal: à l’origine, il devait être une seule et même personne, qui s’est ensuite dédoublée.

La structure est linéaire, et elle juxtapose des épisodes d’une sorte de voyage initiatique , d’un couple, le maître (ici Moïse) et le mystérieux serviteur. Mais l’initiation n’est pas l’origine du récit. On peut y déceler bien plus, et plus profond: d’abord, cela ressemble à s’y méprendre à un rêve, ou à un cauchemar. La situation est onirique dans le sens où le personnage commet sans raison une série d’actes outranciers, absurdes, gratuits. L’anthropologie nous dirait qu’il s’agit là de rituels de ruptures et d’ inversion: le personnage commet des actes anormaux qui lui permettent l’accès, ensuite, à la normalité de l’âge adulte. A la fin, comme une sorte de résolution de l’énigme, le personnage donne les raisons qui l’ont amené aux abominations. Chaque fois, le serviteur devient davantage celui d’Allah que celui de Moïse, et  chaque fois, c’est la « Direction » d’Allah qui lui a ordonné d’agir ainsi. D’une certaine manière (ayons encore mauvais esprit), le Serviteur est l’archétype du fanatique, qui est responsable des atrocités les plus déraisonnables,et qui trouve en Allah la raison d’être et la légitimité de ce qu’il a fait.

Quels sont donc les actes commis? Une petite liste ne sera pas de trop.

  1. L’affaire du poisson qui doit servir de repas, et qui revient à la vie et replonge dans la mer. La scène concerne un Moïse et un serviteur, pour l’instant le sien. C’est un lieu commun de l’hagiographie byzantine, et l’on en découvre des traces jusqu’en 1453 à Constantinople. On a pu le relier avec un passage du Roman d’Alexandre, où la mésaventure arrive au cuisinier du conquérant.
  2. Rencontre avec un serviteur dit « de nous »: de la divinité. Le rapport de force s’inverse, et Moïse devient l’initié, et demande à suivre son maître en tout.
  3. Le mystérieux serviteur commence par faire couler un navire. Notons que l’idée du navire qui coule n’est vraiment pas arabe, mecquoise, ou bédouine.
  4. Les deux sont rejetés d’une ville et réparent un mur (qu’ils auraient dû détruire en fait).
  5. L’acte suivant est le plus terrible: il tue un enfant, a priori sans raison.
  6. A la fin bien entendu, intervient l’explication: tous les actes sont dus à la connaissance octroyée par Allah, et donc par une sorte de prescience.  La méthode suivie est celle de l’oniromancie, soit la divination par les songes, qui sont interprétés de telle ou telle façon. Ici, interprétation islamique, qui explique, défend, excuse tout par l’islamisme. On sait que l’oniromancie était connue chez les Arabes et qu’elle se répandra aussi sous l’islamisme, influencée par l’hellénisme.
( En note, pour les curieux, voici les justifications trouvées: 1/ le navire était à des pauvres, et il l’a immobilisé pour éviter qu’il soit confisqué par un roi. 2/ le mur contenait un trésor qui devait être transmis à deux orphelins, mais il ne fallait pas leur donner avant l’âge adulte. 3/ l’enfant était un infidèle et il allait pousser ses parents à l’infidélité. Ensuite, les parents donneront naissance à un enfant pieux…)

Au total, le texte est une sorte de récit édifiant, reproduisant un voyage initiatique, composé de manière onirique, et jouant avec l’immoralité, afin d’illustrer la préscience divine. Il n’a pas grand chose d’islamique, en fait. Il devait traîner dans le Proche-Orient de la fin de l’Antiquité, sous forme orale, à destination d’un public très populaire.

Il a été très peu étudié par les islamologues, et on ne peut que le regretter.
-oOo-

( Corpus coranique d’Othman 18/ 60- 82).[NDLR : une précision, ce qui est inscrit dans la parenthèse indique qu’il s’agit du texte du coran dans sa version « définitive » élaborée sous la direction du Calife Othmân . 18/ 60-82 signifie : sourate 18, versets 60 à 82 ; ]

(Rappelle-toi) quand Moïse dit à son valet: « Je n´arrêterai pas avant davoir atteint le confluent des deux mers, dussé-je marcher de longues années »
Puis, lorsque tous deux eurent atteint le confluent, ils oublièrent leur poisson qui prit alors librement son chemin dans la mer. »
Puis, lorsque tous deux eurent dépassé [cet endroit,] il dit son valet: « Apporte-nous notre déjeuner: nous avons rencontré de la fatigue dans notre présent voyage »
[Le valet lui] dit: « Quand nous avons pris refuge près du rocher, vois-tu, j´ai oublié le poisson – le Diable seul m´a fait oublier de (te) le rappeler – et il a curieusement pris son chemin dans la mer ».
[Moïse] dit: « Voilà ce que nous cherchions ». Puis, ils retournèrent sur leurs pas, suivant leurs traces.
Ils trouvèrent l´un de Nos serviteurs à qui Nous avions donné une grâce, de Notre part, et à qui Nous avions enseigné une science émanant de Nous.
Moïse lui dit: « Puis-je suivre, à la condition que tu m´apprennes de ce qu´on t´a appris concernant une bonne direction? »
[L´autre] dit: « Vraiment, tu ne pourras jamais être patient avec moi.
Comment endurerais-tu sur des choses que tu n´embrasses pas par ta connaissance? ».
[Moïse] lui dit: « Si Allah veut, tu me trouvera patient; et je ne désobéirai à aucun de tes ordres ».
« Si tu me suis, dit [l´autre,] ne m´interroge sur rien tant que je ne t´en aurai pas fait mention ».
Alors les deux partirent. Et après qu´ils furent montés sur un bateau, l´homme y fit une brèche. [Moïse] lui dit: « Est-ce pour noyer ses occupants que tu l´as ébréché? Tu as commis, certes, une chose monstrueuse! »
[L´autre] répondit: « N´ai-je pas dit que tu ne pourrais pas garder patience en ma compagnie? ».
« Ne t´en prend pas à moi, dit [Moïse,] pour un oubli de ma part; et ne m´impose pas de grande difficulté dans mon affaire »
Puis ils partirent tous deux; et quand ils eurent rencontré un enfant, [l´homme] le tua. Alors [Moïse] lui dit: « As-tu tué un être innocent, qui n´a tué personne? Tu as commis certes, une chose affreuse! »
[L´autre] lui dit: « Ne t´ai-je pas dit que tu ne pourrais pas garder patience en ma compagnie?
« Si, après cela, je t´interroge sur quoi que ce soit, dit [Moïse,] alors ne m´accompagne plus. Tu seras alors excusé de te séparer de moi ».
Ils partirent donc tous deux; et quand ils furent arrivés à un village habité, ils demandèrent à manger à ses habitants; mais ceux-ci refusèrent de leur donner l´hospitalité. Ensuite, ils y trouvèrent un mur sur le point de s´écrouler. L´homme le redressa. Alors [Moïse] lui dit: « Si tu voulais, tu aurais bien pu réclamer pour cela un salaire ».
« Ceci [marque] la séparation entre toi et moi, dit [l´homme,] Je vais t´apprendre l´interprétation de ce que tu n´as pu supporter avec patience.
Quant au garçon, ses père et mère étaient des croyants; nous avons craint qu´il ne leur imposât la rébellion et la mécréance.
Nous avons donc voulu que leur Seigneur leur accordât en échange un autre plus pur et plus affectueux.
Et quant au mur, il appartenait à deux garçons orphelins de la ville, et il y avait dessous un trésor à eux; et leur père était un homme vertueux. Ton Seigneur a donc voulu que tous deux atteignent leur maturité et qu´ils extraient, [eux- mêmes] leur trésor, par une miséricorde de ton Seigneur. Je ne l’ai d’ailleurs pas fait de mon propre chef. Voilà l’interprétation de ce que tu n´as pas pu endurer avec patience ».
:::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

(Bukhari, Sahih 3/44/122). [ Le haddit de Bukhari se rapportant à ce passage du coran]

Said ben Jubayr dit : J’ai dit une fois à ibn Abbâs :
« Nawf al Bakâly prétend que Moïse qui avait accompagné al-Khadir n’était pas Moïse des israélites, c’était, d’après lui, un autre Moïse… »
« il ment, cet ennemi d’Allah », répliqua ibn Abbâs,
« Ubay ben Ka’b m’a rapporté que le Prophète avait dit ceci :
« Une fois, Moïse le prophète se leva pour prêcher les banu Isra’il [NDLR : Les juifs]. On l’interrogea alors :
— Qui est le plus savant des gens ?
—Moi, je suis le plus savant, répondit-il, d’où Dieu lui reprocha cette réponse qui ne reporte pas le savoir à lui; puis Il lui révéla ceci :
— Il y a, au confluent des deux eaux, un homme parmi Nos Homme qui est plus savant que toi.
— O Seigneur ! implora Moïse, comment le rencontrer ?
— Mets un poisson dans un panier : lui expliqua-t-on, et une fois ce poisson perdu tu trouveras l’homme.

En effet, Moïse prit un poisson dans un panier et partit avec son page, Yûshu ibn Nûn. A leur arrivée au rocher, ils succombèrent au sommeil, et le poisson, qui fut une surprise pour eux, de se faufiler du panier en direction de la mer. Quant à eux, ils continuèrent à marcher durant le journée et la nuit. Le lendemain matin, Moïse dit à son page :

— Apporte le déjeuner ! ce voyage nous a fatigués.

Or Moïse n’avait senti la fatigue le regagner que lorsqu’il dépassa l’endroit auparavant fixé.

— As-tu vu lorsque nous nous sommes mis sous le rocher ?
— C’est là-bas que j’ai oublié le poisson.
—  C’est ce que nous cherchions, s’écria Moïse
Ils rebroussèrent chemin et une fois près du rocher ils virent un homme enveloppé dans un vêtement ou qui s’était enveloppé dans son vêtement. Moïse prononça le salut.
Al-Khadir dit :
— Comment est-ce possible que tu connaisses le salam [ salut] en usage dans votre pays ?
— Mais je suis Moïse !
— Moïse des banu Isrâ’il ?
— Oui, répondit Moïse avant de reprendre : puis-je te suivre afin que tu m’enseignes de l’enseignement de la voie droite que tu as reçu ?
—  Tu ne pourra être patient avec moi. ô Moïse ! dit al-Khadir, j’ai une partie de la science de Dieu que tu ne connais pas; et toi, tu as une science qu’il t’a enseignée et que je ne connais pas.
— Tu me trouvera patient, si Allah le veut; et je ne te désobéirai en aucun cas.

Sur ce, ils prirent le chemin de la côte, ils n’avaient pas de navire. Et un bateau de passer devant eux. Ils demandèrent alors à ses occupants de les prendre avec eux. On reconnut al-Khadir, d’où on accepta de les embarquer gratuitement.

Un oiseau vint se poser sur le bord du bateau et piqua son bec une ou deux fois dans la mer.
Al-Khadir dit :
— O Moïse ! ta science et la mienne n’ont été prises de la science d’Allah que comme la goutte qui vient d’être puisée de la mer par cet oiseau.

Il se dirigea ensuite à une planche du navire et l’enleva. Moïse dit :

—Ces gens nous ont embarqués gratuitement et te voilà en train de saborder pour noyer ses occupants !
— Ne t’ai-je pas dit que tu ne pourras être patient avec moi ?
—  Ne m’en veux pas d’avoir oublié.

Ce fut le premier oubli de la part de Moïse.

Ils reprirent leur marche et au cours du chemin, ils virent un enfant en train de jouer avec d’autres enfants. Al-Khadir mit la main sur la tête de cet enfant et la lui arracha.
— Mais tu viens de tuer une âme innocente sans qu’il y eût crime de sa part !
— Ne t’ai-je pas dit que tu ne pourras être patient avec moi ? »

Ils reprirent leur chemin, et une fois dans un village ils demandèrent à ses habitants quelques chose à manger mais on leur refusa l’hospitalité. Après quoi, ils virent un mur sur le point de s’écrouler.

Al-Khadir le redressa. Moïse dit :
— Que n’as-tu consenti à prendre pour ce travail un salaire ?
— Ceci marquera notre séparation. »

Le Prophète dit enfin :

« Qu’allah soit miséricordieux envers Moïse ! Nous aurions bien voulu qu’il fût patient de sorte qu’il nous eût raconté plus de leur histoire. »
————————————————————————————————————————————————————————————————————-

Les références de ce récit selon le  Mahomet de M. Gaudefroy-Demonbynes

C’est la haute figure de Moïse que le Coran a évoquée pour accompagner Al Khidr à la recherche de la source de vie et le conduire, en réalité, à celle de la modestie et de la sagesse. Le récit de cette aventure est réuni à deux autres dans la sourate 18 : celle des Sept Dormants, preuve de la résurrection et celle d’Alexandre et de la digue contre Gog et Magog. Toutes les trois redisent la suprême puissance d’Allah.

L’histoire de Moïse et d’Al Khidr apparait dans le Coran, sans préambule, sous la forme mystérieuse qui convient à un conte populaire, transformé en révélation. « Alors Moïse dit à son famulus (fata) : je n’aurai de cesse que j’atteigne la réunion des deux mers, dussé-je voyager des siècles ! Quand ils eurent atteint le lieu où elles se réunissent, ils oublièrent leur poisson qui prit sa course souterraine dans la mer. Quand ils l’eurent dépassé, il dit à son famulus : donne-nous notre repas : à ce voyage nous avons gagné de la fatigue. — Vois-tu, dit-il, comme nous atteignions le rocher, j’ai oublié le poisson ; ce ne peut être que Satan qui m’ait empêché de m’en souvenir, et il a pris son chemin dans la mer, merveilleusement. — C’est cela dit-il, que nous cherchions à atteindre. — Et ils revinrent exactement sur leurs pas. »

Ce texte obscur est un écho de la grande expédition d’Alexandre, racontée par la littérature judéo-chrétienne, parmi les diverses versions connues qu’elle y a prises, la plus proche du Coran est celle de l’évêque jacobite Jacques de Saruj, mort en 521. On la trouve dans une homélie en syriaque qui raconte aussi l’histoire des Sept Dormants . Alexandre est parti à la conquête du monde jusqu’à la région des Ténèbres, jusqu’au monde des Bienheureux et à la source paradisiaque de la vie éternelle. Selon l’évêque, Alexandre a organisé une expédition dont le but apparent est le pays de l’obscurité, aux confins de la terre, on dirait volontiers de la mer Ténébreuse. Il monte dans l’Inde où il consulte de sages vieillards, et l’un d’eux lui sert de guide pour continuer son voyage ; en cours de route Alexandre lui apprend que ce qu’il cherche, c’est la source de la vie. Le vieillard ne la connait pas, mais il sait que c’est l’une de celles qu’ils vont rencontrer sur leur chemin, Alexandre charge son cuisinier de la découvrir en jetant dans chacune d’elles un poisson salé ; et un jour voici que le poisson frétille et nage si rapide que c’est en vain que le cuisinier se jette à l’eau pour le rattraper ; il rejoint bien vite Alexandre et cherche à le ramener à la source de la vie, mais il ne sait plus le retrouver. Le vieillard s’efforce d’apaiser Alexandre qui se montre d’autant plus furieux que son cuisinier, ayant plongé dans la source, est devenu immortel. « Ne pouvant réussir à le mettre à mort, il le fit enfermer dans une caisse de bronze et jeter dans la mer, où il devint un génie des eaux. »

Une version talmudique connait aussi la source de vie, dans laquelle Alexandre fait laver ses poissons salés ; mais c’est une source du paradis ; et Friedländer  après Nöldeke, refuse de trouver dans ce texte l’origine du Pseudo-Callisthène. Or le Coran ne parle pas de la source de vie : le poisson disparait mystérieusement. Il n’est guère vraisemblable que ce soit un oubli des récitateurs coraniques ; des commentateurs ont supposé que Muhammad avait redouté d’évoquer par là une force qui eut été étrangère à la toute-puissante direction de la vie des hommes par Allah .

On ne saurait négliger le Pseudo-Callisthène (300 après J.-C.) ; on rapproche nécessairement le nom du compagnon d’Alexandre, Glaucos, de celui du compagnon de Moïse, car, dans la suite du récit coranique il s’appelle Al Khidr ou Al Khudr, c’est-à-dire le vert, le glauque . « Et tous deux rencontrèrent là l’un de nos serviteurs auquel nous avons accordé une spéciale faveur et que nous avons instruit de quelque chose de notre science. » Moïse lui demande de l’accompagner. Moïse souhaite « qu’il lui enseigne de ce qu’il sait, comme direction de vie ». « Tu ne seras pas capable d’être patient envers moi. Comment le serais-tu… » Moïse promet de ne l’interroger sur rien avant qu’il ne l’en ait informé, et ils se mettent en route. Le sage saborda un bateau dont les marins les ont accueillis sans leur faire payer leur passage ; à terre, il tue un jeune garçon inoffensif ; puis, il répare un mur croulant chez des gens qui lui ont refusé l’hospitalité. A chaque fois, Moïse s’indigne et le sage lui montre qu’il manque à sa parole : à la troisième, il prend congé, après avoir expliqué les raisons profondes de ses actes . Le bateau, une fois endommagé, ne sera pas confisqué par un méchant roi. Le sage vieillard a craint que le jeune garçon n’égare ses père et mère qui sont croyants ; et la tradition ajoute qu’il a découvert sur son épaule la marque de sa future impiété et damnation, — Il y a au pied du mur un trésor dont il fallait réserver la découverte à deux orphelins quand ils seraient adultes .

Le récit talmudique qui met en scène le prophète Élie et Josua ben Lévi est aussi à la base de la légende coranique. La tradition syriaque a mis Moïse à la place de Josua ; Muhammad ne parait pas avoir rapproché Al Khidr d’Élie, qu’il a nommé ailleurs Elyas. Des traditions musulmanes appellent le compagnon de Moïse Yucha‘ b. Nun, Josua fils de Poisson, ce qui rappelle à la fois la légende talmudique et le poisson, symbole d’immortalité dans l’ancien art chrétien .

La doctrine musulmane voit bien que cette aventure est  une leçon de sagesse qu’Allah donne à Moïse qui s’est vanté d’être l’homme le plus sage de son temps ; il a trouvé, sinon la source de vie, du moins la croyance en l’infini de l’inconnaissable .

Mais des traditionalistes ont pensé que tout cela était indigne de Moïse et ils ont fait dire à Muhammad que le héros en fut un très ancien Musa qui n’a aucun rapport avec le Prophète Moïse .

Les commentaires du Coran sont en désaccord sur le sens du mot « passage » ; suivant une tradition, Moïse et Josua ben Nun découvrent un passage à sec à travers la mer pour atteindre l’ile, près de laquelle ils trouvent Al Khidr assis sur un tapis dans la mer .

Les commentateurs ont voulu situer le lieu de la rencontre de Moïse avec Al Khidr, l’endroit, dit la légende syriaque, « où les eaux claires se mêlent aux flots de la mer Ténébreuse » Ils ont cherché vers l’Inde et la Chine les Océans mystérieux. Au VIIIe siècle, on a pu penser au détroit de Gibraltar, que Musa ben Nusayr traversait en 711, et où il découvrait les flacons de bronze où Salomon avait enfermé les djinns rebelles .

Al Khidr est un personnage très ancien qui a vécu du temps d’Afridun, de Sem fils de Noé, de Caïn, d’Abraham, de Pharaon, etc. C’est un prophète qui vivra, invisible, jusqu’au Jour de la Résurrection, soit parce qu’il a enterré Adam après le déluge, soit parce qu’il a bu à la source de vie . Dans le Coran comme dans l’homélie syriaque de l’évêque Jacques de Saruj, la légende de Moïse et d’Al Khidr est unie à celle d’Alexandre et de la digue contre Gog et Magog, autre preuve de la toute-puissance d’Allah. Le Bicornu, [NDRL : ‘Alexandre le Grand] après être parvenu au pays du Couchant du Soleil, se tourne vers celui du Levant, « Il parvint entre les deux digues et il trouva au-delà d’elles des gens qui comprenaient à peine un langage. Bicornu, dirent-ils, Gog et Magog sont néfastes sur la terre ; que ne te fournirions-nous pas des ressources pour que tu fasses une digue entre eux et nous. — Donnez-moi des morceaux de fer pour que je remblaie entre les deux versants du défilé. — Soufflez, dit-il, jusqu’à ce qu’il y ait du feu. Venez à moi, que j’y verse du bitume. — Et ils ne purent pas la franchir, et ils ne purent pas la percer. Ce fut une faveur d’Allah . »

(M. Gaudefroy-Demonbynes, Mahomet, p.366-370).


Lectures :12093
52 Commentaires
Inline Feedbacks
View all comments