Il y a eu de grandes « compositrices » au XIXème siècle

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De grandes « compositrices » de musique classique ont existé. J’ai pu en découvrir trois au moins, et il est frappant de voir à quel point, de manières différentes, leurs carrières ont été bridées, empêchées par leur condition de femme du XIX e siècle.

Clara Schumann

Commençons d’abord par, sans doute, la plus emblématique d’entre elles, Clara Schumann.
Enfant prodige, aussi précoce que Mozart, elle était la fille d’un pédagogue célèbre de piano, Friedrich Wieck. L’homme avait de grands projets pour sa fille et, à la manière de Léopold Mozart avec le jeune Wolfgang, en avait fait  une concertiste qu’il exhibait aux quatre coins de l’Europe, ambassadrice et preuve vivante de son talent de pédagogue…
Robert Schumann, âgé alors de 17 ans, vient prendre des cours de piano chez ce professeur célèbre et y découvre la très jeune Clara qui n’a encore que 8 ans. Une amitié sincère et une admiration réciproque, de pianiste à pianiste, naît entre ces deux jeunes gens qui ne se quittent plus.
Avec les années la jeune Clara devient une splendide jeune fille et leur touchante amitié se transforme en un amour véritable. Mais lorsque Robert, devenu déjà un compositeur célèbre, demande Clara, âgée alors de 18 ans, en mariage à son père, celui-ci s’y oppose formellement et brutalement.

Commence alors pour les deux amoureux une longue période où ils se voient en cachette, s’écrivent des lettres qui resteront parmi les plus beaux textes de correspondance amoureuse de l’histoire de la musique et arrivent même à se transmettre des messages musicaux lors des concerts de Clara. Ils réussirent à se marier après de longues années et au terme d’un procès que Robert Schumann intenta au père de Clara.

On aurait pu penser alors, que son talent allait exploser, d’autant que Robert veillait à faire éditer les oeuvres de sa femme autant que les siennes. Mais très vite ils eurent de nombreux enfants et l’apparition des premiers symptômes de la maladie mentale de Schumann exigèrent toute son attention et son énergie ; elle cessa progressivement de composer et se consacra à ses enfants et à la promotion de l’œuvre de son mari.
Lorsque ce dernier meurt, elle n’a que 37 ans et, malgré huit grosseses, est encore une très belle femme dont, en particulier, Johannes Brahms tombera éperdument amoureux, sans être payé de retour autrement que par de l’amitié. Si elle fut l’égérie de nombreux musiciens, il n’y avait pas de place dans le coeur ni dans l’esprit de Clara pour un autre que Robert, et jusqu’à sa propre mort, elle se consacrera à la promotion des oeuvres de son mari défunt. Et c’est auprès d’elle que Fanny Mendelssohn, celle dont nous allons parler maintenant, trouvera un peu de réconfort.

Clara Schumann a laissé une quarantaine d’oeuvres dont certaines sont de petits bijoux, comme ce nocturne pour lequel je n’ai pas trouvé de vidéo d’execution live.

Fanny Mendelssohn

Fanny Mendelssohn est un cas encore plus brutal de talent contrarié par sa condition de femme. Il s’agit, cette fois, de la sœur aînée du grand Felix Mendelssohn.

La prodigieusement douée Fanny se vit purement et simplement interdire, par son père d’abord, puis par son frère devenu adulte et le grand compositeur que l’on sait, de faire de la musique autrement que comme un passe-temps. Contrainte et forcée, elle dut obtempérer et , tout en continuant à composer régulièrement, se consacrera à l’oeuvre de son frère, devenant une sorte de double féminin de Félix; on sait que quelques-unes des oeuvres signées par son frère sont d’elle, en réalité.

Elle meurt assez jeune, à 41 ans, d’une attaque cérébrale, laissant son frère inconsolable et, dit-on, peut-être rongé par la culpabilité d’avoir empêché la carrière de sa sœur. Il mourut peu de temps après elle.
Elle laisse une oeuvre assez abondante ( une centaine de pièces) couvrant aussi bien le chant que la musique de chambre et symphonique.

Voici un extrait de ses « Six mélodies pour piano ».

Louise Farrenc

Le cas de Louise Farrenc est encore différent car les obstacles à sa carrière musicale ne sont pas venus de son entourage. Au contraire, elle a été poussée par ses parents, et surtout par l’homme qu’elle épouse en 1821, musicien lui-même et qui perçut rapidement le très grand talent de sa femme. Louise Farrenc s’est plutôt heurtée aux préjugés sociaux du milieu musical professionnel et aussi du public.

Selon l’auteur du Wiki qui lui est consacré, en France, au XIXe siècle pour être reconnu comme un grand compositeur, il fallait absolument composer des opéras, alors que Louise n’a écrit que de la musique instrumentale. Mais l’argument est mince, Chopin n’a pas écrit un seul opéra mais a pourtant été reconnu facilement de son vivant en France. A l’heure actuelle encore, Louise Farrenc qui a pourtant, elle aussi, laissé une œuvre assez abondante, est très peu jouée.

Voici une très belle étude pour piano :

Ici, le début de sa symphonie n°3 : du 100 % féminin, du chef d’orchestre au compositeur !…

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Trois musiciennes qui avaient certainement le talent des plus grands compositeurs de leur époque, que leur condition de femme au XIXe siècle a empêché de se révéler vraiment.

7 comments to Il y a eu de grandes « compositrices » au XIXème siècle

  • gold price

    Le fait d’être une femme était à l’époque un handicap sévère rendant toute carrière créative improbable. Il était communément établi qu’une femme ne pouvait pas avoir la puissance d’inspiration d’un homme. Alors, pour que l’on respecte son travail comme celui d’un « vrai » compositeur, Melanie Bonis a choisi de signer ses œuvres Mel Bonis, un pseudonyme sans connotation féminine. On rappelle souvent cette réflexion de Camille Saint-Saëns à Jean Gounod après avoir auditionné le quatuor de Mel Bonis en 1905 :  » Je ne croyais pas qu’une femme puisse écrire cela : elle connaît toutes les ficelles du métier !  » Norbert Dufourq parle aussi de cette difficulté d’être femme pour un compositeur. Il écrit de Mel Bonis dans la revue l’Orgue en 1983 :  » Mel Bonis décide d’écrire : la musique sourd, jaillit en elle en dépit des obligations répétées qu’une mère de famille doit assumer. Toute sensibilité, toute humour, toute bonté, mais aussi toute souffrance, la femme compositeur s’occupe peu de son message, ne sait pas le mettre en valeur auprès des éditeurs, chefs d’orchestre, interprètes. Elle garde par devers elle son précieux bagage, mais se complait à enrichir toujours plus son univers de rêve.  » Mel Bonis elle-même écrit au soir de sa vie, en 1933, au jeune flûtiste américain Normann Gifford :  » très accaparée dans ma jeunesse par des devoirs de famille, quoi que toujours hantée par la composition musicale, je ne pus me mettre au travail que tard, de sorte que, malgré mon âge avancé, je ne suis pas un vieux compositeur « . Dans certaines lettres à ses amies, elle parle de la nécessité de se reposer à la campagne et du plaisir rare de s’isoler pour composer. D’une facon générale, plus elle avance en âge, plus elle cherche l’isolement.

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    Une technique employée par les planteurs de poteaux indicateurs
    Le simple copier coller d’un autre site
    avant d’y implanter son panneau réclame
    ….

    .
    Vous pourrez retrouver le passage collé en intégralité sans aucune modification personnelle
    sur ce site chapitre femme et compositeur

  • D. Furtif

    Merci Gold Price pour ce commentaire qui enrichit l’article.
    Mais votre lien n’a rien à faire sur notre blog et nous tenons à en conserver la maitrise

  • Léon

    Par ailleurs, ce qui est disponible sur Youtube, je ne peux pas dire que cela soit très enthousiasmant comme musique. Mais bon, point de vue personnel…

    • D. Furtif

      Pas vraiment sérieux comme commentaire , le but de notre « correspondant » était de planter son poteau réclame.

  • Museum

    merci de signaler ce site, Musica et Memoria, riche et érudit, consacré à la musique en dehors des sentiers battus. Le visiteur passionné peut y découvrir de très nombreuses analyses. Celles sur l’orgue pourraient compléter agréablement les belles contributions de @Lapa sur l’histoire de l’orgue. Pour Mel Bonis, c’est vrai q’on aime ou pas, mais son histoire est passionnante et bien révélatrice d’une époque qui rappelle George Sand et la traditionnelle masculinisation du patronyme pour exister artistiquement.

  • silver account

    Du côté profane, le mouvement féminin se développe aussi mais de façon plus négative. Les « juglaressa » (provençal et espagnol : femmes jongleurs) et « trobairitz » (occitan : femmes troubadours) sont des musiciennes itinérantes très demandées mais peu considérées. Elles portent le poids de la réputation romaine : aux yeux des théologiens, les « juglaressa » demeurent des séductrices et des diablesses. Pourtant, certaines femmes de la noblesse et de la bourgeoisie s’accompagnent en chantant devant leurs hôtes. En fait, la représentation publique, qui est directement associée à une vertu légère, n’est pas tolérée.