Heureux comme les Dieux à Rome (5) Le Dieu des chrétiens (b)

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Aparté avec mes nombreux lecteurs.

On aurait pu attendre que je suive de plus près une version plus conforme aux « écritures » qui font loi dans cette présentation de l’histoire de la religion à Rome. Mais …

Mais Disons n’est pas là pour exposer les Vulgates des orthodoxies quelles qu’elles soient. Ce serait plutôt le cadre de la contestation libre et du risque de se tromper. D’autres , ailleurs , pratiquent cet exercice de c’est pas moi qui le dit c’est mon lien ,ou, regardez mon bel extrait plein de l’autorité d’un maître reconnu.

À cette tentative votre critique et vos objections sont attendues comme la plus bienveillante des réponses

Sur les blogs et les forums à la mode on emploie des mots qui sentent le médicament. Paradigme en est un. J’ai utilisé longtemps à la place: conception du monde ou système de valeurs, conception psychosociomorale…J’aurais dû y penser avant d’en avoir besoin aujourd’hui pour dire ce que le christianisme a de différent et d’irréductible quand il s’installe comme un coucou dans le nid de l’Empire Romain.

Qu’est-ce que le monde de l’Antiquité , le monde de l’Empire Romain ?

Un monde où la force fait loi un monde où la Vertu est la justification de la Force.

Pas grand chose de différent , direz vous, avec notre monde.

Regardons-y de plus près.Cette vertu est-elle la nôtre ?

Qu’est-ce qui est Bien , Honorable et Recommandable pour un Romain.

Être puissant , réussir dans sa vie et dans ses affaires.

Réunir toutes ces conditions est la manifestation de votre valeur morale. Vous êtes prospère donc vous êtes bénis des Dieux . Votre Fortune est la preuve de leur bienveillance. Que votre chance dans vos affaires publiques et privées ne soit que l’héritière de celles de vos parents importe peu. Au contraire cela conforte l’idée générale que toute votre famille vit sous la bienveillante protection des Dieux et que cette situation participe à une valeur fondamentale de l’Antiquité : la permanence, et que chaque jour elle amplifie une autre encore plus fondamentale : l’ancienneté vénérable.

Cette conception du monde au sens propre réactionnaire : c’était mieux avant , ressasse un perpétuel regret de L’Age d’or , un age passé dont seul quelques uns ont gardé des traces dans leur condition actuelle.

Une fois  cette idée bien acquise on peut  comprendre mieux comment il peut être honnêtement conseillé de fréquenter au plus prêt les puissants qui ,eux, ont la faveur des Dieux. En se rapprochant des puissants en faveur auprès de l’Olympe on est assuré de recevoir en partage un peu de cette faveur divine qui sera associée à la protection de tout ordre du Patron . Il vaut mieux être éclaboussé par la chance d’un riche patricien que par la scoumoune d’un esclave . Aussi le mérite individuel est-il alors assez peu en faveur. Bien au contraire ce que nous appelons aujourd’hui le piston, les relations, les amis bien placés reçoit l’estime de tous . La vertu est dans la conformité à ce mode de relations. C’est le système de la clientèle .

Des notions, comme la valeur personnelle, l’effort personnel , le mérite, ne sont pas rejetées mais elle n’ont aucun sens dans un monde qui ne les intègre pas aux règles du Cosmos ni dans les relations de l’Humanité avec lui. Attention pas de contresens : le mérite n’est pas inconnu mais en faire la voie vers la Gloire et la Grandeur passerait plutôt comme incongru.

Aussi faire sa cour à un plus puissant n’est en rien taxé de bassesse mais de sagesse judicieuse.

Durant l’Antiquité nous vivons alors dans un monde en relation permanente avec son passé mythique et les ancêtres . Il importe donc d’avoir une famille qui en perpétue le culte . Il importe d’avoir des relations, un Patron, des alliés, des appuis, des clients ou des protecteurs. C’est dans ce cadre que l’on peut attendre la protection et espérer , peut être, une promotion dans les honneurs et la richesse . Il importe surtout d’en être. Celui qui en est exclu n’a aucune existence sociale. C’est le lot des esclaves.

La Cité ou l’État ne vous seront d’aucun recours ou d’aucun soutien tant que vous n’y aurez pas une place. Pas de propriété , pas de sécurité pas de justice sans Patron à la hauteur.

La guerre civile, de plus en plus permanente depuis -200 av JC jusqu’à son extinction par Octave, n’a guère vu de modifications dans les conduites et les tensions sociales de la société désormais impériale.

Nous avons vu comment c’était dans une vision unificatrice et pacificatrice qu’il fallait considérer le culte impérial. Mais cette idée politico religieuse neuve conserve le soubassement de considérations morales anciennes.

Revenons y : la valeur personnelle et le mérite ne sont pas niés mais ….c’est comme s’ils étaient distribués  par la destinée fixée au départ ( La Fortune bienveillante des Dieux) . Un truc dans le genre du Karma . Même pas la peine d’essayer de modifier quoi que ce soit. Ainsi allait le cosmos ainsi devait aller la vie des hommes.

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Le christianisme , lui , invente un truc absolument révolutionnaire et inattendu  : l’individu ,

Cette entité nouvelle, l’individu, est confrontée personnellement à la Divinité unique, à la question du rachat et du Salut personnel. Scandale des scandales ce culte nouveau abolit la hiérarchie sociale . Tous les hommes sont frères. Cette fraternité , il l’établit concrètement dans ses premières communautés.

Ce n’est pas un mince bouleversement.

Le message Christique imprègne fortement l’apostolat des premiers chrétiens. Des nouveautés comme la compassion, la pondération , la maîtrise de soi ( fortement teintée de stoïcisme) la charité, la générosité etc … bouleversent tout le paradigme antique. S’ils n’avaient tenu à se distinguer avec acharnement des autres cultes , peut-être auraient-ils connu un succès identique . Mais ils cherchaient la crise , ostensiblement.

Leur assurance inébranlable de l’arrivé très prochaine du Royaume de Dieu sur Terre les rendait rétifs, intolérants et intransigeants sur les conduites communes qui pourtant ne choquaient pas les fidèles des autres cultes qui fourmillaient dans la Capitale. Ils se faisaient gloire d’être en marge et bien sûr d’être mal traités , humiliés et martyrisés pour cela.

Ce refus de sacrifier à l’Empereur Divinisé dressaient contre eux toutes les autorités en mal de boucs émissaires ( Néron) mais aussi les plus honnêtes et les moins dépravés des Empereurs ( Marc Aurèle). On doit convenir qu’il y avait bien plus de provocations chrétiennes, en recherche d’un raccourci pour le Royaume qui commençait à se faire désirer , que de persécutions permanentes et systématiques. ( voir article sur les Martyrs) Les Romains n’étaient pas, comme on peut le lire parfois chez des anachroniques faiseurs d’histoire au petit pied, des nazis, des racistes ni même des christianophobes . L’Empire attendait le plus souvent que comme tous ses sujets, ceux là , aussi, respectent la Res Publica.

De plus , le cœur même du culte amène une notion nouvelle dans le fonctionnement psychique profond des individus . Qui sait si ce n’est pas le plus révolutionnaire des changements? Tout n’est pas écrit , on peut changer l’histoire. L’individu est désormais responsable face à son créateur./sauveur La Passion du Dieu créateur de cette religion en est la Preuve manifeste en même temps qu’il annonce le niveau des épreuves qui attendent la créature. Évidemment la notion de rachat est au centre de ces nouveautés.Une analogie peut nous conduire à dire que cette notion d’erreur « rachetable » pourrait contenir en germe la notion d’essai et de correction par étape de la méthode scientifique associée à celle toujours mouvante de liberté.

Hélas une autre idée quasiment opposée vient imprégner les mentalités, elle est directement liée au dogme. La vraie vie est ailleurs , il n’y a pas à attendre de succès terrestre. Elle provoquera une déliquescence des énergies et sera entretenue par les prêche de la Promesse, celui de l’attente  du Royaume, mais aussi amplifié par le prêche de la paix sociale celui du Bas moyen âge où la misère et la souffrance sont présentées comme éléments indispensables  du Plan de Dieu . Ce renoncement est bien sûr alimenté par l’ancienne mentalité de l’Age d’or, celle du  » c’est normal que ça soit moins bien maintenant qu’avant.

Le Monde Romain pouvait-il tourner le dos et réduire à rien ce qu’il avait porté en lui, fait germer et croître ? À l’opposé le Christianisme, dans la mesure où il s’installait sur la durée,  pouvait-il rester totalement étranger au monde , son monde. Nous eûmes une contamination mutuelle.

Comme la paix est moins coûteuse que la guerre , peu à peu l’un contamina l’autre et inversement.

Et après ? Après il y a l’histoire

De temps en temps on rafle les chrétiens on les condamne au supplice histoire de faire du story telling. Pendant ce temps les chrétiens se disputent , produisent des évangiles en pagaille, effacent les parts de leur histoire qui ne leur conviennent pas . C’est la querelle bien connue entre la vérité détenue par ceux qui ont les moyens d’imposer leurs vues et ceux qui ne les ont pas , ou qui se « trompent ». La routine de l’histoire humaine.

L’empire et sa dictature tempérée par l ‘assassinat connaissent le destin commun des empires. Les dynastie qui se succèdent cahincaha . Le succès obligatoire, marque de la faveur divine, remet tout en question dès qu’il vient à manquer. Voire il suscite les appétits des ambitieux opportunistes quand il est excessif. Les usurpations et les conflits internes sont de plus en plus quotidiens. Une fois établie la nouvelle religion, le cynisme et le calcul  règnent en maître comme avant. La grandeur de Dieu devient le motif officiel des plans les plus dépourvus de grandeur morale.

Le monophysisme, l’arianisme ne sont que deux des dizaines d’hérésies que les chrétiens éradiquent eux mêmes avec les outils de l’époque: violence et extermination. Comme de bien entendu, si on peut influer sur le choix du monarque on obtient l’assurance d’imposer sa loi plus facilement aux hérétiques, avec des moyens très éloignés de l’apostolat. Mais la santé d’un empereur est chose si fragile et l’accès aux sièges épiscopaux devient de plus en plus une affaire de relations de ……Je n’ose le dire : de clientélisme. Il ne faut pas oublier que les querelles théologiques décident aussi de la possession de l’immense patrimoine foncier de l’Église primitive. Quand le primat d’Antioche n’est pas de la même tendance que celui de Constantinople on peut toujours compter sur celui d’Alexandrie. Celui de Rome compte pour bien peu , les latins ne comprennent rien aux querelles théologiques .

On arrive à connaître les mêmes conflits pour les sièges de métropolites que pour le trône.

On aurait pu s’en tenir là mais l’Empire, en souffrance et en manque d’administrateurs à la hauteur, confond les genres et confie la tâche administrative au responsable religieux local suffisamment puissant et respecté. Sidoine Apollinaire en Auvergne par exemple

À cette situation vient s’ajouter l’arrivée malencontreuse des barbares qui s’invitent à la distribution des avantages et des surplus du mode de production antique qui s’éternise, voire qui s’attarde, revivifié par les barbares. Comme ces derniers s’invitent de plus en plus souvent aux partages et qu’ils n’ont qu’une idée très vague de la production des richesses, le besoin de justification du mode de production esclavagiste se fait de plus en plus sentir. L’Église soucieuse de conserver sa situation économique et sociale se met à diffuser elle même tout un échafaudage de justifications de la soumission aux conditions présentes . « Soyez réalistes voyons ! » On réanime pour cela les vieilles mentalités . La situation des esclaves n’est-elle pas ce que la volonté divine leur destine ? N’y a -t-il pas une part de responsabilité des esclaves eux même dans leur déchéance ? ( Nous l’avons vu dans le dernier article sur les Wisigoths). Puisque Dieu est unique et omnipotent, si les esclaves méritaient une autre situation , ils l’obtiendraient immédiatement comme effet de la justice et de  la bonté du Dieu infiniment bon. Se plaindre ne serait-il pas une pernicieuse remise en cause du plan divin?

Et le tour est joué la boucle est bouclée .

Fin de la promesse , fin du message, fin de l’avènement du Royaume.

La féodalité se met en place pour la gloire et la grandeur de Dieu …évidemment

…..

Au fond du fond d’une zone frontalière dans une région qui n’en a jamais manqué, on assiste à l’arrivée des nouveaux prédicateurs directement branchés sur la Parole divine . C’est une autre histoire dont nous parle Iskender

8 comments to Heureux comme les Dieux à Rome (5) Le Dieu des chrétiens (b)

  • Du passé faisons table rase : utopie qui n’a jamais fonctionné. Les chrétiens ont cru révolutionner le monde et la culture romaine est vite réapparue. L’utopie religieuse a vite disparu dès qu’il a fallu s’organiser, prendre le pouvoir. Et l’église s’est construite sur le modèle romain.
    « Vous êtes prospère donc vous êtes bénis des Dieux. Votre Fortune est la preuve de leur bienveillance. » : en fait c’est ce que disent encore les protestants américains et ce que pensent, sans toujours oser le dire, beaucoup de catholiques français.

    • D. Furtif

      Comme c’est gentil de me laisser croire qu’on peut arriver aussi facilement à une de mes conclusions.
      Il y a de la Romanitude dans la « destinée manifeste«  »
      Cela paraitra sans doute paradoxal mais on retrouve les traits archaïques de l’accumulation de rites et de croyances sans transcendance dans la société chinoise. Sur le Yang Tsé comme à Hong Kong on rencontre une accumulation de pagodes genre Disney Lang,

  • Léon

    La liberté individuelle. Oui, sans doute une invention du christianisme, même s’il a lui-même pu mettre à mal ce principe. Aucun doute sur sa portée immense.

  • D. Furtif

    L’apostolat de la foi n’a rien à voir avec la justification de l’ordre des choses par la religion et par l’Eglise inscrite dans la hiérarchie du corps social.Les grandes cités de l’empire byzantin étaient le cadre d’affrontements sanglants .
    Le Fer tranchait les querelles théologiques.
    Pour le peuple , assez peu concerné par le débat et les finasseries , les thèses sur la nature seulement divine de Jésus qui furent tout d’abord admises , puis condamnées pour être réhabilitées en partie , mais cela par étape chaotiques et selon les régions et les évêques……..
    Le simplisme de l’Islam leur apparut sans doute une bénédiction.

  • Léon

    Ciel, Furtif ! Comment oses-tu braver la doxa marxiste, c’est la lutte de classes qui a inventé la liberté individuelle, pas le christianisme. Nom d’une pipe, tu as oublié le catéchisme : superstructures, infrastructures etc. Allons, allons, l’idéologie n’est jamais cause de rien mais la conséquence de tout, honte à toi. C’est pourquoi d’ailleurs, la philosophie, les religions, le vocabulaire, la pensée, ça n’a pas d’importance.

    • D. Furtif

      Tu vois que tu le comprends mon aparté 😆
      J’y peux rien si c’est eux qui ont inventé le jugement dernier où le cas de chacun est examiné un par un.
      Je peux tout juste convenir que le pesage des âmes vient du livre des morts égyptien…Mais là on va trouver que j’exagère.
      Et puis après ????

      La Doxa c’est Moua oualà

  • D. Furtif

    Tiens , curieux , on dirait que le JoJo a lu mes articles , sauf que cette pucelle effarouchée fait de Jacques un cousin de Jésus et non son frère

  • D. Furtif

    Je viens de constater que la grande Maboulerie vient d’inventer une oeuvre de Trotsky qui n’existe pas .
    Elle trouve sa source dans le savant enfumage de Courtois…
    Il ne s’agit pas de Terreurs et communisme
    Mais de Terrorisme et communisme
    .
    Au passage il peut être utile de rappeler le titre exact et ce passage qui répond au sujet de l’article

    .

    Si l’on jette un coup d’œil sur la succession historique des conceptions du monde, la théorie du droit naturel apparaît comme une transposition du spiritualisme chrétien, débarrassé de son mysticisme grossier. L’Evangile annonça à l’esclave qu’il avait une âme pareille à celle de son maître et institua ainsi l’égalité de tous les hommes devant le tribunal céleste. En fait, l’esclave resta esclave et la soumission lui devint un devoir religieux. Il trouvait dans l’enseignement chrétien une expression mystique à son obscure protestation contre sa condition d’humilié. Mais à côté de la protestation, il y avait aussi la consolation. « Tu possèdes une âme immortelle, même si tu es pareil à une bête de somme », lui disait le christianisme; là résonnait une note d’indignation. Mais le christianisme ajoutait: « Tu es peut-être pareil à une bête de somme, mais une récompense éternelle attend ton âme immortelle »; c’était la voix de la consolation. Ces deux notes se sont associées de diverses manières dans le christianisme historique, selon les époques et selon les classes. Mais dans l’ensemble le christianisme devint, comme toutes les autres religions, un moyen d’endormir la conscience des masses opprimées.

    Le droit naturel, devenu théorie de la démocratie, disait à l’ouvrier : « Tous les hommes sont égaux devant la loi, quels que soient leur origine, leurs biens et le rôle qu’ils remplissent; ils ont tous un droit égal à décider par leur suffrage des destinées du peuple ». Cette norme idéale a fait œuvre révolutionnaire dans la conscience des masses dans la mesure où elle condamnait l’absolutisme, les privilèges aristocratiques, le suffrage censitaire. Mais plus on avançait, plus elle endormait la conscience des masses, plus elle légalisait l’esclavage et l’humiliation : comment, en effet, se révolter contre l’asservissement si chacun a une voix égale pour déterminer les destinées du peuple ?

    Comme le christianisme offrait une égalité fictive ( bientôt au ciel après la mort)
    le parlementarisme offre une égalité aussi fictive à ceux qui sont soumis à l’oppression indiscutable de l’appropriation par le capital des fruits de leur travail.