Après l’échec de la rigueur ( J.M. Vittori, Les Echos)

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Il n’est pas du tout dans nos habitudes de reprendre, tel quel, un article de la presse dite « mainstream » mais en l’occurrence et, pour une fois, celui des Echos que nous reproduisons ici nous semble à la fois simple et important. Il fait le point, à la lumière de l’expérience, sur  l’éternelle querelle entre économistes libéraux et keynésiens, en gros entre les tenants de la rigueur et ceux de la relance.

César
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DE JEAN-MARC VITTORI ( Les Echos)

Après l’échec de la rigueur

Il est temps de se rendre à l’évidence : la rigueur ne marche pas. La Grèce l’a prouvé la première, mais son expérience a été négligée ou analysée comme une exception. Aujourd’hui, c’est au tour de l’Espagne, de l’Irlande et du Royaume-Uni de l’illustrer : leurs déficits budgétaires restent plombés à 8 % du PIB malgré des ajustements sévères. Demain, la France va peut-être s’enfermer à son tour dans une spirale dépressive. A chaque fois, la même mécanique est à l’oeuvre. Le gouvernement serre brutalement la vis pour rétablir les comptes de l’Etat, l’activité ralentit fortement voire diminue, les rentrées fiscales chutent et les comptes sont finalement encore plus dégradés. La dette publique, rapportée au PIB, refuse obstinément de diminuer. Les Etats-Unis, qui ne pratiquent pas cette austérité, échappent pour l’instant à cette boucle infernale. La croissance y est plus ferme et les impôts plus abondants.

Cette question enflamme les économistes. Et la réalité donne raison aux keynésiens contre les antikeynésiens. Les premiers, menés par des figures flamboyantes comme les Nobel d’économie Paul Krugman et Joseph Stiglitz, ont tiré la sonnette d’alarme depuis deux ans sur les risques des politiques trop rigoureuses. Les seconds sont surtout présents dans des institutions internationales (FMI, BCE). Ils avaient montré dans des travaux réalisés au cours de la dernière décennie, jusqu’en 2009-2010, que certains pays avaient appliqué des politiques d’austérité budgétaire débouchant sur une accélération de la croissance. Mais, à y regarder de plus près, ces réussites sont pratiquement toutes passées par une forte dévaluation et ont eu lieu dans des « petits » pays (Finlande, Belgique, Nouvelle-Zélande, Suède, Canada) à un moment où leurs voisins étaient en croissance soutenue. Impossible à reproduire aujourd’hui, a fortiori dans un continent à monnaie unique !

Les économistes de certaines institutions ont d’ailleurs ajusté le tir en étudiant de plus près ces derniers mois ce qui marche et ce qui ne marche pas.

Sylvain Broyer, de Natixis, a recensé leurs travaux et parle à juste titre du « secret changeant des consolidations budgétaires réussies ». Des experts de la Réserve fédérale de New York ont par exemple montré (1) que les ménages et les entreprises changent de comportement quand la politique monétaire amène les taux d’intérêt au voisinage de zéro, comme c’est le cas aujourd’hui en Europe. Des coupes dans les dépenses de l’Etat ou une hausse de la TVA font alors baisser non seulement la production mais aussi les prix, ce qui se traduit par un alourdissement du poids de la dette publique, dont la valeur est inchangée, alors que celle de la production diminue.

De son côté, une équipe du FMI soutient (2) que, dans une économie qui ralentit, il vaut mieux rééquilibrer le budget en augmentant les impôts plutôt qu’en réduisant les dépenses (justifiant ainsi, ô surprise, le choix du gouvernement Hollande). Les antikeynésiens avalent leur chapeau.

Les keynésiens ont-ils alors raison ? C’est ici que ça se complique.

Bien sûr, leur raisonnement est logique. Une économie où les entreprises, les particuliers et l’Etat cherchent tous à se désendetter est une économie qui va au précipice. Elle fait penser à la « communauté prospère où, brusquement, dans l’intérêt de l’épargne, les citoyens décident de renoncer à la vie luxueuse et l’Etat d’arrêter les armements », évoquée dans sa « Théorie générale »par Keynes, qui se réfère à « La Fable des abeilles » de Bernard de Mandeville publiée en 1714 : « Aucun seigneur maintenant ne s’honore de vivre aux dépens de ses créanciers… On vend de magnifiques attelages et des villas pour rembourser ses dettes ; on fuit la dépense comme une faute… Et quel est le résultat ?… Le prix des terres et des maisons s’effondre… Dans la construction, l’arrêt est total ; les artisans ne trouvent plus d’emploi. » Pour éviter ce désastre, une seule solution : l’Etat doit emprunter à la place des autres, devenir « emprunteur de dernier ressort ».

Mais ce qui est frappant dans les raisonnements tenus par la plupart de ces keynésiens c’est qu’ils parlent seulement en flux.
Dans leur schéma, les emprunts successifs ne vont nulle part constituer une dette qui peut finir par inquiéter les prêteurs. Il n’y a pas de contrainte de financement. Cet oubli peut s’expliquer du temps de Keynes, qui emploie le mot « dette » à peine une dizaine de fois dans les 400 pages de sa « Théorie générale » : quand son oeuvre paraît, les Etats-Unis ont une dette publique qui dépasse à peine 40 % du PIB et empruntent sans le moindre souci sur des marchés très cloisonnés. Mais l’omission est incompréhensible aujourd’hui, alors que la Grèce, l’Espagne, l’Italie ont été en proie à des crises de défiance profonde des investisseurs. Les keynésiens les plus lucides expliquent alors qu’il suffit d’imprimer des billets pour financer les déficits infinançables. Mais si la planche à billets était la solution, nous serions depuis longtemps au paradis de la corne d’abondance, la France serait devenue la première puissance mondiale à la Révolution avec ses assignats et le Japon serait le modèle à suivre. Dans cette crise, si les antikeynésiens ont eu tort, les keynésiens ne disent pas grand-chose d’utile.

En 1933, l’économiste Irving Fischer avait publié un article essentiel, « The Debt-Deflation Theory of Great Depression ». En 14 pages, il décortiquait la spirale infernale de la Grande Dépression : les faillites faisaient baisser les prix, ce qui rendait les dettes encore plus difficiles à rembourser. Dans la grande récession de 2009, les banques centrales ont réussi à éviter la déflation. Mais une autre spirale infernale s’est mise en place : la rigueur budgétaire pèse sur l’activité, ce qui rend la dette publique encore plus difficile à rembourser. Nous devrons trouver le moyen d’en sortir. Et il passera par un allégement massif des dettes.

(1) « Deficits, Public Debt Dynamics, and Tax and Spending Multipliers », par Matthew Denes, Gauti B. Eggertsson et Sophia Gilbukh, Staff Report n° 551, Federal Reserve Bank of New York, février 2012.
(2) « Successful Austerity in the United States, Europe and Japan », par Nicoletta Batini, Giovanni Callegari and Giovanni Melina, IMF Working Paper n° 12-190, juillet 2012.
Jean-Marc Vittori est éditorialiste aux « Echos »

8 comments to Après l’échec de la rigueur ( J.M. Vittori, Les Echos)

  • Léon

    L’article est intéressant mais omet l’un des aspects du raisonnement keynésien : le rapport entre l’émission supplémentaire de monnaie et le choix entre inflation ou croissance. Selon lui injecter de la monnaie ne crée pas nécessairement de la croissance, il a toujours posé comme condition que le marché puisse répondre à la demande supplémentaire, qu’il y ait donc des capacités de production inutilisées. Sinon, on a de l’inflation et/ou une détérioration des comptes extérieurs. A signaler aussi que l’inflation réduit automatiquement le stock de dette.

  • D. Furtif

    Bonsoir Léon.
    Surprise , un genre de petit miracle , il me semble avoir compris ce que raconte cet article.
    OK, mais maintenant mon miracle qu’est-ce que j’en fais

  • Salut et amitiés à tous.

    Je passe vite fait pour vous faire partager cet extraordinaire document à propos de la sainte trinité déficitaire : un monument d’économisme vaudou, un chef d’oeuvre d’irrationalisme intégral érigé en statue indéboulonnable du « pragmatisme gestionnaire » : http://www.latribune.fr/actualites/economie/france/20101001trib000554871/pourquoi-le-deficit-a-3-du-pib-est-une-invention-100-francaise.html.

  • Léon

    Salut Marsu, on va regarder ça avec attention.

  • Léon

    Marsu, ce texte est absolument génial. On va le reprendre en tant que « document » dans la prochaine édition de Disons, peut-être avec quelques coupures si l’auteur les accepte. Ah, oui, vraiment, comment as-tu fait pour dénicher ça ?
    Merci ! 🙂

    • D. Furtif

      Ça m’a pris du temps mais ça le méritait.
      Faut qu’on publie ce machin, ceux que je comprends ne sont pas si nombreux.

    • J’ai déniché ce document alors que je me demandais comment pouvait être résolue l’aporie ou double bind (injonction paradoxale) impliquée par le problème du remboursement des vertigineuses dettes étatiques structurelles, qui ne seront à l’évidence jamais remboursées dans leur intégralité (c’est une litote…). Le système capitaliste ne fonctionnant plus depuis longtemps que sur la dette et le crédit, il s’écroulerait s’il décidait brutalement de ne pas rembourser ces dettes accumulées ; pour le préserver dans son « éthique », il faut donc faire comme si on allait quand même les rembourser, même par l’impôt et/ou en laissant s’installer une inflation de durée indéfinie (si, si, cette solution a été proposée par un économiste « sérieux » !), le tout combiné à une réduction drastique des dépenses de services publics, etc. Or les gens sérieux et responsables savent parfaitement que ces dettes & crédits structurels ne seront jamais payés. L’idéal serait de déclarer que c’est effectivement ce qui va se passer, et le système pourrait repartir de plus belle en se ré-endettant pour se perpétuer dans son absurdité passée, actuelle et malheureusement encore à venir. Le problème serait alors de savoir comment gérer cette situation d’un point de vue éthique : chacun ne se sentirait pas alors en droit de ne plus rembourser toutes ses dettes et crédits particuliers ? Aporie économico-éthique insoutenable à la fois pour la common decency et l’économie réelle…

      J’en étais là quand tout à coup je me suis demandé d’où sortait ce chiffre déficitaire magique de 3%. Je me doutais bien que c’était un chiffre fétiche-totem-tabou apparu par magie dans une cornue d’un laboratoire alchimique d’économie vaudou et que j’allais tomber sur du n’importe nawak, j’ai cherché grâce à Google mon ami et j’ai pas été déçu. Trois, c’est vraiment un chiffre sacré. Surtout quand il est suivi d’un pourcentage !

  • Léon

    Ce témoignage me rappelle l’histoire de la fameuse courbe de Laffer, qui est un truc qui a été gribouillé, au départ, dans un restaurant sur un coin de table. Une autre célébrissime escroquerie de la pensée économique libérale.