« Les scandales littéraires » (Claire Julliard)

Lectures :3475

Notre nouvel ami, éditeur proclamé de son état, hébergeur des plus fines lames de l’écriture internetique, gobeur de toutes les fausses gloires autoproclamées de la métonymie et des équipes techniques hypothétiques, m’a fait penser à d’autres fiascos bien plus célèbres provoqués par des gens d’une autre dimension. À cette altitude même dans la déconfiture notre nouvel ami l’éditeur aspire en vain. La lecture d’un petit opuscule vif et réjouissant, en écho des évènements de ces jours, m’inspire aujourd’hui ce court billet.

André Gide. Qui se souvient de son prix Nobel ? Disparu dans la porte étroite des caves de la mémoire. En revanche il se pourrait fort que les archives conservent la tache indélébile d’une bévue gigantesque. Son Nobel l’a couvert pour d’autres faux pas, comme il s’en vantait cyniquement, mais ce ratage implacable l’inscrit irrémédiablement pour des siècles au panthéon du ridicule. Les générations futures le conserveront sur la plus haute marche du podium des faux monnayeurs de la littérature.

Claire Julliard dans « Les scandales littéraires » chez Librio rend hommage aux prouesses de l’homme comme à d’autres virtuoses du loupé pour que le souvenir n’en meure.

Aux éditions Gallimard, Gide est celui qui au bout d’une lecture éteinte a repoussé le manuscrit de «  Du coté de chez Swan ». Fut-il totalement insensible et hermétique à la chanson pleine d’harmonies profondes de Marcel Proust ? Manqua-t-il du souffle indispensable à la compréhension des correspondances psychologiques et des coq-à-l’âne du sensible ? Dans ce cas, on pourrait lui reconnaître l’excuse d’une rencontre ratée entre l’artiste établi et l’œuvre du petit nouveau. Une occasion perdue.

C’était bien lui, c’était bien elle, mais ce n’était pas le jour, ou, il y a des jours où Cupidon s’en fout et fait n’importe quoi.

Hélas non ! Plutôt que de creuser sa propre tombe et s’enfouir sous des pelletées de silence l’homme viendra bégayer ses remords et s’empêtrer dans ses confiteor.

«Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la NRF…j’ai honte d’en être beaucoup responsable »

Quel aurait été le poids du téméraire qui aurait osé contredire le « Maître » ? Gide fut le seul l’unique responsable et il tire un plaisir obscène et malsain à le faire savoir. Il savoure ce reniement de tout ce qu’il proclame par ailleurs, il en a honte et se vautre dedans. «  Vertige, écroulements, déroutes et pitié ».

Il nous impose ses confidences exhibitionnistes : « Je ne quitte plus votre livre […] je m’en sursature, je m’y vautre […] l’un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie »

Regardez comme je suis méchant et mauvais, mais surtout par pitié ne cessez pas de me regarder. Répugnant et visqueux.

Après Gallimard nous trouvons les éditions Fasquelle et d’autres encore dans la course à la bévue. Un autre auteur est aussi rembarré en 1913 et jeté aux corbeilles de Gallimard, un autre futur prix Nobel.

Nous avons pourtant tous en mémoire ces livres qui, ayant les faveurs des maisons d’édition, ont su, grâce à leur appui, trouver les concours médiatiques incontournables activant les pompes à finance. Ces livres quasi imposés aux libraires et oubliés sitôt que remplacés sur le piédestal des impostures par d’autres speakerines, pilotes, stripteaseuses ou demi mondaines proches du trône.

D’aucuns s’insurgeront contre le système, ses ukases et ses outrances.

Des petits malins leur jetteront sous les yeux de grands classiques reproduits tels quels : Hugo, Bory, Duras seront présentés et refoulés. On jouera au même jeu à l’étranger avec le même succès à la grande confusion du monde de l’édition. Une farce qui  vire au sinistre avec le destin tragique de John Kennedy Toole .

Avec la même verve Claude Julliard aborde les ahurissantes frasques des jurés du Goncourt et des autres prix littéraires.

Le prix de la Pléiade. Le mal que ses jurés feront à Boris Vian, à qui on préfèrera le recueil de poèmes religieux d’un défroqué, toujours inconnu à ce jour, mais qui travaillait à la NRF et avait dans sa manche un certain Malraux. Saluons au passage le courage de Pierre Eluard qui toujours intransigeant sur les principes vota pour un livre qui n’était pas en lice, refusant son vote à Boris et laissant le champ libre à son adversaire d’un jour.

Nous en verrons de belles, d’un lâche attentat de paillasson au cocktail Molotov au faux enlèvement. Du dérisoire au loufoque rien n’égalera la prouesse de celui qui vengera tous les écrivains humiliés : Gary/Ajar. Si on se souvient du magnifique doublé du Goncourt on ne se souvient pas forcément des acrobaties du jury du Renaudot qui en catastrophe dut renoncer à son lauréat car il avait lui aussi voté à l’unanimité pour « La vie devant soi »

Suprême raffinement dans le dédain, subversion absolue de la mécanique empêtrée dans sa bauge, Paul Pavlowitch (Ajar), prévenant l’éventuel reproche d’une transgression du règlement stipulant qu’un auteur ne peut recevoir deux fois le prix, rédige à l’intention du jury une lettre de refus. Complètement égaré Hervé Bazin «  Le prix Goncourt ne peut ni s’accepter ni se refuser […] M. Ajar reste couronné »

On poursuivra la lecture de ce livre rafraichissant et rieur par les duels littéraires, les faux et les vrais, les révoltes souvent verbeuses des surréalistes, les scandales du théâtre et les petits faiseurs de la télévision venant se mêler aux plagiaires et aux nègres. On rencontrera aussi Guitry et Colette la négresse par amour. L’auteur sait nous montrer que la rouerie de ces individus n’est que le pendant d’un système qui suscite, voire encourage, le plagiat.

« Le plagiat échappe de plus en plus à la vigilance. La  multitude des ouvrages publiés, la brièveté de leur durée de vie rendent presque impossible l’étude sérieuse de leurs emprunts .Il y aurait trop à faire. »

Je ne peux terminer ce billet sans évoquer mon prof de seconde, arrière-petite-fille de Musset selon ses dires, que mes « lourdeurs provinciales » désespéraient. Certains de mes camarades de classe avaient, qui des grands frères, qui des parents qui, ayant terminé leurs études, conservaient pour les enfants suivants les précieux manuels. Comment résister à la tentation de farcir la « dissert » d’emprunts de Laffont, Belloc, Castex e& Surer… La simplicité de mes parents et le jeune âge de mon frère me condamnaient au seul Lagarde et Michard que nous avions en classe. C’est très innocemment que je lui avais emprunté quelques bribes, ce qui me fit passer à la séance de lecture des extraits du lundi matin

Nom de l’élève, nom du manuel cannibalisé, et quelques fois l’année d’édition. Au niveau de la formation , les profs de ce temps là , ils assuraient grave.

23 comments to « Les scandales littéraires » (Claire Julliard)

  • Bah… Perso, je donnerais toute l’œuvre de Proust contre une page des Nourritures terrestres, alorssse…

  • hks

    Notre nouvel ami, éditeur proclamé de son état,

    qui ?
    ……………..
    je me souviens de l’ étonnement d’ une adolescente ayant lu successivement  » autant en emporte le vent » et « la bicyclette bleue » .
    ……………..
    Cela dit le plagiat est perpétuel et récurrent ,voire inévitable .Maintenant si le plagiat est meilleur que l’original! Comment contester l’intérêt de cette valeur ajoutée ?

    • @ HKS

      Bien d’accord avec toi. Je ne sais plus qui a dit qu’en littérature comme au cinéma il n’y a que 9 ou 10 grands thèmes scénaristiques et que romans ou films ne sont que la combinaison de tout ou partie de ces grands thèmes universels. Et perso, j’aime autant Autant en emporte le vent que La Bicyclette bleue. Un bon remake vaut mieux qu’une mauvaise première ! Et question plagiat, il en découle que tout est dans le style…

  • Léon

    HKS, c’est « private joke » il s’agit de PJCA, l’éditeur du blog canadien 100 papiers avec lequel il y a eu ici des échanges hauts en couleurs il y a quelques jours…

  • hks

    « private joke »
    c’est bien pourquoi je demande .
    oui j’ai vu passer 100papiers .
    …………………
    Il se publiera 701 romans pour la rentrée….bonne lecture !!
    L’an passé ( mauvais français que je suis )j’ai lu 2 romans (dont 1 de l’année ).Serais- je un lecteur actif et passionné combien, matériellement, pourrais- je en lire ? A supposé que je ne souhaite pas relire ou mes favoris ou d’édités plus anciennement.
    Et encore moi j’ ai tout mon temps.

    Nietzsche parlant de la lecture honorait les vaches et leur faculté de ruminer .

  • Léon

    C’est bien le problème… Et c’est pourquoi on espère que d’autres feront une sélection : les prix servent à ça, non ? Mais c’est très intéressant d’aller voir la liste des lauréats du Goncourt depuis que le prix a été créé. Pas grand chose qui ait tenu la route….

  • Léon

    Moi, beaucoup moins. Certains des auteurs, oui, mais pas nécessairement les livres qui ont eu le prix. Il me semble que le Nobel de littérature est beaucoup plus solide.

    • @ Léon

      Bof… Il y a beaucoup de politique politicienne et de machins nationalistes derrière le Nobel de littérature. Tu as déjà essayé de lire l’imbitable Claude Simon par ex. ? Ohran Pamük, je comprends mieux, toujours par ex…

      Le mieux c’est le bouquin auquel tu ne t’attendais pas, celui que du dégottes par hasard, qu’on te conseille ou qu’on te prête. Celui-là n’a pas de prix !

  • hks

    j’en ai quand même lu une quinzaine ( je compte jusqu’en 2009), sans regrets ou déception .
    Bien évident que la liste des Goncourts n’est pas la liste exhaustive des romans français très importants du siècle.

    De temps en temps un critique s’exclame « mais comment a- t-on pu oublier ce roman ( ou cet auteur ) ou comment a- t- on pu simplement l’ignorer?
    Le phenomène d’exhumation est assez rare ,ce qui ne prouve rien .

    Très majoritairement les romans qui comptent pour moi ne sont pas des inconnus (disons qu’ils participent de la renommée ).
    Au delà du rituel des prix littéraire existe une tyrannie de la renommée .

    Penses -tu avoir lu certains romans non inscriptibles dans les listes de meilleurs romans du siècle ,mais qui t’ont enchanté et probablement plus que ne le ferait encore certaines statues unanimement révérées (primée ou pas )qui donc ont tenu la route et qui sont au Panthéon ?

    Est- ce qu’il en existe de très bon romans inconnus ?

  • yohan

    Bah, dans le cinéma il faut coucher, dans la littérature, il faut copiner, sur Avox, il faut tapiner et sur Disons, il faut taquiner

  • D. Furtif

    Bonjour les amis.

    Comme je suis un peu plus vieux que Marsu, je fais partie de cette génération qui s’est laisser prendre aux sirènes de Gide, dont j’ai lu à ce jour bien plus de livres que de Proust.
    Proust est le Dieu absolu de Furtive qui a lu la recherche deux fois durant notre vie commune, mais je la soupçonne d’avoir dépassé les doses pour certains.

    Je n’en ai lu qu’un seul : le coté de chez Swann, qui m’a permis d’être reçu brillamment à mon concours…

    Devant la lecture de la Recherche,j’ai été comme beaucoup, rebuté par la dimension de l’entreprise.Il est pourtant des voies détournées pour accéder à Proust sans peine .Une nouvelle ‘’Violante ou la mondanité’’

    copié collé Une jeune fille du monde, parée des qualités les plus prometteuses, décide par soif de prestige de se lancer à la conquête du monde. Mais son « existence faite pour l’infini », est « peu à peu restreinte au néant» par la vanité des plaisirs mondains, et elle ruine son talent.

    Ou l’ouvrage de Georges Piroué « Comment lire Proust » Payot 177 ou d’autres encore m’ont permis de comprendre de quoi parlait Furtive

    Je vous invite à vous procurer le petit ouvrage de Claire Julliard pour son éclairage salutaire et décapant sur le monde de la littérature dont la farce des prix n’est pas le moindre des ridicules.

    • @ Furtif

      Je ne me suis pas laissé prendre aux sirènes de Gide : quand j’étais ado, j’ai juste lu à peu près tous les Livres de poche disponibles à l’époque. Et je n’aime pas tout Gide, loin de là, même si j’ai tout lu de lui. J’ai surtout flashé sur Les Nourritures terrestres, qui a été un de mes livres de chevet, lu et relu et rerelu – « Nathanaël, je t’enseignerai la ferveur… ». Du Proust, j’en ai lu un peu plus que toi, mais à peine, mais j’étais obligé par mon prof de français, alors… fallait bien. Mais j’ai trouvé ça ultra-chiant. Plus tard, devenu adulte, j’ai réessayé tant j’ai rencontré de gens qui se pâmaient devant ces mondanités ironico-introspectives. J’ai pas tenu plus de 40 ou 50 pages avant d’abandonner à tout jamais la lecture des états d’âme aristobourges précieux de Marcel. Mais bon, je comprends très bien qu’on puisse aimer ça

      • Castor

        ‘jour tout le monde,
        Faut pas dire du mal de Proust, sinon, la castorette rapplique et vous cisaille les canes à coups de dents rageurs.
        Allez comprendre, mais c’est une vraie passion pour elle, qui a bossé en fac de lettres quasi-exclusivement sur lui.
        Je sais même pas si j’ai déjà réussi à dépasser le titre d’un de ses bouquins…

  • hks

    à furtif
    Dire à madame que la recherche est intégralement sur le net ( peut- être le sait-elle )
    et dans un découpage intéressant . Ainsi peut- on être incité à lire la recherche dans un ordre aléatoire , un peu comme on le fait des essais de Montaigne ou des caractères de La Bruyère .

    http://www.page2007.com/news/proust

  • snoopy86

    Bonsoir Furtif

    Je rentre à l’instant de voyage ( sans avoir eu le temps de faire une pause Nono 😥 )

    Merci de rappeler Romain Gary

    Une autre raison de ne pas l’oublier :

    http://www.ordredelaliberation.fr/fr_compagnon/382.html

  • hks

    à furtif

    Oh mon bon Monsieur point n’est besoin du Net et de ses limites , la dame a les bouquins, voire certains en double.

    oh mais c’était par pure gentillesse ! Il se peut bien que madame soit allergique à la lecture sur écran ce que je comprends fort bien .

    Tu me parles de limites alors qu’il s’ agit justement d’ outrepasser certaines limites et notamment celle de la mémoire et plus exactement de la soulager .

    J’ai quatre (ou cinq ) versions imprimées de la recherche , je considère néanmoins que pour un amateur de Proust , la présentation en séquences (intitulées ) telle que le fait ce site , est susceptible d’ un minimum d attention .

    Demande à ta femme de retrouver rapidement dans ses livres le premier diner que fit Mr de Norpois à la maison ( c’est un exemple )

    Non tu ne le ferais pas ( quelle idée !) mais, elle , serait peut-être intéressée à retrouver rapidement tel passage , telle page ,telle page appréciée , lisible et appréciable en elle même, hors du suivi chronologique de l’intrigue , pour autant qu’il y en ait un .