Gary Coupeur au Vatican, ou quand les astres s’en mêlent (2)

1) La lettre du Pape à l’Empereur

En ce jour de la fin 1605, allant et venant devant la fenêtre, il relit la lettre à l’empereur dont il vient de terminer la dictée. Combien y a -t-il fallu d’échecs et de renoncements pour en arriver là. Lui, Paul V l’ancien inquisiteur Camille Borghese, ne pas avoir les moyens de leur imposer sa loi! Ah Venise! Il enrage.

Le Vatican avait raté l’occasion d’en finir avec cette verrue au siècle dernier. Le sac de Rome et onze guerres plus tard, l’horrible République est toujours là, plus forte, encore plus insoumise. On avait réussi à soumettre Gênes, la Savoie, Parme et même l’hérétique roi de France, mais eux, rien n’y fait. Scandale, la nomination du chef religieux de Venise a toujours appartenu aux autorités de la ville. C’est incroyable mais c’est ainsi. Depuis des siècles ils se sont si bien débrouillés à se rendre indispensables ou à dresser les uns contre les autres que jamais Rome n’a pu reprendre cette exception. Le Patriarchat de la ville la plus riche d’Italie est hors de sa portée.

Le pape Clément VIII, son quasi-prédécesseur, en 1592 a bien exigé que les évêques élus viennent à Rome passer un examen d’aptitude en sa présence. Ils ne se sont même pas dérangés. Les plus polis ont trouvé des excuses bidon. Cette exigence du pape inquiète beaucoup trop les Vénitiens qui n’ont pas envie qu’on leur impose un Cardinal un peu trop “romain”.

Mais tout ça c’est fini !

Selon Paul V, il ne peut y avoir de véritable piété sans une soumission totale à son autorité. Autorité spirituelle ça va de soi, mais temporelle aussi si c’est possible. Mais ne nous y trompons pas, le vrai problème c’est d’arriver à frapper Venise au cœur de sa puissance: sa domination navale, militaire et commerciale sur l’Adriatique, l’obligation qu’elle fait à tous les bateaux de passer par chez elle et d’en acquitter les droits.

Pour le Sénat vénitien pas question d’exempter les navires pontificaux et pas question pour le patriarche d’aller à Rome

Pour la Papauté, une chose est de prendre des décisions, une autre de les exécuter. Au lendemain de la paix d’Augsbourg (1559)  et  du concile de Trente (1563), la tâche était immense pour le Vatican.

Combattre les Turcs sera l’affaire de Lépante en octobre 1571, combattre la réforme sera l’affaire du siècle suivant. Le bras armé du catholicisme est accaparé par les affaires anglaises. C’est dans l’espace catholique que les premières mesures doivent être prises. Le massacre sanglant de la Saint Barthélémy en août 1572 est un « heureux » événement qu’il faudra reproduire si possible partout où il y aura des protestants. Mais la vermine qu’il faut éliminer, est là, tout près, cette insupportable République qui continue à nommer son propre patriarche sans en référer à quiconque, ni Pape ni Empereur. Comble du comble.

Une Bulle de 1568 n’a eu aucun effet, pire elle a été ridiculisée. Elle interdisait la présence de groupes non catholiques sur le territoire de la Sérénissime, particulièrement à l’Université de Padoue. A Padoue, les Allemands sont chez eux et pervertissent l’esprit des bons catholiques venant de toute la chrétienté, attirés par la liberté qui y règne. Alors qu’elles sont condamnées partout, les idées de Copernic sont discutées ouvertement dans l’Université vénitienne. A Venise, rien de changé, orthodoxes, juifs et Turcs peuvent pratiquer leur culte dans leurs quartiers.

Sans grande conséquence mais humiliant tout de même, le Vatican n’a rien pu faire contre ce petit barbouilleur de Véronèse (1573) qui s’est moqué ouvertement de l’inquisition en plein tribunal de l’inquisition. Toute l’Europe en rit encore.

Mais cette fois-ci ils sont allés trop loin: ils veulent la guerre, eh bien ils vont l’avoir . Enfin, euh… voyons qui va pouvoir les menacer assez pour leur faire peur et pour éviter de la faire ? Car évidemment, ce sont les caisses du Vatican qui la paieraient cette guerre.

Nous sommes fin 1605; la lettre pour Rodolphe va déclencher une grande agitation à Prague, résidence de l’empereur RodolpheII.


2) La lettre de Kepler à l’Empereur

Quand, en son palais de Prague, le valet lui amène la lettre qu’il attend en ce mois de mai 1606 , Rodolphe, empereur du Saint Empire, ne peut contenir son impatience. Cet ami des arts, ce fou de musique, ce dingue d’astrologie attend  de son mathématicien astronome astrologue ce document de la plus haute importance. Il s’agit de prédictions sur la manière dont pourrait tourner une guerre contre Venise. Il attend d’être seul pour y poser les yeux. Son excitation lui offre enfin une occasion de s’extirper de la dépression dans laquelle il se noie depuis six ans .

Tout a commencé par l’arrivée il y quelques mois d’un émissaire du pape chargé d’une missive demandant son soutien contre Venise. Aucun doute: ce n’est pas  une réprimande que le pape demande, mais des lances, des chevaux, des canons.

l'empereur

Rodolphe se retrouve, comme ses ancêtres, confronté aux affaires d’Italie; après les onze guerres et l’apparent succès espagnol, les mêmes anciennes histoires continuent selon des voies à peine renouvelées. Avant de prendre une décision  il lui faut consulter ses meilleurs cerveaux. L’homme qui lui écrit aujourd’hui est une sommité en son art; Jean Kepler, d’abord collaborateur du grand Tycho Brahé,  en a pris la succession à la cour. Bien que totalement acquis aux idées héliocentristes il vit dans une sécurité complète à la cour du Saint Empereur catholique. Il produit sans compter des horoscopes comme tous les autres astronomes d’Europe car:

Ce qu’en dit Galilée.

Si elle ruinait le géo centrisme les avancées de Copernic ne ruinaient en rien les astrologues et encore moins les astrologues sérieux, au contraire elles leur conféraient un plus «  d’ exactitude »

Il existait en fait deux astrologies, l’une « rationnelle » qui s’appuyait sur les enseignements de l’astronomie pour donner des « horoscopes de nativité » , et une autre , entièrement tournée vers la divination, et qui passait aux yeux des savants pour une activité de charlatan. Kepler lui même assure que la découverte récente des satellites ne change en rien les observations et mesures de la course du centre de Jupiter….

Jean Yves Boriaud, Galilée (Perrin).

Le conflit va éclater, c’est sûr. L’empereur, ce Habsbourg d’Autriche, est bien évidemment aux côtés du pape dans son conflit contre Venise. Mais il faut réfléchir: on ne se lance pas dans des opérations militaires à la légère.

  • Tout comme le Pape il est outré par la mainmise de Venise, coûteuse pour ses finances, sur le trafic dans l’Adriatique. Que ses vaisseaux de commerce de Trieste paient des taxes à ces marchands plein de morgue! C’est trop.
  • Il veut bien soutenir le Pape dans sa volonté de récupérer des droits sur le contrôle du clergé vénitien comme en terre d’empire. Mais il ne faudrait pas que cela devienne une règle intangible. Pas question de se passer de son avis à lui, l’empereur, pour la nomination des évêques et des cardinaux en terres d’empire. La couronne du Saint Empire demeure élective, pas besoin que Rome vienne y mettre son nez et ses embrouilles.
  • (petit anachronisme qui ne mange pas de pain) Pas question de tirer les marrons du feu pour le roi de Prusse. C’est comme  cette affaire de Ferrare dernièrement en 1598 où Rome, profitant de la mort sans héritier du Duc s’est adjugé la succession sans en discuter avec personne, en menaçant même la branche collatérale des canons de l’empereur. Les derniers Este iront s’installer à Modène. Ces canons virtuels, qui ne lui appartenaient pas, ils étaient déjà pointés, bien plus sur Venise que sur le dernier rejeton des Este.
  • Son cousin Habsbourg d’Espagne Philippe II , la grande menace militaire de la Méditerranée, est mort. Mais les favoris qui grouillent autour de son fils sont de tels vautours qu’ils n’hésiteraient pas à se tailler des fromages en Italie du Nord.
  • trop chaud Jeannot. Il serait plutôt du genre à avoir le même avis que Galilée en matière de pronostics.
  • Les affaires d’Allemagne vont assez mal. Les révoltés des Pays Bas ont tout l’air de l’emporter. L’Empire est une poudrière. Dois-je utiliser mes faibles moyens militaires tout de suite ou les réserver pour plus tard? N’aura-t-on plus jamais besoin de la flotte de Venise?

Irrésolu comme toujours, Rodolphe trouve dans les écrits de son astrologue une image assez parfaite de son indécision.  L’homme est rusé bien que mathématicien. On sait qu’il bataillera des années pour arracher sa mère des griffes de l’inquisition; avec succès.

Que nous dit Kepler?

« Ben , euh, enfin » , puisqu’on lui demande.  « C’est sûr que vous tenez absolument à savoir ?»Pas .  « Toutefois puisqu’on me l’a demandé… »

  • Une nouvelle étoile est apparue dans le Sagittaire et Venise se retrouve en Cancer.

Donc ça n’a aucun rapport (sic !)

  • Or « nous trouvons l’éclipse solaire à 18° dans le premier quadrant de la Balance » et justement Venise se trouve en plein pile poil sous le fameux premier quadrant. Je suis sûr que vous ne vous en doutiez pas!

Cette histoire dure depuis octobre de l’année passée; ça coïncide, tous les astrologues sérieux vous le diront avec la nomination du nouveau pape ( le nouveau , le brutal , l’ancien inquisiteur , celui qui veut mettre Venise au pas et qui nous demande de le soutenir)

On continue?

  • La France, Naples, la Calabre, la Sicile, la mer Thyrrénienne , les Pyrénées, l’Espagne, la Lune et les étoiles, un raton laveur et un bateau à voiles… ont été touchés par cette éclipse, donc, tout ça nous laisserait penser… qu’il y a de fortes chances que les Vénitiens soient contre le Pape. Si ça se trouve.

Amis lecteurs. Vous êtes comme moi, vous sentez que l’on progresse et que l’on va savoir.

Le Soleil représente le Pape et la Lune, Venise, mais il y a aussi Saturne et Mars, l’explosion de l’arsenal juste avant Lépante et la perte de Chypre. Du premièrement au onzièmement, deux grandes pages, pour en arriver à

  • «  Voilà, je crois, quelle sera l’opinion des astrologues défenseurs de la suzeraineté des planètes. Quant à la certitude des événements ils devront attendre de la vérifier( sic). Je ne pouvais pas refuser de répondre à ce que l’on m’avait demandé. » Que Dieu fasse triompher les bons et perdre les méchants. Votre très dévoué et très sincère Jean Keppler (texte intégral).

Il faut toujours faire confiance aux techniciens compétents. Rodolphe décide, armé de ce précieux avis, d’attendre et voir.

3) La nouvelle  querelle du Vatican

Quelle était donc la cause , le crime   impardonnable commis    par la cité  des  Doges pour mériter qu’on lui fasse la guerre, qu’on jette dans la misère des milliers de personnes, qu’on mutile, que l’on pille et que l’on torture, toutes mesures fort chrétiennes ? En vérité ?

  • En 1603 les observateurs avisés ont compris qu’on allait à la rupture. La ville en son territoire exigu interdit que l’on construise monastère, église ou autre sans son autorisation. Il faut savoir qu’à cette date la moitié de la superficie de la cité est occupé par plus de 200 édifices religieux Cette règle, pas si incongrue, s’appliquerait au territoire de la lagune mais aussi de la terre ferme où les propriétés agricoles de l’Église se développent au point que la moitié des revenus du sol échappe à la Ville. Disons le, passe par Rome.
  • La crise explose en 1605 quand une deuxième décision interdit toute vente à l’Église, toute aliénation par donation ou héritage de biens fonciers en faveur d’établissements ecclésiastiques hors contrôle de l’État. C’est la base de l’accumulation originelle du patrimoine de Pierre qui est touchée.

On avait déjà vu ça en 1357, en 1459, à nouveau en 1515 et en 1561…Mais cette fois-là c’en était trop c’était le prétexte qu’attendait Paul V. C’est l’heure des grands sacrifices et des nobles postures.

Heu ben non, pas trop.

Car comme souvent dans les vrais drames, la farce fait une entrée inopinée. En août et en octobre 1605, deux moinillons, même pas prêtres, mais détenteurs de bénéfices ecclésiastiques, sont arrêtés et emprisonnés sur ordre du Conseil des Dix à Venise.
Pour des délits de droit commun : outrages et violences pour l’un, mœurs scandaleuses et tentative d’assassinat pour l’autre.

Stupéfaction, le pape Paul V se saisit de ce prétexte douteux et déclare illégales les arrestations; il exige leur libération et leur transfert à Rome devant un tribunal ecclésiastique! Pendant qu’il y est il exige l’abrogation des lois de 1603 et 1605.

Devant toute l’Europe la réponse des Vénitiens est cinglante et immédiate. Un nouveau Doge Leonardo Donà ayant connu l’inquisiteur Borghese à Rome et un certain frère Paolo Sarpi sont l’âme de cette révolte

« Les Vénitiens sont nés libres et ne sont tenus de rendre des comptes à personne sinon à Dieu, seul supérieur au Doge en ce qui concerne les affaires ! »

Paul V monte sur ses grands chevaux, les deux Vénitiens étant pour le premier un ennemi personnel et pour le second un hérétique fricotant selon lui avec les réformés

L’histoire conservera le souvenir de cet affrontement sous le nom de guerre des écrits.

Discours à l’université de Padoue pour Venise, un peu au Sud à celle de Bologne; pour le pape, le crissement de plumes des lettres échangées envahit l’Europe. On se croirait au Moyen Age quand l’Empereur Henri devait implorer à genoux dans la neige à Canossa.

Paul V lance des mises en demeure

  • Le Pape lance l’interdit sur la République, mais Venise refuse de le publier et les offices religieux sont maintenus comme devant.
  • Sarpi publie un manifeste le Protesto qui montre l’inanité des positions du pape.
  • Le Pape excommunie le Doge…

Il faut dire que depuis des siècles l’inquisition, à son plus haut niveau, disait la règle selon son bon plaisir et l’appliquait sans discussion. Cette fois-ci elle s’embourbe un peu dans la vase de la lagune.

L’Europe se marre un peu. Tout ça pour deux moines de rien du tout. L’Empereur attend, l’Espagne hésite, la France offre sa médiation. Le 21 avril 1607 Venise remet les deux ecclésiastiques au cardinal de Joyeuse, émissaire de la  France. Elle rend les moines mais elle ne revient pas sur l’expulsion  de quelques religieux, véritable « 5e colonne vaticane »,  parmi eux l’ordre complet des Jésuites.  L’interdito est levé, le Protesto est aboli mais la rage de Paul V n’est pas satisfaite. Il multiplie les mises en demeure. On convoque à Rome Sarpi et d’autres théologiens qui avaient participé à la rédaction du Protesto afin d’examiner sérieusement, entre les murs épais du Vatican, quelques points de théologie qu’ils avaient soulevés à cette occasion.

Méfiante, Venise empêche Sarpi de s’y rendre. Là bas, sous les coups et la menace, deux frères se rétractent, le troisième est brûlé sur le bûcher. Un soir d’octobre 1607 des assassins stipendiés par Rome agressent, blessent gravement  et  laissent Sarpi pour mort. Les armes étaient des stylets, son ironie mordante lui offrira la formule «  je reconnais là le « style » de la Curie romaine ».

La police secrète de la Sérénissime prouvera son efficacité en déjouant un autre complot en 1609. Elle lui offrira l’abri d’un asile religieux protégé où il terminera ses jours en 1623.

PS: Il faut pas faire chier Paul V….sinon il envoie, depuis Rome, ses assassins.

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Marsupilami
Marsupilami

Bon article. A propos de Kepler, je conseille la lecture de Kepler, astronome astrologue de Gérard simon. D’un point de vue épistémologique, c’est absolument passionnant.

Ph. Renève
Ph. Renève

Bravo au Furtif: voilà de l’Histoire, de la grande, de la sérieuse, sur un ton badin qui amène à la fois bien plus de distance et de compréhension des hommes et des choses.

Je crois bien que les écoliers seraient tous passionnés d’histoire si elle leur était enseignée de cette façon.

Arunah
Arunah

Merci pour cet article dansant et stimulant !
C’est un plaisir de prendre parti pour Venise et contre Rome…
D’ailleurs, je prendrai bien una ombra en apéritif…

Oh ! pardon ! le bar, c’est à côté ! Je file…

ranta
ranta

Ah, c’est marrant l’Histoire racontée par le furtif, marrant et très très intéressant : ça me donne envie d’en savoir plus…c’est le but, non ?…

Lapa
Lapa

déjà à cette époque, sous un artifice religieux , les conflits étaient uniquement liés à des raisons économiques.
Intéressante histoire en tout cas.

Léon
Léon

Oui, on en redemande de l’Histoire comme ça. 😆

Buster
Buster

Paul V a succédé à Léon (XI) !
J’espère qu’il ne faut pas y voir un funeste présage.

Méfie toi quand même, Léon.

yohan
yohan

« deux moinillons, même pas prêtres » « Il faut pas faire chier Paul V » Voilà déjà une réponse au commandant de la Béa
pour intéresser les élèves à l’histoire, il faut faire vivre l’histoire quitte à emprunter un vocabulaire fleuri qui réveille les assoupis 🙄

Emile Red
Emile Red

L’histoire ne nous dit pas si Paul V fut béa…tifié…

Ph. Renève
Ph. Renève

Oh, Emile, petit bras, là…
Avec cette Béa Popaul est comme les scouts: toujours prêt.
Il faut dire que son totem en est tout émoustillé.

Emile Red
Emile Red

Chez nous on dit « petit pied ».
Peut-être la raison qui font que certains qui croient écrire avec la dextre le font avec leurs orteils.

Waldgänger
Waldgänger

Bonjour Furtif,

Votre article est passionnant. Je n’ai pas la disponibilité d’esprit pour le commenter longuement mais il m’a beaucoup plu.