La baraque de tante Sido et la case de l’oncle Tom

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Observez la photo ci-contre. A gauche et à l’arrière-plan se trouve une maison banale telle qu’on peut en voir des milliers dans de banals villages de France ; à droite et au premier plan se dresse une maisonnette toute aussi banale qui ressemble à toutes celles qu’on peut trouver dans de banals villages des Etats-Unis d’Amérique. Les deux demeures n’ont strictement aucun intérêt esthétique, à tel point qu’en passant devant en allant en direction d’un autre lieu probablement plus séduisant, on ne prêterait aucune attention à ces constructions. Et pourtant, ces deux demeures déchaînent ces temps-ci quelques irrationnelles passions, vu qu’elles n’ont de banal que leur pierreuse et ligneuse réalité matérielle pour ceux qui les contemplent avec les yeux fétichistes et nostalgiques de leurs esprits romanesques.

De Saint-Sauveur-en-Puysaye, Yonne à Montgomery, Maryland

La maison banale à l’arrière-plan de ce montage photographique appartenait à une écrivaine bourguignonne. Elle s’appelait Sidonie-Gabrielle Colette et c’est dans ce corps de bâtiment situé dans une rue en pente du village de Saint-Sauveur-en-Puisaye, dans l’Yonne, qu’elle est née à la fin du XIXe siècle. Ses romans, ses critiques de théâtre, ses frasques amoureuses, ses amitiés scandaleuses et son accent roulant les “rrrr” l’ont rendue si célèbre de son vivant qu’elle devint membre de l’académie Goncourt et qu’à sa mort, l’Église catholique lui refusa des obsèques religieuses pour cause de réputation trop sulfureuse alors que l’Etat laïque lui offrit des funérailles nationales. On peut penser ce qu’on veut des œuvres de cette écrivaine, les aimer ou pas, peu importe : elle a laissé une trace mémorable dans la littérature, à tel point que sa vie créative et tumultueuse a inspiré nombre de biographies.

La cabane de rondins de bois, autre maison banale figurant au premier plan de cette image, n’appartenait pas, et pour cause, à Josiah Henson, un esclave Noir employé dans une plantation de tabac du Maryland au XIXe siècle. Un jour de 1830, il s’enfuit de cette maisonnette qu’il n’avait d’ailleurs jamais habitée, trouva refuge au Canada où il consacra sa vie à la libération des esclaves et écrivit des mémoires, et devint célèbre lorsqu’une écrivaine étasunienne, Harriet Stowe, enseignante à Brunswick, dans le Maine, s’inspira de son autobiographie pour écrire un roman au style et au contenu très controversés qui connut un immense succès international et contribua à l’abolition de l’esclavage dans son pays. Grâce à ce roman, la demeure canadienne de Josiah Henson est devenue un musée, sous le nom de Uncle Tom’s Cabin Historic Site. Quant à cette cabane de Montgomery, Maryland (au nord-est des USA), où il n’a jamais mis les pieds, elle s’est elle aussi transformée en un site historique dédié à sa mémoire.

De sa maison natale, dont il est question ici à l’arrière-plan de l’image, voici ce que tante Sidonie écrivait dans l’un de ses livres : “Grande maison, revêche avec sa porte à clochette d’orphelinat, son entrée cochère à gros verrou de geôle ancienne, maison qui ne souriait que d’un côté. Son revers, invisible au passant, doré par le soleil, portait manteau de glycine et de bignonier mêlés, lourds à l’armature de fer fatiguée, creusée en son milieu comme un hamac, qui ombrageait une petite terrasse dallée et le seuil du salon… Le reste vaut-il la peine que je le peigne, à l’aide de pauvres mots ? Je n’aiderai personne à contempler ce qui s’attache de splendeur, dans mon souvenir, aux cordons rouges d’une vigne d’automne que ruinait son propre poids, cramponnée, au cours de sa chute, à quelques bras de pin”. Quant à la cabane où Josiah Henson n’avait jamais vécu, elle ressemblait selon Harriet Stowe à ceci :  “La case de l’oncle Tom, faite de troncs d’arbres à peine dégrossis, était à peu de distance de “la maison” ; le nègre désigne ainsi par excellence la demeure du maître. Sur le devant s’étendait un gentil jardinet, où des soins assidus faisaient croître, chaque été, des fraises, des framboises, et une diversité merveilleuse, vu l’espace, de fruits et de légumes. Toute la façade était tapissée d’un grand bignonia écarlate, et d’un beau rosier multiflore, dont les branches, se croisant et s’enlaçant, laissaient à peine voir la rustique construction. D’éclatantes plantes annuelles, des œillets d’Inde, des pétunias, des belles de jour, orgueil et délices de la tante Chloé, trouvaient aussi un petit coin où déployer leur splendeur”. Eh oui, il s’agit bien de la mythique Case de l’oncle Tom

Mauvaise case et maison vide

Pourquoi ces deux maisons banales du XIXe siècle au cœur de ces enchevêtrements de glycines et d’œillets d’Inde, de rosiers, de vignes d’automne et de pétunias (notons au passage dans les deux jardins la présence transocéanique de bignones, aussi appelés jasmins de Virginie) attirent-elles notre attention ? Tout simplement parce qu’elles sont réunies par la littérature et aussi par le fait qu’elles font en même temps parler d’elles ces temps-ci, comme si les mémoires et les mythologies avaient décidé de mystérieusement les associer dans une improbable actualité financière et commémorative.

Evoquons d’abord les dernières nouvelles concernant la case de l’oncle Tom alias Josiah Henson. Cette cabane bien réelle et sans intérêt est accolée à une demeure de style colonial dont il est avéré qu’elle avait appartenu aux planteurs de tabacs propriétaires de cet esclave ; en fait cet appentis n’est qu’une cuisine, même pas d’origine, et l’analyse de ses matériaux a démontré que Josiah Henson s’était évadé depuis au moins dix ans quand elle a été construite. La case de l’oncle Tom n’était donc pas celle de Josiah Henson, qui vivait dans le quartier réservé aux esclaves, lequel a depuis longtemps disparu. Cela n’a pas empêché les autorités du comté de Montgomery, sensibles à l’indignation populaire face à la dégradation de cette bicoque présumée « historique », de dépenser en tout près de trois millions de dollars en 2006 pour racheter la propriété, la rénover et y installer un musée. Une fois les travaux terminés, la crise immobilière consécutive au scandale des subprimes éclata et en même temps (mais les deux événements n’ont pas de lien causal) on apprit la vérité, à savoir que la case de l’oncle Tom n’était pas celle de Josiah Henson, ce que savait très bien le fils des anciens propriétaires, qui a fait une belle affaire en évitant d’en informer les autorités, lesquelles ont bien entendu été catastrophées lorsqu’elles ont appris ce ruineux télescopage entre mythe et réalité.

Voilà en tout cas un mythe qui a coûté très cher aux contibuables de Montgomery, en sus des effets calamiteux de l’explosion de la bulle immobilière de 2008. Tandis que les édiles de cette bourgade du Maryland essaient pathétiquement de se rattraper aux branches de l’arbre qui a servi à construire la fausse case de l’oncle Tom en tentant de faire de celle-ci, sous une nouvelle appellation et dans l’espoir de parvenir à rentrer dans leur frais, un centre mémoriel consacré à la vie des esclaves avant la guerre de Sécession, ça s’agite aussi de l’autre côté de l’océan Atlantique autour de la maison du souvenir de tante Sidonie à Saint-Sauveur-en-Puysaye.

Si Josiah Henson n’a jamais mis les pieds et encore moins écrit ses mémoires d’esclavage dans la case de l’oncle Tom qui est pourtant la sienne, Colette, en bonne parisienne mondaine et branchée qu’elle était devenue, n’était elle non plus pas très familière de la maison où elle avait vu le jour. A vrai dire, elle n’y résidait quasiment jamais, en témoigne ce qu’elle en disait soixante-deux ans après l’avoir quittée :  “Ah ! ma vieille maison, il y a longtemps que je ne l’ai revue. C’était une bonne maison, simple… Figurez-vous qu’on vient seulement ces années-ci d’être forcé de déraciner ce qui restait du noyer de mon enfance. J’aurais voulu conserver ce décor”. Bref, on n’est pas loin de la “case de tante Sidonie”, plus proche d’une demeure mythique et romanesque que d’une habitation réelle.

De 3 millions de dollars à 300.000 euros la bicoque

D’héritages en héritages, la case de tante Sidonie a fini par être mise en vente en 2007 pour un prix de 300.000 euros, ce qui n’est pas donné pour une telle bicoque vétuste et sans intérêt dont les charges, en particulier celles liées à l’entretien, sont trop lourdes pour les maigres finances de la Mairie de Saint-Sauveur. La Société des amis de Josiah Henson, euh pardon, de Colette, craignant que la maison ne soit vendue aux enchères à des acquéreurs insensibles aux mythes littéraires, a tenté de la faire racheter, non par le comté de Montgomery dans le Maryland, mais par le Conseil Général de l’Yonne et par la commune, “afin qu’elle puisse ouvrir au public” – on ne sait pas pour quel public. Mais ça coûte bonbon, et si le Conseil Général se déclare prêt à apporter sa contribution financière pour aménager la case de tante Sidonie afin d’en faire un centre d’études sidonien, l’Etat, la Région, le Département et la Commune rechignent à cracher au bassinet pour ce projet, cela d’autant plus qu’il existe déjà un musée Colette dans le village et qu’il n’attire pas grand-monde, pas même les lointains descendants de Josiah Henson et de Harriet Stowe en hypothétique virée œnologique bourguignonne, c’est dire…

Foulques de Jouvenel, l’un des ayant droit de Colette, a donc décidé de créer un fonds de dotation, La maison de Colette, dont l’objectif est de recueillir 180.000 euros afin de pouvoir racheter la case de tante Sidonie. Dix-huit artistes se sont associés à cette initiative et ont donné, à Paris, le 9 novembre 2010 et à titre gracieux, un “spectacle fait de lectures, de saynètes, de chansons et de films d’archives” dont les bénéfices seront reversés pour le rachat de la maison. De source sûre, on estime qu’aucun édile du comté de Montgomery, Maryland, siège de la fausse case du vrai oncle Josiah Henson, ne s’est déplacé pour déposer son obole à ce projet, et ce n’était pas parce que Colette (qui avait su se libérer d’autres esclavages que ceux de Josiah Henson), absente de sa maison mythique mais réelle même du temps de son vivant, était le nègre littéraire de Willy : en anglais, on dit ghostwriter.

Pourquoi cet intérêt pour ces maisons d’écrivains et de personnages littéraires, habitées ou inhabitées, réelles ou mythiques ? Pourquoi dépenser tout ce fric pour les cases de tante Sidonie et oncle Tom ? Pourquoi vouloir immobiliser ainsi dans la pierre ou le bois les vrais ou faux souvenirs des œuvres imaginaires et vagabondes ? Pour rendre visite à qui et à quoi, à quels spectres ?

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39 comments to La baraque de tante Sido et la case de l’oncle Tom

  • D. Furtif

    Merci pour le lien littéraire entre les deux. C’est vrai que Colette fit nègre.
    Tordant on dirait du théâtre de boulevard avec Robert Manuel et Jean le Poulain.

    Wikipédia nous apprend

    Le Poitevin-saintongeais

    Entre janvier 2007 et janvier 2010, le poitevin apparaissait dans la liste des langues de France, langues d’oïl, sur le site de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), service du ministère de la Culture, les langues poitevin et saintongeais y remplaçant la mention poitevin-saintongeais.

    Nul doute que de nombreuses réunions , colloques, communications, controverses , tables rondes avec frais de bouches, TGV et défraiements afférents auront été nécessaires pour instituer un tel indispensable distinguo. Pourtant….

    Wiki nous dit encore

    Début 2010, une nouvelle présentation du poitevin est faite, le poitevin-saintongeais réapparaissant dans la liste des langues de France, langues d’oïl, sur le site de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), service du ministère de la Culture, sous le libellé suivant : « poitevin-saintongeais [dans ses deux variétés : poitevin et saintongeais] ».[8

    Soyons assuré qu’une telle remise en ordre ne s’est point faite sans dépenser toutes les identiques munificences préalablement octroyées sans compter aux tenants de la sécession des patois. Le mécène nous est connu , nous le rencontrons tous les matins dans le miroir de notre salle de bain. Saluons ici les vaillants petits soldats de la Réunion qui ont su affronter sans mollir les hébergements de notre verte région et les tables étoilées qui y sont nombreuses.

    La culture est un fromage comme les autres.

    • Ph. Renève

      C’est c’laaaa, oui. Mais quel rapport avec les tempêtes tropicales ? 😯

      😀 😀 😀

    • @ Philippe

      J’ai compris le rapport avec les tempêtes tropicales, moâ : c’est juste une affaire de sibyllinitude furtive. Furtif n’a en effet retenu de mon nartic que les « rrr » bourguignons que roulait Colette, du coup, il a fait un accès de jalousie poitevino-saintongeaise sur les naccents régionaux et autres patois où qu’on sait même pas rouler les « rrr » et voilarrr. Pfff… Me donner tant de mal pour avoir des commentairrres parrreils, les brrras m’en tombent…

      • Ph. Renève

        Crrrré bon sang de bois, heureusement que tu es là pour décrypter les propos furtifs, j’avions rien compris…

        Le poitevin-saintongeais, je vous demande un peu. Y roulent-y seulement les rrr ces gars-là ?

  • Léon

    Rien compris, moi, l’oncle Tom c’était le toton de Colette ?

    • @ Tonton Léon

      Je t’explique : y a deux baraques ayant trait à la littérature ayant des problèmes de financement en ce moment et qui toutes deux n’étaient pas très habitées par ceux qui étaient censés y vivre, et est-ce qu’on n’a pas mieux à faire de ce fric que de le claquer pour des baraques à souvenirs littéraires alors que lire les bouquins, ça suffit. J’ai tout bon, là ? Pfff… Me donner tant de mal pour avoir des commentairrres parrreils et devoirrr fairrre de telles explications de texte, les brrras m’en tombent… La prrrochaine fois, j’écrrrirrrai un narrrtic de polémique politicarrrde pour que ça s’empaille à sa suite, rrrogntudjuuu…

  • Lorenzo

    Léon,

    p’tète qu’elle aimait jouer avec ça enfin ce que j’en dis, jai pas encore lu l’article… 😳

  • Causette

    Bonjour Marsu, les écrivains il faut avant tout les lire, connaître les coutumes de leur époque et comment ils y ont vécus. Avant de créer des maisons d’écrivains, pourquoi pas, les municipalités devraient faire en sorte qu’on trouve leurs oeuvres dans les bibliothèques municipales. Les bibliothèques parisiennes sont de plus en plus envahies par des bouquins « thrillers » sans intérêt (pour moi). Qui est responsable de ces achats pour le public?


    « Traitez les gens comme des cochons et vous obtiendrez un travail de cochons. Traitez les gens comme des hommes et vous obtiendrez un travail d’hommes. »

    Elizabeth Harriet Beecher Stowe (1811-1896)

    En pays connu Colette
    « Point de pampres au-dessus de mon berceau, si ce ne fut quelque treille bordant un mur, des tonnelles bien épaisses sous lesquelles la grappe trop ombragée s’étire, maigrit, et ne mûrit que si l’arrière-saison se fait brûlante. Les jours d’automne torrides ne sont pas rares en Auxerrois. Le terroir s’y réclame de la vraie Bourgogne et jusqu’à notre Puisaye étend le rude rayon, la sonore gelée qui sur la Côte-d’Or apprêtent les grands vins. Veuf de ceps, mon pays natal buvait du vin. Le petit bourgogne anonyme y coulait en chopines, en setiers et demi-setiers, en verrinées. Il signait sa présence et sa vogue, sur les tables de bois grattées au tesson de verre, en cercles violâtres indélébiles. Les soirs d’hiver, le vin jeune – six sous le litre – bouillait à pleins pots, et dans son écume rose dansaient la rouelle de citron et l’épave de cannelle, pêle-mêle avec les dix grains de poivre et les radeaux des rôties naufragées. »

    Poésie

    • @ Causette

      Ah, enfin une qu’a un peu compris mon nartic. Oui, les maisons d’écrivains, on s’en tape, l’essentiel, c’est les zœuvres zécrites et il vaut mieux créer des bibliothèques municipales que racheter à grands frais des bicoques de scribouillards. En passan, je préfère lire n’importe quel thriller plutôt qu’un bouquin de Colette, c’est rasoir sa littérature. Et dans les bibliothèques municipales, il suffit de demander à ce que soient commandés les bouquins qu’on veut lire si on ne trouve pas sa pitance parmi ceux déjà en rayons. En tout cas c’est comme ça que ça se passe à Dijon.

      • Causette

        il suffit de demander à ce que soient commandés les bouquins… ah bin j’vais tenter le coup! Merci du conseil Marsu

        Dites donc Lorenzo, vous avez l’air de vous y connaître en joujous :mrgreen:

      • D. Furtif

        M’enfin Marsu il me semblait avoir compris!

        Avoir dans son pays, un ministère de la culture qui dépense l’argent des contribuables en bâtisse ou en opérations à la mormoil… Et voir diminuer les heures de français , d’enseignement de l’histoire des arts etc….dans les écoles…

        pffffffff…!

  • chantelois2010

    Marsu. Intéressante question sous-jacente à cette belle allégorie : doit-on sauver le patrimoine littéraire ou le patrimoine bâti d’un personnage célèbre? Au Québec, nous avons sauvegardé la maison de Georges-Étienne Cartier mais que connaissons-nous de son oeuvre politique? Nous avons par contre sauvegardé l’oeuvre de Félix Leclerc mais oublié ces lieux qui l’ont accueilli. Peu de gens savent par exemple, ou ont oublié, qu’il naquit à La Tuque, en Mauricie. Ces deux hommes ont marqué, chacun à leur façon, l’histoire du Québec. Commentaire un peu local. Que voulez-vous, je suis un peu chauvin sur l’oeuvre de Leclerc 😆 😆 En ce qui concerne tante Sidonie et oncle Tom, qu’ils reposent en paix 😉

  • D. Furtif

    Quand on sépare poitevin et saintongeais on coupe , on scinde , on sécessionne
    quand on rassemble on réunit on fait la réunion

    Y a jamais eu rien de tropical la dedans???????? 😕

  • Causette

    puisqu’on parle de cette région
    Dans cette ville de l’Yonne, il y a un p’tit resto… miam! c’est une charmante auberge au décor rustique, où l’on déguste des spécialités typiques du Morvan. Attention les papilles 😆

  • Dernières nouvelles : La soirée Colette a réuni 1.600 spectateurs au théâtre du Châtelet à Paris. La chanteuse Juliette y a récité la recettes des truffes version Colette :

    « Tout est mystère, magie, sortilège, tout ce qui s’accomplit entre le moment de poser sur le feu la cocotte, le coquemar, la marmite et leur contenu, et le moment plein de douce anxiété, de voluptueux espoir, où vous décoiffez sur la table le plat fumant. […]

    On ne fait bien que ce qu’on aime. Ni la science, ni la conscience ne modèlent un grand cuisinier. De quoi sert l’application où il faut l’inspiration ? Je suis née dans un pays de province où l’on gardait encore, comme le secret d’un parfum ou d’un onguent miraculeux, des recettes que je ne trouve dans aucun codex culinaire. On les transmettait de bouche à oreille, l’occasion d’une fête carillonnée, le jour du baptême d’un premier-né, d’une « confirmation ». Elles échappaient, pendant le long festin de noces, à des lèvres desserrées par le vieux vin :ainsi ma mère reçut en confidence la manière de préparer certaine « boule » de poulet, projectile ovoïde cousu dans une peau de poule désossée. Comment recomposer maintenant le secret de cette « boule » débitée, sur la table, en larges tranches rondes où brillaient l’oeil noir de la truffe, la verte fève de la pistache ?

    Du moins j’appris – dans une Puisaye truffière dont le sol nourrit une truffe grise, de bonne odeur et de goût nul – à me servir de la vraie truffe, la noire, la périgourdine. C’est la plus capricieuse, la plus révérée des princesses noires. On la paie son poids d’or, le plus souvent pour en faire un piètre usage. On l’englue de foie gras, on l’inhume dans une volaille surchargée de graisse ; on la submerge, hachée, de sauce brune, on la marie à des légumes masqués de mayonnaise… Foin des lamelles, des hachis, des rognures, des pelures de truffe ! Ne saurait-on l’aimer pour elle même ? Si vous l’aimez, payez sa rançon royalement, ou écartez-vous d’elle. Mais l’ayant achetée, mangez-la seule, embaumée, grenue, mangez-la comme un légume qu’elle est, chaude, servie à fastueuses portions. Elle ne vous donnera pas, une fois étrillée, grand-peine ; sa souveraine saveur dédaigne les complications et les complicités. Baignée de bon vin blanc très sec – gardez le champagne pour les banquets, la truffe se passe très bien de lui – , salée sans excès, poivrée avec tact, elle cuira dans la cocotte noire couverte. Pendant vingt cinq minutes, elle dansera dans l’ébullition constante, entraînant dans les remous et l’écume – tels des tritons joueurs autour d’une noire Amphitrite – une vingtaine de lardons, mi-gras, mi-maigres, qui étoffent la cuisson. Point d’autres épices ! Et « raca » sur la serviette cylindrée, à goût et à relents de chlore, dernier lit de la truffe cuite ! Vos truffes viendront à la table dans leur court-bouillon. Servez-vous sans parcimonie ; la truffe est apéritive, digestive. Croquez la gemme des terres pauvres en imaginant, si vous ne l’avez pas visité, son désolé royaume. Car elle tue l’églantier, anémie le chêne, et mûrit sous une rocaille ingrate. Imaginez l’hiver périgourdin sévère, la rude gelée qui blanchit l’herbe, le cochon rose dressé à une prospection délicate »… Colette, « Rites » in Prisons et Paradis, 1932

    • Ph. Renève

      Heh. Et tu trouves sa littérature « rasoir » ? 😯

      • @ Philippe

        Les bouquins tout entiers, oui, et j’en ai lu quelques-uns quand j’étais ado boutonneux. Mais à l’intérieur ils sont souvent truffés de bons petits morceaux à déguster sans modération… Celui-ci en est un !

  • Causette

    16 Novembre 2010
    Le 5e Comité intergouvernemental des États parties à la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, réuni à Nairobi au Kenya, a inscrit aujourd’hui le repas gastronomique des français sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité

  • Dernières nouvelles de la fausse case de l’oncle Tom : la municipalité de Montgomery refuse de rendre publics les dossiers du parc d’attraction « Uncle Tom’s Cabin », même à des historiens et archéologues, et l’un d’entre eux parle à son sujet de « gouffre financier ». Pire que la bicoque à Colette ! Trop forts ces étasuniens…

    • Causette

      J’Nous logions dans des cabanes en rondins et le sol était de terre battue. Le plancher était un luxe inconnu. Dans une seule pièce étaient entassés comme du bétail, dix ou douze personnes, hommes, femmes et enfants. Toute idée de raffinement et de décence était, bien sûr, hors de question. Nous n’avions ni cadre de lit ni rien. Nos lits étaient des paillasses et des vieilles loques jetées dans les coins et retenues par des planches; une seule couverture pour le froid. Notre façon préférée de dormir, toutefois, était de s’allonger sur une planche, nos têtes appuyées sur une vieille veste et nos pieds au chaud devant le feu qui se consumait. Le vent sifflait, la pluie et la neige volaient à travers les fissures et le sol déjà humide se trempait jusqu’à devenir boueux comme dans une porcherie. Telles étaient nos maisons. Dans ces taudis miséreux nous étions parqués pour la nuit et nous mangions le jour; ici les enfants naissaient et les malades étaient délaissés.

      Extrait de: « Uncle Tom’s story of his life » du révérend Josiah Henson. London, 1877. Traduit de l’anglais par Jean-Pierre Pazzoni.