Egypte, derrière l’écran des télévisions C’est l’ordre mondial qui vacille

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L’armée, axe central du régime, a pris le pouvoir, mais le soulèvement révolutionnaire du peuple égyptien ne faiblit pas. Les travailleurs, partout, demandent des augmentations de salaires et, dans le même mouvement, réclament la démission des ministres et des directeurs nommés par le pouvoir. DISONS fait le point pour ses lecteurs sur l’immense mobilisation de ces derniers jours.

Le soulèvement du peuple égyptien qui a entraîné la chute de Hosni Moubarak le 11 février dernier a des répercussions qui dépassent largement les frontières de ce pays de 80 millions d’habitants. Ce soulèvement, qui survient après celui du peuple tunisien, déstabilise non seulement l’ordre à l’échelle de la région, mais tout l’ordre mondial bâti sur l’oppression des peuples, au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie et ailleurs. Et c’est bien pourquoi l’administration Obama a tout tenté pour le maintenir en place le plus longtemps possible, puis, pour sauver le régime à favoriser la prise du pouvoir par les généraux de l’armée . Armée dont est également issu Moubarak. Conscients de la brèche qu’ils ont ouverte, les travailleurs égyptiens s’y sont engouffrés. Pour faire valoir leurs revendications, une vague de grèves a lieu.

Mercredi 9 février.

Les manifestations se poursuivent dans toutes les villes du pays, des milliers de travailleurs, dans l’industrie textile, la métallurgie et le secteur des télécommunications, participent à des arrêts de travail, à des sit-in ou des manifestations pour réclamer de meilleurs salaires . 3 000 ouvriers travaillant pour l’autorité du canal de Suez sont en grève. 6 000 ouvriers des arsenaux de Port-Saïd manifestent. Des centaines de fonctionnaires et d’universitaires manifestent pour des revendications salariales. Au Caire et à Ismaïlia, des milliers d’ouvriers sont en grève.

Selon le journal Al Ahram, les secteurs de l’alimentation, de l’électricité et du pétrole, notamment à Alexandrie, sont touchés. A l’aéroport du Caire, les travailleurs intérimaires manifestent pour obtenir un statut permanent. Dans le sud, notamment à Assiout et Sohag, des sit-in sont organisés dans plusieurs entreprises publiques et privées, y compris pharmaceutiques, rapporte la chaîne de télévision Al Djazira. A Port-Saïd, sur le canal de Suez, des habitants d’un bidonville protestent contre l’absence de logements décents. A Suez, deuxième jour de grève. 5 000 employés de diverses entreprises d’Etat manifestent sur leurs lieux de travail. A Helwan, 2 000 travailleurs de l’usine de filature Misr sont en grève.

Jeudi 10 février.

La mobilisation continue. Les millions de travailleurs misérables, se dressent contre le régime. Des manifestations massives gagnent les villes de province. Des centaines de médecins et d’infirmiers de Kasr el-Aini, un des plus grands hôpitaux publics, se joignent aux manifestants, place Tahrir. Les avocats en robe noire aussi. Les employés des transports publics sont en grève. Les chauffeurs de bus laissent les bus au dépôt. Ils réclament une augmentation de salaire. Les ouvriers de plusieurs usines d’armement se mettent en .grève Pendant toute la journée, des rumeurs insistantes font état d’un départ imminent de Moubarak et d’une prise des rênes par les forces armées. Le soir, dans un discours télévisé autiste et arrogant, Moubarak annonce qu’il transfère ses pouvoirs à Omar Souleimane, l’ancien chef des services de renseignements, un des symboles du régime, le vice-président qu’il a nommé quelques jours plus tôt.

Il répète qu’il ne quittera pas le pouvoir avant septembre

Dès les premières minutes du discours de Moubarak, la déception des millions se mue en stupeur, puis en indignation. Puis, la rage et la colère éclatent. La foule crie :

« Moubarak dégage ! », « Dehors, dehors, dehors ! »

Elle brandit des chaussures menaçantes dans sa direction.

Moubarak et sa famille se sont envolés pour Sharm el-Cheikh.

L’appel à manifester le lendemain, « journée des martyrs », va voir tout un peuple crier sa colère et sa volonté de chasser Moubarak et son régime corrompu.

Devant le Congrès, à Washington, le directeur de la CIA, Leon Panetta, a jugé «fort probable » que Moubarak quitte le pouvoir dans la soirée et qu’il soit remplacé par son vice président, Omar Souleimane

Le pronostic est démenti

Le vendredi 11 février.

Alors que la foule afflue place Tahrir, 2 000 manifestants se rassemblent devant le palais présidentiel d’Ittihadia, à Héliopolis, à l’est du Caire, et scandent :

« A bas Moubarak ! »

A Alexandrie, à Suez, à Ismaïlia, partout dans le pays, des centaines de milliers de manifestants descendent dans la rue

Le Mouvement des jeunes du 6 avril (crée en 2008 en soutien à la grève des travailleurs de Mahalla El-Kubra) diffuse sur son site Facebook un communiqué disant notamment :

« Une grève générale est nécessaire pour mettre à bas Moubarak (…) ; les grèves doivent être coordonnées par des comités démocratiques de travailleurs, ils ont besoin de défendre la révolution (…). L’exigence d’une Assemblée constituante est maintenant cruciale. Ce ne sont ni les militaires ni les technocrates qui doivent décider de la nouvelle Constitution, mais une Assemblée démocratique composée de délégués populaires mandatés »

A Tahrir, une quinzaine d’officiers et des soldats du rang déposent leurs armes et fraternisent. Ils étaient postés aux entrées de la place au contact avec les manifestants. Que vont faire les militaires ?

C’est l’inconnue.

Le Conseil suprême des forces armées fait savoir qu’il se porte garant de la réforme de la Constitution et de l’organisation d’élections libres. Il promet de mettre fin à l’état d’urgence, en vigueur depuis trente ans, « dès la fin des conditions actuelles ». Ce qui indique que les manifestations doivent cesser. « Aucun manifestant ne sera poursuivi », dit aussi l’armée.

Il est clair que les chefs militaires sont divisés.

Ils veulent tous sauver le régime, mais certains estiment que Moubarak devrait céder la place pour opérer les changements constitutionnels dans la continuité et éviter que la crise n’emporte toutes les  institutions alors que d’autres  pensent que cela risquerait  de renforcer les masses dans leurs exigences

À 17h10 (heure locale)

Omar Souleimane annonce la démission de Moubarak et charge l’armée de gérer les affaires.  La multiplication des grèves a forcé le système à lâcher Moubarak.

Depuis le début du soulèvement populaire, la Maison-Blanche, le département d’Etat, les anciens diplomates et officiels américains dépêchés en Egypte se sont livrés à des déclarations contradictoires.

Navigation à vue ou crise liée à la déstabilisation de l’ordre impérialiste ?

Le 2 juin 2009, Obama affirmait que Moubarak était un allié inconditionnel… une force de stabilité, et que c’était bon pour la région ».

Stabilité signifie, avant tout, défense et perpétuation du régime en place. Stabilité signifie aussi : éviter tout ce qui pourrait remettre en cause les accords de paix avec l’Etat d’Israël. L’administration Obama a continué à soutenir Moubarak jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au moment où il n’était plus possible de le faire, pour sauver le régime, tout en cherchant, en même temps, au sein de l’élite militaire égyptienne, le futur interlocuteur sur lequel compter. « Les voix des Egyptiens doivent être entendues », a dit Obama au soir du discours autiste de Moubarak. C’est bien le soulèvement historique de tout le peuple qui a chassé Moubarak, quelques semaines seulement après que la classe ouvrière et le peuple tunisiens ont chassé Ben Ali.

Samedi 12 février

Le Conseil suprême des forces armées égyptiennes fait lire là la télévision le communiqué suivant :  «  Le gouvernement actuel et les gouverneurs continueront à travailler jusqu’à ce qu’un nouveau gouvernement soit formé ».

Le gouvernement actuel a été nommé par Moubarak. Il est conduit par le général Chaflic, ministre de l’aviation dans le précédent gouvernement Moubarak.

«  La république arabe d’Egypte restera engagée envers tous les traités régionaux et internationaux »

C’est bien ainsi que l’entend l’administration Obama.

13 février.

Le Conseil suprême des forces armées décrète la suspension de la Constitution et la dissolution du Parlement, élu en 2010 avec une fraude électorale massive. A l’aube, l’armée investit la place Tahrir, démonte de force les campements des manifestants et procède à l’arrestation de 35 à 40 d’entre eux. Pour faire évacuer la place, elle n’hésite pas user de la matraque. Des centaines de manifestants résistent. A midi, un comité rend public une plate-forme et appelle à une « marche de la victoire », vendredi 18 février.

Pour contrer les grèves qui ne cessent de se développer dans tout le pays, le Conseil suprême des forces armées publie un communiqué demandant

  • « aux travailleurs en grève de reprendre le travail afin de mettre fin à la paralysie de l’activité économique du pays et invitant les syndicats et associations professionnelles à jouer pleinement leur rôle » à cet égard. En outre, il menace d’interdire les réunions d’organisations syndicales ou professionnelles, interdisant de fait les grèves.

L’armée est un pilier du régime dont les millions d’égyptiens réclament la chute. Moubarak est issu de ses rangs. Tout comme le vice-président qu’il a désigné avant d’être chassé. Les militaires sont les principaux bénéficiaires des milliards de dollars alloués par l’administration américaine depuis 30 ans. Ceux qui sont allés au Caire se rappellent sans aucun le luxe du quartier quasi réservé à l’armée Hieropolis sur la route de l’aéroport.

Cette caste peut très bien avoir des élans nationalistes mais qu’en est-il de son altruisme.

Est-elle prête à renoncer à ses privilèges pour asseoir son pouvoir.

Qui en son sein va être choisi pour rendre sa part du gâteau en premier.

De graves dissensions au sein des forces armées sont à l’ordre du jour.

Quel est l’observateur , quelle est la puissance étrangère qui aura la sagesse de ne pas en profiter.

Qui en Europe ou aux USA aura la sagesse de ne pas intervenir,  et de ne pas fausser le jeu. ?

Quand dans l’histoire auront nous vu un tel détachement philanthropique ?

Lundi 14 février

Des centaines de salariés des transports publics défilent devant le bâtiment de la radio publique, alors que ceux de l’Organisation gouvernementale de la jeunesse et des sports manifestent sur la désormais célèbre place Tahrir. Sur l’autre rive du Nil, dans la capitale, des centaines de conducteurs d’ambulance sont également rassemblés avec des revendications similaires

La Banque centrale d’Egypte, de son côté, a décidé de fermer ses bureaux dans tout le pays en raison de la grève des employés de la Banque nationale et de plusieurs autres institutions bancaires du pays. Un mouvement de grève affecte aussi la compagnie aérienne nationale EgyptAir, qui a programmé seulement 31 vols internationaux et 12 dessertes intérieures ce lundi contre au total 145 liaisons quotidiennes

Quel est l’officier supérieur influent , bien vu de ses troupes, qui va renoncer à profiter des opportunités qu’on va lui offrir ?

Pronostics prophétiques. La partie de poker menteur est entamée au sein des forces armées .  Les syndicats , les frères musulmans, les services étrangers….

Il est urgent d’attendre. Tout est possible. Il se pourrait fort que le centre névralgique s’éloigne de plus en plus de la place Tahrir

15 comments to Egypte, derrière l’écran des télévisions C’est l’ordre mondial qui vacille

  • maxim

    c’est justement la question que tout le monde se pose….

    le soulèvement général populaire c’est bien certes,mais après ?

    nul n’est en mesure de prédire la suite …..pourvu que les Egyptiens aient le bon sens de ne pas se laisser entrainer dans des voies d’où il est impossible de sortir !

  • snoopy86

    En tous cas merci à tous ces manifestants …

    La snoopette voulait retourner en Egypte cette année pour fêter nos retraites, ça me faisait royalement ch… de me retrouver à visiter les vieilles pierres en circuit organisé , aujourd’hui elle n’en parle plus et je vais pouvoir aller jouer au golf du côté de chez Lorenzo.

  • Asinus

    @snoopy
    il y a un magnifique à Madere , clients un rien  » m’a tu vu dans mon Cayenne » mais le green descent doucement vers la mer .

  • Asinus

    les Pharaons créent très tôt une armée qui deviendra vite une armée de métier. Si les futurs officiers sont recrutés dans la petite et moyenne bourgeoisie, les fantassins sont issus des classes plus défavorisées, car être soldat de Pharaon procure des avantages en nature.ben voyons rien de neuf sous le soleil!

  • maxim

    j’en profite pour évoquer l’assassinat par égorgement vendredi,d’un prêtre catholique Polonais à Malouba à côté de Tunis …

    je n’ai vu aucun article là dessus à la galerie marchande ni d’ailleurs sur d’autres blogs !

    on en pense ce que l’on veut,mais quand même on peut se faire une opinion quand à cet acte barbare et une révolution qui se veut hors d’une connotation religieuse quelconque !

  • Causette

    Bonjour Furtif, bonjour à tous,

    L’armée égyptienne a prévenu hier, vendredi, qu’elle ne tolérait plus les manifestations illégales et les grèves qui nuisent à l’économie du pays.
    Ah parce que les autres manifestations étaient légales?

    Bref, On veut bien faire semblant de contenter des manifestants qui réclament un changement de régime politique, mais des travailleurs qui réclament de meilleures conditions de travail et des augmentations de salaires, ça devient illégal.

  • COLRE

    Salut Furtif, merci de ce résumé et de suivre pour nous le processus. J’avoue avoir « décroché » depuis une semaine… Le temps s’est ralenti, non ? après la cristallisation des événements autour des départs de Ben Ali puis de Moubarak, la politique a dû rentrer dans un temps plus long…
    L’actualité brûlante se détourne de l’Egypte comme elle s’était déjà détournée de la Tunisie. En point de mire désormais : Lybie, Bahreïn, Alger…

    Je trouve instructif de vivre en direct cette « contagion » quand on s’interroge sur de semblables phénomènes historiques (je pense pour le plus récent au mouvement planétaire de 68… mais en plus grave la montée des fascismes d’entre-deux guerre, ou le prurit nationaliste qui précède en Europe la guerre de 14).

    • D. Furtif

      Oui , mais .
      Précisons quand même. Je n’ai pas « fabriqué » cette récapitulation, elle vient en droite ligne de de plusieurs sources que j’ai outrageusement pompées. J’espère n’avoir trompé personne , en tout cas ce n’était pas mon intention.
      Je ne vais pas jouer maintenant le « grand journaliste résistant »
      C’est bien parce que je me trouvais dans une situation inverse.
      Je m’explique: non seulement je n’allais pas jouer les instruits mais bien au contraire , je me retrouvais complètement perdu

      Cette récapitulation,si je vous l’ai offerte en Une, c’est que j’en ressentais le besoin pour moi même.
      Si on y fait bien attention on se retrouve pratiquement au même point qu’à la fin de l’article Du coté des Pyramides avec comme nouveauté de taille, la disparition du verrou Moubarak .

  • Léon

    Salut à tous, un passage assez rapide pour constater qu’il y a de quoi lire depuis trois jours, la vache! Je ne sais quand je vais avoir le temps de le faire, mais bravo à tous ceux qui ont participé à cette discussion sur l’Egypte à partir des textes de Lord FF

    • D. Furtif

      Bonjour mon Léon, comme je ne voudrais pas que tu sois inquiet .
      Rassure toi, notre tricoteuse est toujours aux aguets.

      • ranta

        Il me fait penser à mon chien lorsqu’il a décidé de rentrer dans la maison : il pigne, il gémit, il pleure, il aboie et quoiqu’il fasse on risque pas d’oublier qu’il est là : il y veille.

  • Causette

    Kadhafi menace l’UE de représailles, si cette dernière se mêle des affaires internes de la Libye. Lire sur express fr. (à l’Express il n’y a plus de correcteur?)

    La presse a beaucoup parlé de Mam, un peu moins de son conjoint, Patrick Ollier.

  • AGNNP

    Pour complêter= une chronique sans acuns morceaux de ce que l’on trouve habituelement inside la couveuse.
    Cochon sur terre