Quand un Ferry cache des frégates

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La manière de choisir  l’actualité  à traiter est une règle bien établie. Il y a tout d’abord le schéma classique  victimes/éloignement qui permet de jauger de l’intérêt d’un sujet. Plus le nombre de victimes sera élevé et plus la distance par rapport à Paris sera réduite, plus le sujet aura une chance d’être traité. Du canard local à nos plus grands JT, il n’est souvent question qu’énumération du nombre de victimes. Le prix du sang est supposé rendre l’information intéressante.

Mais il y a également la facilité de traitement. Un sujet, certes concernant un nombre important de personnes, mais nécessitant du temps et une équipe de spécialistes au travail pour l’enquête et la retranscription circonstanciée sera irrémédiablement relégué aux calendes grecques par rapport à un autre où l’appréhension du public est déjà plus facile et où le travail à effectuer ne diffère que peu du copié-collé nécessaire à emballer le commentaire.

Les politiciens l’ont bien compris, qui ne cessent de mettre devant la scène les sujets qu’ils voudraient bien qu’on traite, sur lesquels ils voudraient bien qu’on s’apesantisse en réflexions et postures innombrables en attendant que le train de l’actualité abandonne ce wagon pour passer à autre chose; ce qui rendra généralement caduques toutes les généreuses réflexions et prises à témoins relayées dans nos media. Et ils savent très bien quels sujets faciles vont nourrir l’information du moment.

Ces dernières semaines ont été des exemples frappant. Tout d’abord la polémique sur les panneaux concernant les radars. Il faut bien savoir que tout ce qui touche à la prévention routière est une aubaine d’actualité pour des semaines entières. Et c’est de l’actualité peu risquée et sous terrain contrôlé.  Dans mes nombreuses sessions de formation que j’animais, il y avait un thème facile pour lancer les discussions de groupe quand les stagiaires étaient réservés lors des pauses: la sécurité routière. C’est un domaine où même le plus timide a toujours un truc à dire, un exemple à raconter, une idée à soumettre, un témoignage à rapporter.  C’était une technique de mise en relation très facile à mettre en œuvre et qui garantit du remplissage de discussion intensif.

Puis il y a eu les affaires Ferry. La première affaire n’a rien de drôle mais a fait du boucan: pour illustrer le principe de la diffamation, il a laissé entendre qu’il avait eu connaissance de faits pédophiles d’un ex-ministre, faits relatés par « les plus hautes autorités de l’état »; et que « le milieu mediatique » était au courant mais ne pouvait donner le nom du ministre sans tomber sous le coup de la diffamation « (1).  Le traitement et le report mediatique des propos tels qu’ils ont été tenus pourrait d’ailleurs faire l’objet d’un article spécifique tant on se rend compte qu’abondance de commentateurs nuit à la réflexion.

Bizarrement, quelques jours plus tard, le Canard, plutôt que d’envoyer un journaliste enquêter chez la police de Marrakech, ressort une information qu’on lui a gentiment donnée: le statut et salaire de L.Ferry et ses bisbilles avec le rectorat. J’aime bien le Canard, mais il faut  reconnaître que c’est quand même un des principaux outils des dirigeants pour régler leurs comptes entre eux. Le nombre d’élus et de hauts fonctionnaires, souvent de droite, qui sont informateurs au Canard et savent placer les petites phrases pour qu’elles soient reprises…

PATATRAS, le professeur de philosophie se retrouve à devoir se défendre sur un terrain qui  n’est pas bon en ce moment: la gabegie.  C’est que l’argent public, notre bon gouvernement y tient! Un vrai chef de famille responsable qui ne veut pas voir nos impôts dépensés inutilement et fait la chasse aux fraudeurs.  D’ailleurs, dans le même temps, un député UMP va partir opportunément en guerre contre les comités Théodule, ce ne sera pas le première si vous avez un peu de mémoire.  Un marronnier qui marche toujours. La liste des noms  à la Prévert, les budgets alloués permettent de se gausser des dysfonctionnements de l’Etat dans un consensus général. Mais au delà de ça, quelques planques restent jalousement gardées par le gouvernement (2), et puis on ne discute en tout et pour tout que de 25 millions d’euros. Ce n’est pas rien: avec ça on pourrait faire 10 jours de guerre supplémentaires en Lybie. Mais ce n’est pas grand chose: à peine un quart des intérêts de l’amende que va devoir payer l’Etat pour les magouilles de ses dirigeants dans l’affaire des frégates. En effet, l’Etat devra payer à hauteur de 73% le montant réclamé à Thalès. Soit 630 millions d’euros (3). Vous, moi, nous tous.  Et tout cela, pendant que ces mêmes qui se sont remplis les poches ne seront jamais inquiétés et continueront leur carrière aux plus hautes fonctions de l’Etat. Décidément, pour se dédouaner, l’Etat a l’argent du contribuable facile (qui a dit affaire Tapie?), enfin excepté celui des plus aisés (4).

Alors oui L.Ferry c’est 4800 euros par mois, oui les comités Théodule c’est 25 millions d’euros par an. Mais les frégates c’est plus du demi milliard d’euros, 131 250 mois de salaires de L.Ferry. Mais là, étrangement, l’impact médiatique est presque nul. Rien ou peu. Quelle capacité d’indignation avons-nous? Est-elle réservée au sort des Palestiniens? Plus d’un demi-milliard d’euros (5)  pour compenser les magouilles de mecs qu’on réélira en dansant à la Bastille comme des cons.

Sans moi.

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(1): http://www.wat.tv/video/reveletations-choquantes-luc-3qzgx_3kgyz_.html

(2): http://www.latribune.fr/actualites/economie/france/20110202trib000598210/les-deputes-retablissent-le-haut-conseil-de-l-education.html

(3): Le montant total de la sentence s’élève à 482 millions de dollars et 82 millions d’euros, portant intérêts depuis août 2001, ainsi qu’environ 15 millions d’euros, portant intérêts à compter de ce jour, soit un total d’environ 630 millions d’euros (intérêts inclus), a détaillé le groupe Thalès dans son communiqué.

(4): http://www.liberation.fr/economie/01012342590-l-assemblee-adopte-les-mesures-d-allegement-de-l-isf

(5): sans compter vraisemblablement les morts de l’attentat de Karachi qui n’ont pas de prix…

16 comments to Quand un Ferry cache des frégates

  • Léon

    Bien d’accord Lapa. Comme je l’ai dit ailleurs, je n’ai pas de mots pour dire mon indignation devant le fait que c’est le contribuable qui va payer une amende pour de l’argent encaissé illégalement par un certain nombre de types qui bénéficient d’une impunité en raison du secret-défense. Un Etat démocratique aurait demandé que les autorités qui ont accès à ce secret-défense se tournent vers les bénéficiaires et exigent le paiement de cette amende, quitte à ne pas révéler leurs noms si effectivement ce secret se justifie.
    Franchement, je ne sais s’il est possible de lancer une pétition dans ce sens et si elle a quelques chances d’avoir des signatures, mais Disons peut peut-être essayer ?

  • Léon

    Au fait : pour l’illustration, je me suis creusé la tête sans arriver à trouver autre chose que de mettre le titre en image… 😯

  • COLRE

    Bonjour Lapa,

    Bien vu (malheureusement…)

    Et ce qui crée autant de ressentiment chez tout le monde, c’est cette impuissance qui prend à la gorge : que faire ? rien… On est coincé :

    – on ne rentre pas dans le jeu, et l’expression « prêcher dans le désert » résonne terriblement vraie.
    – ou on rentre dans le jeu, et on participe, à notre corps défendant, à la manipulation en la critiquant, et on ronge les os qu’on nous jette tous les jours pour assouvir nos besoins de nouveauté et de sensationnel… Et pendant ce temps là, on ne pense pas « à mal »…

    Pour l’instant, ces multiples contrefeux, ça marche, grâce à internet qui permet et amplifie le buzz, mais je trouve qu’ils jouent avec le feu… et qu’internet pourrait finir par dérégler cette belle mécanique de gouvernance manoeuvrière…

  • Le péripate

    C’est le prix pour que des crapules corrompues restent en liberté. Mais j’ai promis de ne pas faire de poujadisme.

    Dans cet article un bulletin de vote à utiliser sans retenue.

    • Léon

      Peripate : pour une fois je vais être d’accord avec un article de contrepoints (euh, seulement la fin, consacrée à l’amende pour les frégates). Vous voyez, tout arrive ! 😆 😆 😆

        • Le péripate

          Vous m’inquiétez… Serais-je « populiste » ?!

          😆

          • Causette

            Il n’y a pas qu’en France que les gouvernants socialisent les fraudes. J’aime pas trop ce bulletin de vote (ils pourraient y prendre plaisir allez savoir!). Je préfère créer moi-même mes petits bulletins. Quand il a fallu choisir entre Chirac et Lepen j’ai glissé dans l’urne la copie de cette photo. Pensez à celles et ceux qui « dépouillent » les bulletins de vote, c’est un peu pénible alors un peu d’originalité et d’humour dans vos messages ça détend.

  • pissefroid

    Contrairement à ce que vous dites, le canard dit avoir enquêté à l’époque de l’arrivée de cette rumeur. Il dit (numéro du 8 juin) n’avoir rien trouvé de concret (histoire soit complètement fausse soit improuvable). Il n’a donc rien publié, à l’époque.

  • cabriole

    Absolument.

    Monsieur Léon fait de la désinformation, et de la diffamation.
    Le Canard Enchaîné après avoir enquêté, et n’avoir strictement trouvé aucun élément confirmant cette rumeur (lancée par un billet non signé du Figaro) ; ni date, ni lieu, ni fait, ni noms, n’a donc, conformément à son éthique et à sa déontologie, pas donné suite.
    Mais Monsieur Léon accorde certainement plus de crédibilité à un billet anonyme du Figaro, qu’aux enquêtes, toujours sérieuses, étayées, du Canard Enchaîné.

    Monsieur Léon « aime bien le Canard, mais…. » dit-il ; en fait, Monsieur Léon est un petit désinformateur à l’égo aussi boursouflé que la baudruche Luc Ferry qu’on ne s’étonne pas de le voir défendre.

    Et pour ce qui est de la crédibilité des informations, chacun sait que le Canard Enchaîné est tout ce qu’il y a de plus fiable, qu’il ne fait le jeu d’aucun politique, que ses reportages et révélations ont, à de nombreuses reprises, fait progresser la vérité, l’éthique, et la probité : choses manifestement totalement étrangères au bon Monsieur Léon.

  • Léon

    On vous a reconnu Sisyphe. Sauf que je ne comprends pas pourquoi vous adressez à moi, je ne suis pas l’auteur de l’article.
    Vous devenez fou mon garçon, vous voyez des Léon partout maintenant… 😆 😆 😆
    Je vais vous donner une adresse où vous serez bien accueilli : ils passent leur temps là-bas à faire comme vous !
    http://philippereneve.blogspot.com/

    • COLRE

      Vous êtes sûr ?… l’a pas dit « fouille-merde » ni « bouse », l’a pas copié collé le Monde diplo…
      C’est un rôle de composition, dites-moi ? 😯 :mrgreen:

    • D. Furtif

      M’enfin Léon , un gars qui vit tous les jours aux côtés
      d’un Julles
      d’un Cabanon,
      d’un Lucilio d’un Pyralene
      d’un Navis
      voire d’un Manfred
      ne peut que t’en remontrer sur la qualifications des sources.Les charlatans , il connait , il appartient à la maison mère.
      Je ne crois pas trop que ce soit Sisyphe ce Cabriole , l’astuce est ici tellement fine ça ne ressemble pas à la lumière qui publie un blog mais qui ne veut pas qu’on y aille ni qu’on en fasse état. Ce qui, conviens en , est un sommet de fine rouerie Larouchienne. Entre nous , tu sais bien que Sisyphe a tellement de choses plus importantes à faire que de venir trainer sur notre blog désolé.
      Un haut gradé de la galerie marchande ne se commet pas sur des petits blogs sans importance. Ou alors ce serait déchoir au rang de ceux qui prennent leur distance mais qui reviennent régulièrement. Ou alors et là ce serait pire au rang de celui qui combattait des tas de compromissions pendant des années et qui n’a de cesse de les accueillir à coup de grandes embrassades sucrées aujourd’hui
      De plus en plus les véritables porte flingues de la galerie marchande se dévoilent.

  • Léon

    Colre : aucun doute. Il a essayé de se travestir mais il n’est pas doué.

    Si-sy, quand vous serez chez Renève, soumettez lui donc ce problème: à côté de la Somalie il y a un autre pays qui est dans un état au moins aussi catastrophique, après des années de guerre avec l’Ethiopie : l’Erythrée. Pourtant il n’y a pas de piraterie erythréenne. Demandez donc à Renève s’il y voit une explication. Ca vous occupera un moment…