Histoire de l’Orgue (8): dans la tourmente révolutionnaire.

Lectures :3317

Nous sommes arrivés à un tournant de l’histoire de l’orgue, cette histoire allant souvent de pair avec celle de l’Europe, et à cette époque, celle de France.
En Juillet 1789 une foule parisienne, suite à d’obscures rumeurs de troupes allant affamer la capitale, prit la Bastille, promena la tête de son gouverneur sur un pique et mit les bourgeois au pouvoir (ils y sont d’ailleurs toujours). Cela eut des conséquences incommensurables sur la politique, la religion, les arts, les sciences…bref sur tous les domaines où l’orgue s’aventurait. Et il en fit les frais.

Je ne connais pas beaucoup d’amoureux de l’orgue qui apprécient la période de la Révolution Française. Ce fut, en ce qui concerne ce domaine-là, une période de régression, de destructions, de pertes et anéantissements  amorçant le déclin de l’instrument.

On détruisit des églises[1], on dispersa les communautés monastiques, le mobilier intérieur fut éparpillé, vendu, détruit. Symbole du culte et de la monarchie, nombreux instruments furent anéantis, adjugés à quelques couvreurs, plombiers ou menuisiers. Le culte ne s’effectuant plus, les autres restèrent silencieux et empoussiérés. Plus de travail pour la facture d’orgue [2]: des maisonnées entières d’artisans s’éteignirent avec leurs savoirs, privées d’ouvrages.

Par la suite, les guerres napoléoniennes firent un ravage. Les tuyaux métalliques de nombreux instruments survivants furent fondus pour faire des balles ou des cuillers… Ainsi, par exemple, dans le département de la Meurthe et Moselle, sur 140 instruments publics actuels, seuls 8 sont antérieurs à la révolution. Il fallut attendre 1830 pour voir reprendre la construction d’orgues. Il n’y eut que destructions pendant 40 années. Dans celui de la Marne, 37 instruments sont totalement détruits, on peut considérer qu’une grosse partie du patrimoine organistique français est  anéanti.

Mais il y eut, heureusement, quelques survivants. De nombreuses histoires racontent comment l’organiste sauva son instrument en interprétant devant les sans-culottes quelques hymnes révolutionnaires. On raconte que Balbastre sauva les grandes orgues de la cathédrale de Paris en interprétant une marseillaise d’enfer.

Le nouvel ordre n’était pas idiot et reconnut que cet instrument pouvait parfaitement galvaniser les foules pour les cérémonies dédiées à la raison ou l’être suprême. On ne faisait que remplacer un culte par un autre…

Un autre orgue, celui de Saint Guilhem le Désert (34) fut sauvé deux fois par son organiste : Laffont. Tout d’abord il interpréta quelques hymnes révolutionnaires pour le sauver de la mise à sac. Mais, à cette période, il fut décidé également que l’orgue devait être transporté à Montpellier. Alors l’organiste falsifia les papiers pour changer St Guilhem en St Thibéry.
L’instrument pu dormir en toute quiétude même si les moines furent chassés. Il fut restauré en 1866 et 1941, puis plus récemment.

En France, l’âge d’or du XVIIIème siècle ne nous légua au début du XIXème que des buffets vides, mutilés aux endroits où l’on trouvait une fleur de Lys ou un Saint, des ruines éparses, des instruments déplacés, des tuyauteries séculaires perdues à tout jamais, des artisans exilés au 4 coins de l’Europe. Cette hécatombe est à retenir pour expliquer en partie l’engouement à la fin du XXème siècle des instruments pré-révolutionnaires, dans un classicisme ou un baroque à mon avis très fantasmé.

Pour tout dire, d’instruments authentiques, la France n’en compte plus que deux datant du XVIIIème sans retouche (ou très minimes), avec le matériel sonore intact d’origine [3].

Celui de St Maximin la Sainte Beaume (dont je vous ai posté des vidéos dans les épisodes précédents) et celui de la cathédrale de Poitiers. Ce dernier est le petit frère de celui de Saint Nicolas des Champs à Paris.
Il a été terminé en 1791, c’est à dire après la révolution française. L’instrument passa sans encombre le cap ultérieur et l’autorité municipale révolutionnaire versa même à l’organier[4] et aux menuisiers sculpteurs ce qui leur restait dû.
La cathédrale était alors vouée au culte de la Jeunesse.

Par manque de budget et par chance, ces orgues n’ont pas été remodelés aux goûts du jour.

Une photo prise au dessus de la tuyauterie du Grand-Orgue par Alain Villain (extraite de son court métrage « Un grand seize pieds ») -source: organ-au-logis.


(admirez dans cet extrait vidéo la sonorité si particulière du cromorne français. On dit qu’il « cruche »)

Inutile de préciser que ces deux survivants sont de véritables stars, même à l’étranger, car uniques représentants intègres de ce que pouvait être la facture française du XVIIIème.

Mais déjà s’amorçait un siècle riche en inventions et à l’industrialisation galopante. Un siècle passionnant pour la facture d’orgue devant se relever de ses cendres.

(à suivre)

———–

[1] exemple pour Caen :
Suite au vote de la constitution civile du clergé le 12 juillet 1790, les couvents et abbayes sont fermés. Une ordonnance du 12 juillet 1791 fait chuter le nombre de paroisse de treize à sept : quatre paroisses (Saint-Georges, Saint-Martin, Saint-Nicolas et Saint-Julien) sont supprimées ; Sainte-Paix et Saint-Ouen sont rétrogradées au rang de succursales absorbées par Saint-Michel de Vaucelles pour l’une, par Saint-Étienne pour l’autre. Les églises Saint-Étienne-le-Vieux et Saint-Sauveur-du-Marché sont fermées. En 1793, l’ensemble des églises sont désaffectées, à l’exception des églises Saint-Pierre et Saint-Étienne, transformées en temples pour le culte de la Raison et de l’Être suprême. Un certain nombre d’édifices religieux ont alors été vendus à des particuliers qui les démantèlent pour en vendre la pierre (couvent des Croisiers, église Saint-Martin). D’autres ont été démolis afin de percer de nouvelles rues qui portent encore aujourd’hui leur nom (Jacobins, Carmélites). De nombreux couvents servent de prisons puis de casernes militaires. C’est le cas du couvent de la Visitation, toujours en partie occupée par l’armée. Source wikipedia.

[2] Une célèbre lignée, les Cavaillés, s’enfuit en Espagne vivre du métier à tisser, plus rentable.

[3] Je parle évidemment d’instruments complets. Beaucoup d’orgues possèdent encore du matériel ancien plus ou moins disparate.

[4] on parle d’organier ou de facteur d’orgue

7 comments to Histoire de l’Orgue (8): dans la tourmente révolutionnaire.

  • Lapa

    bah quoi c’est la guillotine qui fait peur?

    😀

    promis, ici on ne coupe pas les têtes (ou très modérément)

  • D. Furtif

    Lapa j’ESPLIK
    Tes articles exigent un sérieux arrêt , et une entrée prolongée dans la boutique.
    Alors on remet à plus tard, à quand on aura fini d’écorcher Snoopy.
    C’est que ça prend du temps.
    .
    Maintenant passons à autre chose
    .
    J’ai bien noté l’attaque perfide
    .

    dans un classicisme ou un baroque à mon avis très fantasmé.

    .
    Sache qu’ils sont nombreux ceux qui ont reçu mes témoins pour moins que ça

  • Léon

    Bon, donc, le trombone à coulisse…
    Nan, j’déconne.
    C’est vrai que la sonorité du « cromorne » de la dernière vidéo est spéciale, mais comme je n’ai jamais entendu encore de cromorne en vrai… Anche double, donc plutôt hautbois ?

    • Lapa

      oui anche double. instrument médiéval. mais comme on le verra dans le prochain épisode, les jeux de l’orgue ont évolué à partir de ressemblances avec des instruments d’époque pour développer leurs propres sonorités et règles. AU XIXème siècle, le cromorne est souvent remplacé par un hautbois dans les orgues 😉

  • Léon

    Sinon, pour le « baroque fantasmé » faut voir. Je crains que Furtif ne m’envoie ses témoins aussi….

    • ranta

      Voilà pourquoi je ne commente pas les articles de Lapa sur le sujet. M’y connaissant un peu en musique je sais donc que j’en connais trop peu pour l’ouvrir.

  • D. Furtif

    Qu’on nous lise là bas vers Uranus, ou en Angleterre c’est comme il vous plaira

    Il faudrait que tous ces visiteurs tardifs comprennent que la pêche à la ligne sur Disons est réservée aux amis.
    Inutile d’accrocher un lien vers leur site à leur pseudo.