Quand Périclès vantait la civilisation athénienne…

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[…]

« Je commencerai donc par nos aïeux. Car il est juste et équitable, dans de telles circonstances, de leur faire l’hommage d’un souvenir. Cette contrée, que sans interruption ont habitée des gens de même race, est passée de mains en mains jusqu’à ce jour, en sauvegardant grâce à leur valeur sa liberté. Ils méritent des éloges ; mais nos pères en méritent davantage encore. A l’héritage qu’ils avaient reçu, ils ont ajouté et nous ont légué, au prix de mille labeurs, la puissance que nous possédons. Nous l’avons accrue, nous qui vivons encore et qui sommes parvenus à la pleine maturité. C’est nous qui avons mis la cité en état de se suffire à elle-même en tout dans la guerre comme dans la paix. Les exploits guerriers qui nous ont permis d’acquérir ces avantages, l’ardeur avec laquelle nous-mêmes ou nos pères nous avons repoussé les attaques des Barbares ou des Grecs, je ne veux pas m’y attarder ; vous les connaissez tous, aussi je les passerai sous silence. Mais la formation qui nous a permis d’arriver à ce résultat, la nature des institutions politiques et des moeurs qui nous ont valu ces avantages, voilà ce que je vous montrerai d’abord ; je continuerai par l’éloge de nos morts, car j’estime que dans les circonstances présentes un pareil sujet est d’actualité et que la foule entière des citoyens et des étrangers peut en tirer un grand profit.

« Notre constitution politique n’a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins ; loin d’imiter les autres, nous donnons l’exemple à suivre. Du fait que l’État, chez nous, est administré dans l’intérêt de la masse et non d’une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui concerne les différends particuliers, l’égalité est assurée à tous par les lois ; mais en ce qui concerne la participation à la vie publique, chacun obtient la considération en raison de son mérite, et la classe à laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle ; enfin nul n’est gêné par la pauvreté et par l’obscurité de sa condition sociale, s’il peut rendre des services à la cité. La liberté est notre règle dans le gouvernement de la république et dans nos relations quotidiennes la suspicion n’a aucune place ; nous ne nous irritons pas contre le voisin, s’il agit à sa tête ; enfin nous n’usons pas de ces humiliations qui, pour n’entraîner aucune perte matérielle, n’en sont pas moins douloureuses par le spectacle qu’elles donnent. La contrainte n’intervient pas dans nos relations particulières ; une crainte salutaire nous retient de transgresser les lois de la république ; nous obéissons toujours aux magistrats et aux lois et, parmi celles-ci, surtout à celles qui assurent la défense des opprimés et qui, tout en n’étant pas codifiées, impriment à celui qui les viole un mépris universel.

« En outre pour dissiper tant de fatigues, nous avons ménagé à l’âme des délassements fort nombreux ; nous avons institué des jeux et des fêtes qui se succèdent d’un bout de l’année à l’autre, de merveilleux divertissements particuliers dont l’agrément journalier bannit la tristesse. L’importance de la cité y fait affluer toutes les ressources de la terre et nous jouissons aussi bien des productions de l’univers que de celles de notre pays.

« En ce qui concerne la guerre, voici en quoi nous différons de nos adversaires. Notre ville est ouverte à tous ; jamais nous n’usons de contrôles de séjour des étrangers pour écarter qui que ce soit d’une connaissance ou d’un spectacle, dont la révélation pourrait être profitable à nos ennemis. Nous fondons moins notre confiance sur les préparatifs et les ruses de guerre que sur notre propre courage au moment de l’action. En matière d’éducation, d’autres peuples, par un entraînement pénible, accoutument les enfants dès le tout jeune âge au courage viril ; mais nous, malgré notre genre de vie sans contrainte, nous affrontons avec autant de bravoure qu’eux des dangers semblables. En voici une preuve ; les Lacédémoniens, quand ils se mettent en campagne contre nous, n’opèrent pas seuls, mais avec tous leurs alliés ; nous, nous pénétrons seuls dans le territoire de nos voisins et très souvent nous n’avons pas trop de peine à triompher, en pays étranger, d’adversaires qui défendent leurs propres foyers. De plus, jamais jusqu’ici nos ennemis ne se sont trouvés face à face avec toutes nos forces rassemblées ; c’est qu’il nous faut donner nos soins à notre marine et distraire de nos forces pour envoyer des détachements sur bien des points de notre territoire. Qu’ils en viennent aux mains avec une fraction de nos troupes : vainqueurs, ils se vantent de nous avoir tous repoussés ; vaincus, d’avoir été défaits par l’ensemble de nos forces. Admettons que nous affrontons les dangers avec plus d’insouciance que de pénible application, que notre courage procède davantage de notre valeur naturelle que des obligations légales, nous avons au moins l’avantage de ne pas nous inquiéter des maux à venir et d’être, à l’heure du danger, aussi braves que ceux qui n’ont cessé de s’y préparer.

« Notre cité a également d’autres titres à l’admiration générale.

« Nous savons concilier le goût du beau avec la simplicité et le goût des études avec l’énergie. Nous usons de la richesse pour l’action et non pour une vaine parade en paroles. Chez nous, il n’est pas honteux d’avouer sa pauvreté ; il l’est bien davantage de ne pas chercher à l’éviter. Les mêmes hommes peuvent s’adonner à leurs affaires particulières et à celles de l’Etat ; les simples artisans peuvent entendre suffisamment les questions de politique. Seuls nous considérons l’homme qui n ‘y participe pas comme un inutile et non comme un oisif. C’est par nous-mêmes que nous décidons des affaires, que nous nous en faisons un compte exact pour nous, la parole n’est pas nuisible à l’action, ce qui l’est, c’est de ne pas se renseigner par la parole avant de se lancer dans l’action. Voici donc en quoi nous nous distinguons : nous savons à la fois apporter de l’audace et de la réflexion dans nos entreprises. Les autres, l’ignorance les rend hardis, la réflexion indécis. Or ceux-là doivent être jugés les plus valeureux qui, tout en connaissant exactement les difficultés et les agréments de la vie, ne se détournent pas des dangers. En ce qui concerne la générosité, nous différons également du grand nombre ; car ce n’est pas par les bons offices que nous recevons, mais par ceux que nous rendons, que nous acquérons des amis. Le bienfaiteur se montre un ami plus sûr que l’obligé ; il veut, en lui continuant sa bienveillance, sauvegarder la reconnaissance qui lui est due ; l’obligé se montre plus froid, car il sait qu’en payant de retour son bienfaiteur, il ne se ménage pas de la reconnaissance, mais acquitte une dette. Seuls nous obéissons à la confiance propre aux âmes libérales et non à un calcul intéressé, quand nous accordons hardiment nos bienfaits.

« Je me suis étendu sur les mérites de notre cité, car je voulais vous montrer que la partie n’est pas égale entre nous et ceux qui ne jouissent d’aucun de ces avantages et étayer de preuves l’éloge des hommes qui font l’objet de ce discours. J’en ai fini avec la partie principale. La gloire de la république, qui m’a inspiré, éclate dans la valeur de ces soldats et de leurs pareils. Leurs actes sont à la hauteur de leur réputation. Il est peu de Grecs dont on en puisse dire autant. Rien ne fait mieux voir à mon avis la valeur d ‘un homme que cette fin, qui chez les jeunes gens signale et chez les vieillards confirme la valeur. En effet ceux qui par ailleurs ont montré des faiblesses méritent qu’on mette en avant leur bravoure à la guerre ; car ils ont effacé le mal par le bien et leurs services publics ont largement compensé les torts de leur vie privée. Aucun d’eux ne s’est lassé amollir par la richesse au point d’en préférer les satisfactions à son devoir ; aucun d’eux par l’espoir d’échapper à la pauvreté et de s’enrichir n’a hésité devant le danger. Convaincus qu’il fallait préférer à ces biens le châtiment de l’ennemi, regardant ce risque comme le plus beau, ils ont voulu en l’affrontant châtier l’ennemi et aspirer à ces honneurs. Si l’espérance les soutenait dans l’incertitude du succès, au moment d ‘agir et à la vue du danger, ils ne mettaient de confiance qu’en eux-mêmes. Ils ont mieux aimé chercher leur salut dans la défaite de l’ennemi et dans la mort même que dans un lâche abandon ; ainsi ils ont échappé au déshonneur et risqué leur vie. Par le hasard d’un instant, c’est au plus fort de la gloire et non de la peur qu’ils nous ont quittés. »

Thucydide, Histoire de la Guerre du Péloponnèse 2/36-42 (trad. Voilquin).

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Cet éloge funèbre des hommes morts au combat au cours de l’année,  aurait été prononcé, selon Thucydide,  par Périclès au Ve siècle avant JC.

Ici, son  texte intégral  avec quelques explications sur son contenu. Remerciements à celui qui nous a fait connaître ce discours.

César.

Pour l’image ci-contre, oui  on sait, c’est bien postérieur à Périclès, peut-être même un faux, mais c’est bien beau quand même…

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COLRE
COLRE

C’est ce que je disais à Furtif l’autre jour : les Romains m’ont toujours semblé de « gros rustauds » par rapport à l’élégance et la puissance culturelle du Vè siècle athénien que j’admire profondément.

Quelle hauteur morale, dans ce texte ! une magnifique leçon de grandeur, tout en engendrant un respect de l’Autre, vantant sa bravoure pour défendre sa cité mais sans méjuger sa liberté d’être l’individu qu’il veut dans son quotidien..

Ce sont nos vraies racines, notre acte de naissance… C’est une lecture émouvante, car nos vraies valeurs sont là, et elles ont 2.500 ans… c’est vertigineux.

D. Furtif
D. Furtif

Ohhhhhhh Colre
Il faudrait que tu puisses remonter dans le temps pour contempler la sauvagerie sanguinaire des Athéniens dans la répression des insurrections de Chalcis et Eretrie en 446 particulièrement sous le commandement de Péricles .Fallait-il que l’oppression soit dure pour inciter des villes, qui n’avaient pas attendu Athènes pour mettre en place leur démocratie , à se livrer à la protection de Sparte
.

Il est vrai que les Romains ne s’embarrassaient pas de principes alambiqués mais ils n’en enfumaient pas les autres non plus.

COLRE
COLRE

🙄 🙄 🙄 🙄 😉 Tu es trop vieux, Furtif… 😉 😉 😉 tu ne te laisses plus emballer par l’exaltation d’un discours, certes utopique, mais qui recouvre une réalité politique bien réelle sur au moins qques décennies, et qui a fondé les valeurs de notre république deux millénaires et demi plus tard… Tu te rends compte que l’on retrouve dans ce discours, « texto », les expressions d’égalité et de liberté ? et même la solidarité est implicite ? Si on y ajoute aujourd’hui la laïcité qui n’avait aucun sens à cette époque, on retrouve le même socle de valeurs, nécessaires et suffisantes, le même triptyque républicain. On n’a toujours pas trouvé mieux, 2.500 ans plus tard… Tu ne crois plus en la politique parce que tu ne vois que les échecs, les compromis (vécus comme « compromissions »), les trahisons et la petitesse cupide, stupide et égoïste de l’humain, qui est aussi bien réelle, tu as raison. Mais tu ne prends pas en compte son versant « solaire » : sa générosité, sa curiosité, son sens de la solidarité et de l’empathie… Or, la politique, c’est de faire vivre ensemble cette humanité diverse, et en démocratie : le mieux possible. C’est donc instituer des systèmes qui ont prise sur les individus tout en leur laissant liberté et souplesse d’action et de pensée. C’est créer un discours et une symbolique qui donne envie de suivre, et avoir une intégrité personnelle qui permette d’y croire et d’avoir confiance. Cela NE PEUT PAS être parfait, ça tire à hue et à dia, c’est normal. Je trouve, personnellement, qu’il faut aider les partis qui… Lire la suite »

D. Furtif
D. Furtif

Rassure toi
Le versant solaire ,sa générosité, sa curiosité, son sens de la solidarité et de l’empathie… je l’ai au bout des doigts et au bout des yeux depuis bientôt deux ans.15 heures par jour.
.
Ceci dit
Le versant solaire vient d’ouvrir la page promise il serait bon que tous et chacun aillent y apporter leur obole comme dirait Pericles.

COLRE
COLRE

Je suis rassurée sur toi, citoyen furtif… 😉 et je n’en doutais pas un instant un instant, mais qu’en est-il du « très grand nombre » dont s’occupe la politique ?

(merci pour la page, j’essaierai)

Léon
Léon

Les Romains, outre qu’ils ont eu le mérite d’être les passeurs de la civilisation grecque, ont quand m^me apporté un truc énorme et sans précédent, un progrès considérable, celui de pouvoir remplacer les liens du sang par des liens juridiques (l l’adoption et l’octroi de citoyenneté romaine à de non-romains). Je ne sais pas si on mesure le saut gigantesque que cela a représenté…

COLRE
COLRE

(C’était bien sûr une plaisanterie, cette histoire de romains « relous »… :mrgreen: …)

Simplement, qques siècles avant, les Athéniens ont créé notre « civilisation », les arts, la démocratie, la culture écrite… et j’admire tout particulièrement cette effervescence créative qui est sans doute la plus extraordinaire de toute l’histoire humaine.

COLRE
COLRE

(et je rappelle que je connais très mal l’histoire romaine… c’était donc pour rire et taquiner furtif 😉 )

D. Furtif
D. Furtif

Il n’y a pas de confusion
Il a bien fallu que le signal Grec soit puissant pour être repris et transmis , puis traverse tant de siècles de pragmatisme romain et d’obscurantisme chrétien.
Certains viendront dire qu’ils ont transmis eux aussi.
Bien forcés qu’ils étaient
Mais je ne peux m’empêcher de rappeler qu’ils ont fait aux œuvres écrites ce qu’ils ont fait aux temples égyptiens .
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Qui est allé en Egypte ne peut pas ne pas avoir vu les dizaines de mètres² martelés et effacés du vrai travail de Bâmiyân avant l’heure
.
On n’effaçait pas que les images de pharaon mais aussi dans les textes tout idée de citoyenneté associée à la dépravation païenne.
Les fils de Dieu devaient obéissance. Point barre comme disait le coach mental de notre visiteur et ami surdimensionné.

Léon
Léon

Tout cela est vrai. Ah, un autre truc essentiel des Romains aux conséquences énormes beaucoup plus tard : une définition rigoureuse du droit de propriété.
Mais faut taquiner Furtif, il adore ça…

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Surtout sous les bras
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Ce que je n’aime pas c’est qu’on me traite de pique assiette quand on m’invite qu’on me dise que je te pousse dans la boue à distance , que je suis un manipulateur psychologique formé dans des officines bolchéviques, ni qu’on me traite encore de pique assiette quand on vient manger chez moi