« L’alliance objective » avec l’ennemi

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L’argument de « l’alliance objective avec l’ennemi » peut se trouver sous la plume de débatteurs politiques de tous bords : il consiste à reprocher à quelqu’un de son camp,  par son action ou ses propos, de renforcer les positions de l’adversaire.

On pourrait citer des centaines d’applications de cette rhétorique : par exemple ces candidatures qui divisent, font élire l’adversaire et qui rendent donc Christiane Taubira «alliée objective» de Le Pen et Chirac en 2002, ou, bien évidemment, les défenseurs rigoureux de la laïcité devenus «alliés objectifs» de xénophobes.

Un exemple plus ancien, et à mes yeux particulièrement emblématique, concerne ces exciseuses maliennes qui avaient  été traînées devant les tribunaux pour la première fois en France par des féministes : ces dernières étaient devenues, dans la rhétorique de l’extrême-gauche, les «alliées objectives des racistes d’extrême-droite».

Et on pourrait aussi trouver des exemples innombrables empruntés à l’époque où, le seul fait de critiquer quoi que ce soit en URSS, de l’état des routes à la qualité des chaussures soviétiques, faisait de vous un «allié objectif» du capitalisme, ou du titisme, de l’impérialisme américain ou d’on ne sait quoi encore…

Or il y a beaucoup à dire sur ce type d’argument, surtout dans la mesure où il n’est pas toujours irrecevable ; encore faut-il préciser dans quelles conditions.

1. D’abord, si l’alliance est «objective», cela signifie qu’elle n’est pas recherchée, pas voulue, involontaire. Que ceux qui se trouvent ainsi «alliés objectivement» n’ont pas globalement les mêmes buts, les mêmes intentions, et même, peu d’intérêts communs sauf ce qui les réunit « objectivement ». Sinon on parlerait d’alliance tout court.

2. Ensuite, la logique veut que ceux qui utilisent cet argument, reconnaissent que l’idée ou l’action qu’ils contestent émane de leur camp et pas de celui de leurs ennemis, sinon le reproche n’a pas de sens.

3. En reconnaissant que la critique émane de son propre camp, celui qui utilise cet argument admet implicitement, non pas sa justesse (qui, elle, doit encore être démontrée), mais au moins la pertinence, la légitimité philosophique, politique ou morale de l’objection, de la contradiction. Elle revient, en somme, à reconnaître qu’il s’agit d’une dispute interne et s’inscrit donc, en principe, dans le débat démocratique, une recherche de vérité, d’honnêteté, d’efficience et de rigueur.

4. Compte tenu donc de ces trois premiers points, seules des conditions tout à fait exceptionnelles peuvent justifier de refuser que ces doutes ou ces objections qui, soi-disant donneraient des armes à l’adversaire, s’expriment. Il faut des circonstances où il existerait une probabilité sérieuse que l’ennemi prenne le pouvoir et où il serait effectivement vital de ne prendre aucun risque d’affaiblir son camp… [1]

5. Si l’on n’est donc pas dans l’une de ces situations d’urgence, l’argument de la collusion objective avec l’ennemi, sans autre examen de ce qui fait débat, ne peut être alors qu’un prétexte, un moyen de censurer une opposition, une critique interne. C’est un procédé malhonnête pour éviter de prendre le risque d’avoir tort : tout ce qui remonte du réel, en particulier, est accusé de déviationnisme. Le refuser est donc en réalité une manœuvre, c’est affirmer qu’il n’y a pas de débat nécessaire et que cela n’a aucune importance de savoir qui a tort ou raison.

6. Les convictions politiques ou philosophiques ne peuvent pas être sacrifiées au fait que votre ennemi, sur tel ou tel point, serait d’accord avec vous. Sinon, cela aurait voulu dire que Jean-Luc Mélenchon, comme Philippe Seguin n’auraient pas dû voter NON au traité constitutionnel pour ne pas se trouver « alliés objectifs » du FN qui appelait également à le refuser. Il arrive un moment où ce genre d’argument, utilisé à tort et à travers- et souvent lorsqu’on n’en a plus- tombe dans l’absurde le plus total.

7. Enfin, la question essentielle qu’il faut poser est la suivante : les critiques internes les plus vives apparaissent généralement lorsque les choses vont mal pour son camp. Faire taire ce qui ressemble à des interrogations sur les raisons de ses échecs et de ses insuffisances est éminemment dangereux. Mais surtout dangereux pour son propre camp. Tellement, d’ailleurs, que l’on peut retourner l’argument comme un gant : c’est en ne s’exprimant pas, ou en n’agissant pas que l’on devient l’allié objectif de son ennemi, car on s’interdit par là de remédier aux manques, erreurs, insuffisances à l’origine de sa faiblesse actuelle.

La critique d’un argument doit logiquement et en priorité porter sur l’argument lui-même, pas sur les soi-disant  «alliances objectives» qui en seraient les conséquences. Avis à ceux qui accusent des gens de gauche d’être les «alliés objectifs» de Marine Le Pen lorsqu’ils s’insurgent et se mobilisent contre les atteintes à des valeurs républicaines. Si le FN progresse, c’est parce que ceux-là mêmes qui portent ces accusations ne font pas leur travail. La laïcité, le rationalisme, l’égalité hommes-femmes, la Nation, la protection du peuple contre des concurrences destructrices, sont aussi des valeurs de gauche. Tenter de faire croire que la lutte en leur faveur et contre ce qui les menace serait une « défense de l’identité française », est une manipulation idéologique méprisable, qui aura nécessairement sa sanction politique.

Rappelons, en effet,  le célèbre théorème d’Orwell : « Quand l’extrême-droite progresse chez les gens ordinaires (classes moyennes incluses) , c’est d’abord sur elle-même que la gauche devrait s’interroger. »
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[1] Qu’on ne me raconte pas qu’on serait dans un tel cas. En 2002, ce n’est pas par 51 % des suffrages que Chirac a été élu mais par un score quasi-soviétique de plus de 82 %. L’hypothèse Marine le Pen comme chef de l’Etat en 2012 relève de la fantasmagorie pure et simple. Et n’est qu’un épouvantail agité par la gauche quantique.

12 comments to « L’alliance objective » avec l’ennemi

  • COLRE

    Merci pour ce nouvel élément de décryptage, Léon, de ces expressions qui condamnent au « prêt à penser » ! Eh oui, la « langue » est une libération mais aussi un enfermement si l’on n’y prend pas garde, au service de ceux qui ont le pouvoir ou veulent le prendre.

    Je me demande comment les Disonneurs vont réagir, mais moi, cet aspect m’est particulièrement sensible. J’ai toujours regretté que le « compromis » ait mauvaise presse, confondu avec « compromission ». Il y a la face lumineuse du compromis, qui appelle l’union, l’entente, l’accord… bref : autant de connotations positives, révélatrices d’écoute, de respect, d’empathie et de recherche de solutions sociales communes.

    Et c’est vrai qu’il y a dans l’alliance « objective » un discrédit jeté sur l’alliance, vécue comme une compromission.
    D’un autre côté, le sujet n’est pas simple, car il y a aussi dans l’alliance « objective » une connotation d’alliance « contre-nature », en ce sens où il y aurait une collusion cachée entre 2 contraires affichés et normalement incompatibles.

    Une solution, comme toujours : commencer par argumenter (sans sophisme !), le plus honnêtement possible, dans le domaine des faits, des idées, des valeurs, et non par la diabolisation des pseudo-complices ou des » intentions cachées » (le « point momo »).

    Pas facile…

  • Lapa

    C’est une terminologie guerrière qui du coup met en place une grille de prêt à penser. S’il y a guerre, il y a l’ennemi, l’axe du mal et l’axe du bien. Cela justifie de même la lutte contre ce premier, à tout prix, évidemment (la guerre est faite pour être gagnée). On engage donc une bataille et on somme les gens de rentrer dans un camp respectable ou non.

    C’est un argument qui peut tellement être retourné dans les deux sens qu’il ne veut plus trop rien dire en réalité, il contribue juste à dénigrer son contradicteur.

  • Buster

    Alliance objective vs Idiot utile ?
    L’allié objectif serait conscient quand l’idiot utile ne serait quant-à-lui qu’involontairement manipulé ?
    L’accusation d’être l’un ou l’autre se veut de toute façon blessante par qui prononce la sentence.
    .
    En tant qu’allié objectif dilettante, marginal (et girouette tant mes alliances peuvent varier de direction au gré de mes convictions personnelles et non être dictées par telle ou telle chapelle) j’ai presque tendance à toujours rechercher cet état de perpétuelle questionnement ou contradiction et d’indépendance forcenée.
    Adepte du gris sous toutes ses formes et refusant tout manichéisme je ne peux dès lors qu’être un faible, un mou, un instable, bref un allié inintéressant et dont l’apport n’a aucun intérêt pour personne. 🙁
    Je crains de ne jamais avoir réellement droit à cette délicieuse appellation. (Sauf sur certains fora citoyens et subtils qui pratiquent allègrement l’amalgame sémantique)
    Car pour être un vrai Allié Objectif, un de compète, bien détesté, il convient d’avoir des positions solidement tranchées, de les avoir fait connaître et d’accepter de faire un pas de travers, (Saul sur le chemin de Damas ?) de donner quelques coups de poignard dans le dos, de vouloir secouer le cocotier.
    Dans ce cas l’Allié objectif se rapprocherait du traître et atteindrait la grandeur suprême de la fonction ?
    .
    Alors, Compromis – Compromission ? Compromis bien sûr. Mais « compromiseur » n’existe malheureusement pas.
    .
    Sniper ou Franc-Tireur supposeraient une bataille plus personnelle et souvent d’abord et avant tout à son propre avantage.

  • Léon

    C’est pas tellement ça , Buster, c’est à l’évidence un échappatoire, un moyen de ne pas répondre, de se défiler, d’ignorer le problème, de refuser le débat.
    En fait, 99 fois sur 100 ce n’est même pas un argument. Si tu as l’occasion de lire des proses de la gauche quantique de Laurent Joffrin à Jean Glavany et plus près de nous à la mosquée d’à côté, tu verras que c’est très souvent utilisé. En général, d’ailleurs c’est Riposte laïque qui est visée. Car, comme ils n’entrent pas exactement dans le moule classique de l’x-droite, étant contre les communautarismes, pour l’égalité hommes femmes, pour le rationalisme, pour la démocratie, pour la République, pour les libertés individuelles, pour le droit à vivre son orientation sexuelle, pour la laïcité et la sécularisation de la société etc ) le seul moyen de prouver malgré tout qu’ils sont d’abominables fascistes d’x-droite c’est de dire qu’ils en sont des « alliés objectifs » et parfois alliés tout court.

    • COLRE

      Exactement ! RL emmerde le monde, c’est sûr… mais à force d’être attaqués et calomniés, ils vont finir (exaspérés !) par vouloir ressembler à la caricature que l’on fait d’eux ❗
      (je pense d’ailleurs que c’est l’un des buts de ce harcèlement)

      • Buster

        D’accord avec COLRE.
        Le « cordon sanitaire » déployé autour de RL (ajoutons-y Caroline Fourest) est efficace.
        Il y a une unanimité pour vouloir rejeter l’empêcheur de penser correctement et ceux qui prétendent avoir parfois de grandes audaces ont volontairement décidé de diaboliser toute tentative trop facilement réduite à la seule expression « islamophobe ».
        Mais RL, dont je ne suis pas toutes les actualités de près, ne me convainc pas tel qu’il est.
        Son ouverture à d’autres est impérative mais elle ne pourra se faire que quand ils adopteront une communication plus apaisée et intelligente.

    • Buster

      Léon,
      Refuser le débat ? 😀
      Non pas, mais comme je suis d’accord sur tout ce que tu écris et sur ta suite d’arguments, j’essayais de réfléchir à haute voix sur différents termes voisins ou apparentés.
      L’utilisation de l’expression « alliance objective » signifie dans certains cas que les utilisateurs sont allés au bout de leur volonté de questionnement et que toute avancée supplémentaire les mettrait immédiatement en porte-à-faux, qu’elle les obligerait à pousser le raisonnement au-delà des limites qu’ils estiment ne pas devoir dépasser. L’argument est une façon de couper court à d’autre questions ou aux déductions qui en découlent. Son utilisation reste dans le cadre du confort intellectuel voulant absolument généraliser à la terre entière les limites que l’on se fixe à soi-même.
      – « Jusqu’à mes positions on est dans le cadre du débat d’idées responsable, au delà c’est de l’extrémisme, de la déstabilisation. Et donc l’alliance objective avec l’ennemi. »
      Et la question devient, comme tu le soulignes, Dangereuse pour son propre camp.
      .
      On en connait dont les limites ne sont même pas celles de Joffrin ou de Fourest et pour lesquels l’alliance objective avec le FN doit se situer quelque part entre Besancenot et Hamon (pour prendre une image un peu simpliste car Mélenchon sur le plan de la laïcité par exemple me parait bien plus en pointe que certains du PS qui se situeraient à sa droite ou que d’autres du NPA réputés être … pfff je ne sais plus trop où en définitive). Alors évidemment Disons ne peut être qu’un vil allié répugnant objectif de Breivik.

  • ranta

    Par exemple, les cathos intégristes et les musulmans intégristes. Bon, on peut dire qu’il s’aiment, mais ils se comprennent; tout ce que les uns vont obtenir pourra être difficilement refusé pour les autres. Finalement, l’islamisme sert les chrétiens fondamentalistes : ça doit repousser vers eux ceux qui ne veulent pas entendre parler de charia, modéré 😆 ou non.D’un autres côtés ce que les chrétiens fondamentalistes exigent ne peut-être interdit aux islamos.

    Même si ils ne s’aiment pas il y a bien une alliance objective entre eux.