Histoire de l’orgue 11 : le XIXème siècle (2)

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Dans l’épisode précédent nous avons vu la renaissance de l’intérêt concernant l’instrument après la période révolutionnaire difficile. Un jeune facteur, Aristide Cavaillé Coll s’attèle à construire l’instrument de la renaissance à Saint Denis mais il est confronté à de nombreux problèmes…

Saint Denis : l’orgue annonciateur


On est en 1839. Aristide Cavaillé Coll n’a que 28 ans et depuis 6 années, il construit l’orgue le plus moderne du monde, ou du moins, l’orgue français voulant montrer aux autres pays la maîtrise technique et musicale de la France et son souci de la culture dans un endroit historique. Il a installé ses ateliers avenue du Maine à Paris; en attendant le très long déroulement du projet à St Denis, la maison exécute des restaurations de plusieurs autre instruments (ND de Lorette, St Roch…). Son père et son frère sont venus de Montpellier pour faire tourner l’entreprise.  Le projet est important, mais a nécessité d’emprunter et tant que la construction est ralentie par un nombre incalculable de problèmes, les traites ne rentrent pas. De manière générale, les entreprises de facture d’orgue n’ont jamais réussi à donner richesse à leurs maîtres. Même les plus célèbres, dont les instruments sont inestimables, finirent en faillite, survivant des années en tirant le diable par la queue.

Car il faut savoir que ces maisons dépendent presque complètement de marchés publics. Et que les fabriques[1] se font souvent tirer  l’oreille pour payer les traites récurrente, parfois parce que le travail n’était pas effectué ou assez avancé, parfois aussi parce que le conseil de fabrique n’arrivait pas à trouver l’argent nécessaire. Une plongée dans les archives et documents de l’époque est très révélatrice du mal qu’ont les facteurs à se faire payer, écrivant au préfet, demandant le paiement des traites « pour leur pauvres gars » et subissant de surcroît parfois quelques grèves. La maison Cavaillé-Coll saura éviter beaucoup de ces tracasseries, mais la trésorerie sera toujours un problème.

Le buffet de l’orgue de St Denis, conçu par l’architecte Debret et inspiré de miniatures médiévales n’est achevé qu’en 1839. Entre temps, Aristide a revu complètement son projet. Dans un premier temps, le refus par la commission d’augmenter le devis à 120 000 Francs lui font supprimer un certain nombre de jeux et d’accessoires (notamment des percussions et toutes les anches libres, ainsi que deux claviers), puis, il revoit l’ensemble, notamment le vent et des nouvelles souffleries à plis compensés, et demande une rallonge de 20 000 F. Il lui sera accordé 18 000. Restait un problème de taille : la dureté des claviers.

Petit rappel sur les soupapes.

Dans l’orgue classique du XVIIIème, les tuyaux sont placés sur un sommier et alimentés en vent par une laye. La soupape qui va faire entrer l’air dans les gravures des notes (alimentant d’un coup tous les tuyaux correspondant à la touche enfoncée) se situe à l’extrémité avant, de manière à être la plus proche possible de l’organiste et réduire la transmission mécanique. Or chaque jeu supplémentaire rend le sommier de plus en plus profond en augmentant d’une rangée de tuyaux et la soupape se trouve du coup de plus en plus loin des tuyaux qu’elle est supposée faire parler. Cela pose des problèmes de stabilité de pression et de rapidité de réponse. C’est pour cela que chaque sommier d’orgue classique comprenait un nombre limité de jeux (généralement un maximum de 15), joué sur un clavier. On multipliait donc les claviers (jusqu’à 5) pour multiplier les plans sonores viables, sans trop de rangées de jeux. Quand on voulait jouer les jeux tous ensembles, il fallait accoupler les claviers entre eux. On accouplait mécaniquement les claviers de façon à ce que les notes jouées sur l’un, soient également jouées sur l’autre, multipliant le nombre de jeux parlant. Mais de ce fait, on multipliait aussi la pression nécessaire pour enfoncer une touche, car chaque touche devait décoller deux soupapes. Ainsi pour un jeu fluide il n’était pas possible, le plus souvent, d’accoupler plus de deux claviers.

Principe de fonctionnement (raccourci) d’une liaison mécanique entre une touche et trois jeux

Cavaillé-Coll travaille énormément sur l’alimentation en vent des orgues qu’il considère comme défectueuse dans la plupart des orgues européens qu’il visitera. Pour lui, il faut alimenter par différentes pressions les différents types de jeux, les différents plans sonores voire même les différentes notes d’un même jeu. A chaque pression différente correspond donc une alimentation en vent et une soupape dédiée. Ainsi dans son projet, une touche ne soulève plus une soupape alimentant tous les tuyaux concernés mais plusieurs (par exemple une alimentant les jeux de fond et l’autre les jeux d’anches) avec des pressions différentes et plus élevées qu’avant. Donc la dureté des claviers est d’autant multipliée. Impossible donc d’accoupler entre eux les plans sonores, pourtant configurés comme des ensembles pouvant s’unir pour créer une masse sonore inédite.

C’est là que les anglais débarquent…

La facture d’orgue anglaise n’ayant pas eu à subir les affres de la révolution,  possédait des perfectionnements techniques inconnus encore en France, que certains excellents ouvriers vont exporter. C’est le cas par exemple de la boîte expressive, ou de la soufflerie de cummins introduite par le facteur John Abbey. La facture d’orgue va s’internationaliser au cours du XIXème siècle. C’est ainsi que débarque en France un certain Charles Spackman Barker qui a en tête la solution pour s’affranchir de la dureté de la mécanique. Pour des raisons de concurrence, ses idées ont été rejetées par les facteurs anglais. Arrivé à Paris, il va sans dire qu’Aristide Cavaillé-Coll le reçut avec énormément d’empressement et d’intérêt.

Le levier Barker

Le principe du brevet est de confier le tirage des soupapes à un soufflet pneumatique alimenté par la soufflerie. L’organiste n’ayant qu’à tirer la soupape commandant ce soufflet, il aura toujours la même résistance quelque soit le nombre de soupapes tirées derrière par le système pneumatique. Les liaisons du claviers sont ainsi raccordées à ce qui est appelé « une machine Barker » qui subira seule la résistance mécanique et assistera l’organiste.

Schéma du levier Barker (le sens du déroulement de l’action va de droite à gauche et de bas en haut)

Ce système sera pour la première fois introduit dans l’orgue de St Denis, permettant ainsi d’utiliser toutes ses possibilités. Ce perfectionnement technique se répandra rapidement dans les grandes orgues, affranchissant toute limite en nombre de claviers et de jeux.

C’est ainsi que doté de tous les perfectionnements techniques de l’époque associée à une grande composition classique, l’orgue de la Basilique Saint Denis fut  reçu avec tous les honneurs. Thiers lui-même se déplaça pour féliciter le facteur. Instrument de synthèse et précurseur, il annonçait déjà les futurs instruments qui allaient suivre et maintenir l’excellence de l’école française de facture d’orgues jusqu’au début du XXème siècle. Il valut la gloire à Aristide Cavaillé-Coll, un rapport élogieux de la société libre des Beaux-Arts[**], la reconnaissance du milieu et un carnet de commandes bien rempli.

Début de la présentation de l’orgue de Saint Denis

Gloire et ruine…

Quant à Barker, inventeur infatigable, il se sépara de Cavaillé après avoir négocié ensemble l’utilisation de son brevet pour devenir contremaître de la maison Daublaine Callinet. Il la mettra en faillite par la destruction de l’orgue de Saint Eustache le 16 décembre 1844. Voici comment cela arriva :

Barker amant passionné de son œuvre était jaloux de corriger de petits défauts qui se produisirent à son orgue quelques mois après son achèvement. Un jour donc il monte à la tribune accompagné seulement d’un vieux serviteur d’église à peine assez fort pour gonfler les soufflets l’espace d’un instant. Un des petits soufflets de la machine pneumatique fonctionnait mal. Muni d’une bougie le facteur se dirige vers l’appareil réfractaire ; mais à peine y a-t-il touché que le ressort saute et renverse la bougie sans l’éteindre sur les vergettes qui s’enflamment aussitôt. L’infortuné essaye, mais en vain, de combattre le feu. L’incendie qu’il tente de circonscrire s’étend à chaque instant. Bientôt les flammes gagnent les parties supérieures de l’instrument qui au bout de quelques minutes, s’embrase tout entier pendant que l’étain des tuyaux fondus tombe en nappes brûlantes sur la tribune et dans l’église. Barker, épouvanté, s’enfuit pour ne pas périr avec son orgue. Il saute dans une voiture et arrive aux ateliers Daublaine, rue Saint-Maur où il n’a que la force de gémir ces mots « Saint-Eustache brûle ».

L’incendie de l’orgue fut un désastre pour l’église (dégâts estimés à 1 millions de francs) et pour la maison Daublaine qui fit faillite et fut rachetée par Ducroquet. Il y restera chef d’atelier reconstruisant l’instrument en 1854. Fuyant Paris lors des troubles de 1870, il alla à Dublin où il construisit les orgues de la cathédrale mais finira par mourir dans la misère en 1879.

Ses machines sont encore employées et utilisées de nos jours, y compris dans la construction d’orgues neufs.


Les 4 apports essentiels et caractéristiques du XIXème siècle de l’orgue de St Denis

  • Le principal a été l’utilisation de la machine Barker, qui préfigurait également les futures possibilités d’utilisation des systèmes pneumatiques dans les instruments.
  • Ensuite une utilisation très différentes des vents, avec des souffleries à plis compensés alimentant à différentes pressions les tuyaux pour les faire sonner au mieux.
  • La mise en place d’une boîte expressive renfermant certains tuyaux, boîte dont on peut ouvrir les jalousies [3] afin d’augmenter l’intensité sonore et donnant plus d’expressivité à la musique d’orgue.
  • Une composition reprenant une disposition classique mais avec l’utilisation systématiques de jeux harmoniques et gambés [4] entrevoyant la disparition progressives de certaines mutations [5] et une modification de la façon de registrer les pièces d’orgue.

A partir de 1850, l’orgue allait vivre une période faste, musicalement intense que nous découvrirons dans l’épisode suivant.

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[1] Rappel du dernier épisode: les fabriques ne sont pas les maisons de facture d’orgue mais le client public qui commande l’instrument d’un édifice religieux. Le terme pourrait prêter à confusion.

[2] Que votre serviteur à retrouvé à la BNF ici: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58609636/f144

[3] On appelle jalousie les volets (souvent en bois massif) mobiles obturant la boîte et commandés mécaniquement par une pédale dite « pédale d’expression« .

[4] Rappel de l’épisode 9: un jeu harmonique aura le double de la hauteur d’un jeu normal, percé d’un trou en son milieu, le tuyau adoucit la note fondamentale et renforce ses harmoniques. Un jeu gambé est un jeu de diamètre étroit dont le son va ressembler davantage à celui d’un instrument à corde.

[5] rappel de l’épisode 9: une mutation est un jeu dont les tuyaux donne en fondamentale une harmonique de la note sur laquelle on appuie (ex: un sol pour un do). Si on crée des jeux déjà harmoniques, le besoin en jeux de mutation devient moins prégnant.

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Sources principales et addendum:

–  Nouveau Manuel Complet de l’organiste Schmitt & Simon (XIXè)

Orgue à nos logis, excellent site sur l’orgue

– Les sections dédiées de Wikipedia

– le site Cavaillé-Coll du ministère de la culture

– et de nombreuses recherches, lectures  et discussions…


Une musique typique de l’orgue romantique (bien qu’exécutée sur un orgue néoclassique mais on y reviendra): Un prélude et fugue de César Franck.


soufflets d’une Machine Barker en action

9 comments to Histoire de l’orgue 11 : le XIXème siècle (2)

  • D. Furtif

    Il faut bien se risquer alors je me lance
    Le levier Baker me fait penser à la chambre de condensation des machines à vapeur .
    On conserve l’énergie , même quand elle a déjà été utilisée.

    .
    Le premier schéma est lumineux.

  • Léon

    Cet épisode de cette saga superbe est pour moi difficile. Je n’ai pas encore pigé comment fonctionne le levier pneumatique de Berker. Ce qui me gène le plus c’est que je ne vois pas sur le schéma où sont les a, b, c, etc
    Je crois que pour vraiment comprendre il faudrait une animation comme plus haut

    Le « prélude et fugue » de César Franck que je ne connaissais pas est très beau. Je suppose que cela a été composé spécialement pour orgue ?

    • Lapa

      Hum effectivement pour ceux qui ne sont pas habitués du dessin technique, c’est pas évident. Comme je le dis, l’action vient d’en bas à droite la tige est reliée au clavier (c’est ce qu’on appelle une vergette), là elle est en position basse (la touche du clavier est donc enfoncée mais on le voit pas), la soupape b est donc abaissée (on voit le b au dessus du ressort), donc l’air contenu dans a (un peu sur la gauche) communique avec d (en haut à gauche)
      et gonfle e (le soufflet en haut à gauche) et tire donc sur la vergette g (tout à gauche). cette vergette ira tirer la(es) soupape(s) qui vont alimenter en air les tuyaux.

      la petite soupape de décharge c (en haut à droite) est fermée (elle a la position inverse de la soupape b)

      quand on relâche la note, la vergette de droite va remonter, ouvrant ainsi la soupape c (l’air s’échappe par la lumière h) et fermant la soupape b. L’air se vide de d et le soufflet e va s’affaisser très vite, abaissant la vergette g, refermant la soupape qui commande les tuyaux (qu’on ne voit pas).

      Et comme je suis super sympa, j’ai pris 10 minutes pour revoir le schéma en position de note relâchée: c’est ici.

    • Lapa

      César Franck a composé pour orgue et piano, ses oeuvres passent facilement de l’un à l’autre instrument mais je crois que celle-ci a été écrite pour orgue (elle se trouve dans un recueil de pièces pour orgue)

  • Léon

    J’espère aussi qu’il ne faut pas accorder souvent l’orgue de St-Denis. Plus de 4000 tuyaux à accorder, mazette…

    • Lapa

      bah on peut considérer qu’il faut accorder un orgue environ tous les trois mois, et si possible avant les concerts… bon comme ça coûte très cher (c’est du temps de main d’œuvre spécialisée…) en France on n’a pas les moyens, si déjà un orgue est accordé deux fois par an, rapidement, c’est presque du bonheur… Ce qui nous vaut la réputation, notamment aux USA, d’avoir des orgues la plupart du temps … faux… (évidemment eux ils ont des églises et salles de concert climatisées et plus d’argent pour l’entretien…) 😉
      je ferai un numéro spécial sur les techniques d’accordage de ces binious car c’est intéressant.