Laïcité en plat pays, une histoire belge pas drôle du tout

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Depuis quelque temps, l’attention de ceux qui suivent la progression de l’islamisme et du communautarisme musulman en Europe est attirée par ce qui se passe en Belgique.

On a, par exemple, eu des incidents récents graves à la suite de l’interpellation par des policiers d’une femme en niquab (interdit en Belgique également) ou ces histoires ahurissantes de deux profs de religion musulmane dont l’un, devant un des ses élèves qui faisait une crise d’épilepsie, n’a rien trouvé de mieux que de se mettre à réciter le coran au lieu d’appeler l’ambulance, ou de cet autre qui prétendait amener deux de ses étudiants homosexuels se faire exorciser.

Des faits divers de ce genre, se multiplient en Belgique et on les trouve en abondance relatés dans les journaux belges.

L’explication de cette situation, il ne faut pas la chercher bien loin, elle est dans la manière dont, constitutionnellement, la Belgique a organisé les rapports entre les religions et l’Etat.

En Belgique, il n’existe pas de laïcité à la française en ce que l’Etat reconnaît officiellement les religions sous certaines conditions et, à l’heure actuelle, elle en reconnaît 6 dans sa constitution, à l’article 181, tel qu’il a été modifié depuis 1993: catholicisme, anglicanisme, protestantisme, orthodoxie, judaïsme, islam. Auxquelles il fauta ajouter, notamment dans l’enseignement, une option de « morale non confessionnelle » qui est, en réalité la reconnaissance d’associations d’agnostiques et libre-penseurs qu’on appelle en Belgique « laïcité organisée ».

La Belgique fonctionne donc pour des raisons historiques sur un système qui ressemble, à certains égards, au modèle concordataire de l’Alsace et la Moselle en France : l’Etat finance les religions reconnues en ce qu’il prend en charge les salaires et retraites des ministres du culte, mais aussi des enseignants en religion (dans les écoles publiques, cet enseignement est dispensé : l’élève doit simplement choisir entre les 6 religions ou l’enseignement de cette morale non confessionnelle). L’Etat finance également l’entretien des locaux et éventuellement la construction de lieux de culte. Le citoyen belge ne dispose pas de l’option du modèle allemand, de pouvoir verser sa contribution, obligatoire, mais au culte de son choix.

Ce modèle, à l’usage, commence à être critiqué en Belgique-même car il fait apparaître un certain nombre de contradictions liées et inextricables.

La plus évidente est qu’il existe une différence de traitement entre ceux qui se réclament d’une religion « reconnue » et les autres, non pas sur une base philosophique mais uniquement sur un rapport de forces (ce qui pose notamment la question des sectes). Si l’hindouisme, par exemple, n’est pas reconnu, cela tient uniquement au fait que les hindous constituent une minorité qui n’a pas atteint la masse critique qui lui permettrait de l’être.

Bien évidemment, de ce problème en découlent beaucoup d’autres, sur la difficile et ingérable contradiction entre la liberté religieuse et l’obligation de neutralité des fonctionnaires à propos des « signes religieux ostentatoires » , sur l’incohérence qu’il y a pour tout citoyen belge à se retrouver financer les particularismes religieux d’autrui. Ajoutons que cette impossibilité de choisir la destination de son financement fait apparaître la véritable source d’implosion de ce système : l’avantage du modèle allemand est, au moins, d’être le reflet du poids social de chacun des cultes, puisque le contribuable, on le suppose, cotise pour la religion dans laquelle il se reconnaît. Rien de tel avec le système belge qui finance les cultes selon son bon plaisir sur des recettes fiscales indifférenciées. Or on sait que l’organisation de cette « neutralité religieuse » est en réalité destinée à garantir la prééminence et l’omnipotence de l’église catholique sur l’enseignement, les associations à but social, les colonies de vacances, les associations familiales, etc. Le problème est que, juridiquement et politiquement parlant, l’islamisme, compte tenu de son dynamisme, sera fondé à réclamer de bénéficier des mêmes avantages que le catholicisme; par exemple l’ouverture d’un réseau d’enseignement confessionnel islamiste financé par l’Etat, dans les mêmes conditions que l’enseignement catholique.

La Belgique, en ne rejetant pas la religion dans la sphère privée comme cela devrait être théoriquement la règle en France, est donc devenue un maillon faible dans lequel le communautarisme musulman s’est engouffré et a pris des proportions incroyables ; aussi les frictions identitaires, déjà exacerbées entre Flamands et Wallons, deviennent de plus en plus fortes avec les musulmans. Bien évidemment c’est aussi l’un des pays qui voit apparaître des partis xénophobes extrémistes parmi les plus violents, dont le Vlaams blok est le plus important. Concernant l’affaire récente relative à l’application difficile de la loi contre le niquab, le parti a promis une prime de 250 euros par femme en niquab interpellée ou dénoncée. [ NRLR : je n’ai toujours pas réussi à déterminer si le Vlaams blok et le Vlaams belang étaient la même chose…]

Lorsque l’on voit cela, on est obligé de reconnaître que la situation française est bien meilleure, sans aucune comparaison possible, même. Mais ceci n’est pas dû au hasard, c’est le résultat d’une certaine radicalité laïque non dénuée d’anticléricalisme. Elle suppose que l’on continue d’être d’une fermeté inébranlable vis à vis de tous ceux qui menacent cette acquisition fondamentale de la République francaise.

Et quant à ceux qui y voient racisme ou xénophobie, ce sont que des imbéciles ou des irresponsables. Etre étranger ou d’origine étrangère n’est en aucune façon une excuse pour faire la promotion d’idéologies fondamentalement contraires aux principes de base de nos démocraties.

Quelques ressources supplémentaires.

Un reportage de la RTBF

6 comments to Laïcité en plat pays, une histoire belge pas drôle du tout

  • Léon

    Aïe, cet article n’était pas destiné à paraître aujurd’hui. Il est possible qu’l comporte des erreurs.

  • Buster

    Excellent article Léon.
    J’ignorais totalement le détail des différences entre la Belgique et la France, ce système particulier de financement des cultes, l’enseignement des religions dans les écoles publiques.
    Merci pour ces nécessaires informations qui permettront d’observer plus avertis les secousses communautaires ou confessionnelles dont on entend régulièrement parler en Belgique.
    Ne serait-ce que sur ce point on mesure toutes les différences d’un pays européen à l’autre. Pourtant, un voisin.
    Autant dire que la construction européenne est encore une oeuvre de très longue haleine.

  • Léon

    Trouvé ceci, également, qui n’est pas mal non plus…

  • D. Furtif

    Très intéressent Léon et très en accord avec ton article.
    À ce sujet , on peut revenir sur une contre vérité.
    Ce n’est pas le Moyen âge qui s’est adonné le plus aux pratiques barbares de la torture et du bûcher contres les femmes envoutées , dites sorcières ou hérétiques mais bien la Renaissance ou l’aristocratie dominante avec son soutien l’Église a vu arriver un renfort inopiné une couche toujours plus nombreuse de bourgeois légistes avec ses caractères de « classe »
    Méticulosité
    Précision
    Obstination
    Froideur
    Goût des procédures
    .
    On assiste à l’époque à un bond quantitatif des violences faites aux femmes dans toute l’Europe de l’Ouest, les sage-femmes étant elles aussi poursuivies et persécutées pour une raison réelle de concurrence avec les médecins barbiers qui se mettaient à parler latin désormais et se trouvaient en proximité sociale avec les légistes.
    Il faut savoir lire le peinture amère d’un de ces hommes dans « l’Oeuvre au Noir » de Marguerite Yourcenar

  • Lucie jacob

    Je suis entièrement d’accord, merci pour cet article!