Prix Nobel de physique français : cinq minutes en fin de journal télévisé…

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La revanche du muscle sur l’intelligence. C’est, en résumé, la meilleure façon de décrire la différence de traitement médiatique entre les exploits sportifs et les exploits scientifiques par la télévision publique française.

Souvenons nous de la victoire de l’équipe de France de football en juillet 1998. Il y eut pratiquement trois jours pendant lesquels cet événement sportif monopolisa la quasi totalité de tous les journaux télévisés, et il fallut bien cinq jours pleins pour que ceux-ci passent réellement à autre chose. Souvenons nous également des jeux Olympiques de Londres 2012 ou chaque athlète français médaillé d’or a eu au moins droit aux dix premières minutes, voire à la première moitié du journal télévisé en fonction de l’importance médiatique du sport du médaillé.

Maintenant, concentrons nous sur le journal de vingt heures de France 2 présenté par David Pujadas le 9 octobre 2012, date à laquelle Serge Haroche, un chercheur français , a été honoré du Prix Nobel de Physique.
Certes, lors de l’énoncé des titres du 20 heures de France 2,, le Prix Nobel de physique attribué à Serge Haroche faisait un très bref premier titre du JT, mais le présentateur s’empressait ensuite de dire que le lauréat serait invité …en fin de journal !
Cet événement majeur pour la science française se retrouvait donc traité après d’autres événements, certes intéressants, mais qui auraient pour le coup mérité d’être, eux, relégués en fin de journal.
On a en réalité eu droit en priorité aux événements suivants classés dans l’ordre : à l’apparition d’une microscopique et dérisoire taxe sur les transaction financières en Europe, à la réaction de la City de Londres à cette taxe, au voyage de Merkel en Grèce et aux manifestations consécutives, aux manifestations de la CGT contre la rigueur, à un reportage détaillé sur l’efficacité de Montebourg à son poste de Ministre de Redressement productif, aux déclarations cocasses de Boris Johnson, maire de Londres, se payant la tête de la France et de son système fiscal, à un reportage sur les Français réussissant à l’étranger, à une Nième réforme de l’école dont le résultat inéluctable sera de l’anéantir encore plus qu’elle ne l’est déjà ( si c’est possible ) , à une tentative de suicide d’une collégienne harcelée, à la forte montée de Romney contre Obama dans les sondages aux USA, au rapport de l’ONU sur la faim dans le monde, à la construction d’un réseau d’eau courante en Inde, à une nouvelle loi sur l’autodéfense au Royaume Uni, au durcissement du bonus/malus écologique pour les voitures.

Et enfin, après ces quatorze sujets, donc en quinzième et avant-dernière position, venait le reportage au sujet du nouveau prix Nobel de physique, puis son interview par David Pujadas ( il n’y avait qu’un seul sujet encore plus mal placé, c’était un reportage sur des superwomen reconverties au travail à domicile ! ).

Cet interview de Serge Haroche par Pujadas fut d’un intérêt très relatif. Après les questions rituelles du type  » comment avez-vous appris la nouvelle » et une question oiseuse sur le soi-disant déclassement de la recherche française, Pujadas a vaguement posé àSerge Haroche des questions sur ses travaux, questions qui révélaient surtout le fait que David Pujadas n’avait pas la moindre idée de la nature des recherches qui avait valu le Prix Nobel à ce chercheur, et encore moins la moindre idée de ce qu’est la physique quantique qui faisait l’objet de ses recherches. La seule chose qui intéressait Pujadas, c’étaient les applications pratiques éventuelles des travaux de Serge Haroche concernant les ordinateurs.
Avec un tel degré d’ignorance et d’incompétence de Pujadas, on aurait pu imaginer que celui-ci ait l’idée lumineuse de confier l’interview à un véritable journaliste scientifique. Le problème est que, depuis que François de Closets n’est plus journaliste scientifique à la télévision, c’est à dire depuis des années, il n’y a plus aucun journaliste compétent pouvant traiter une question scientifique au journal télévisé. Tout au plus y a t-il un bon médecin journaliste, Jean Daniel Flaysakier, comme si la médecine était considérée par la télévision comme le seul sujet scientifique à encore intéresser le grand public et à mériter d’être présentée par une personne qualifiée…
En regardant la vidéo de ce journal de France 2, on s’aperçoit que cinq minutes seulement furent consacrées à ce Prix Nobel, alors que le journal a duré 43 minutes et trente secondes. Cela fait donc environ un neuvième du temps de ce journal télévisé, relégué presque à la fin.

On ne saurait mieux illustrer le profond mépris et la profonde indifférence dans lequel les médias tiennent la science.

Malheureusement, ce mépris clairement affiché a des conséquences tragiques. En effet, à notre époque, pour les adolescents et les enfants, la valeur d’une personne se résume hélas à sa notoriété médiatique et à l’épaisseur du matelas de billets de banque qu’il a accumulé dans sa carrière. Quand les enfants voient les actualités télévisées, ils se rendent compte que bien taper dans un ballon ou bien nager dans une piscine peut valoir, à ceux qui ont ces aptitudes, une couverture médiatique exceptionnelle, en plus de salaires mirobolants. A côté de la médaille olympique et de la coupe de football, le Prix Nobel fait bien pâle figure, avec son ridicule petit temps de parole en fin de journal …

La conséquence en est l’ostracisme dont les élèves passionnés par les sciences font l’objet dans les lycées et collèges : ils se font traiter d’intellos, de geeks et de losers. La conséquence en est que l’effectif des étudiants en STAPS ( sports ) explose ( au point qu’un chômage massif menace lesdits étudiants ), alors que l’effectif des étudiants en sciences fondamentales et mathématiques stagne dangereusement, et pourtant, c’est d’eux dont notre pays à le plus besoin.
En effet, ce sont bien les étudiants en sciences qui sont l’avenir de notre pays. Car, en toute objectivité, qu’est ce qui est le plus important et le plus porteur d’avenir pour un pays : les médaillés olympiques ou bien les Prix Nobel ? Les athlètes ou les scientifiques ?
De qui se souvient-on de nos jours : d’Archimède ou des athlètes olympiques de son époque ? Qui se souvient du vainqueur du Tour de France 1905, date à laquelle Einstein publia sa théorie de la relativité restreinte ? En 1903 et 1911, Marie Curie était lauréate de ses deux Prix Nobel. Qui courait le plus vite le cent mètres ces années là ?

Serge Haroche ( à gauche), et son equipe

13 comments to Prix Nobel de physique français : cinq minutes en fin de journal télévisé…

  • Léon

    Internet a bien des défauts, mais au moins a-t-il fait prendre conscience des faiblesses de l’information tout particulièrement à travers le journal télévisé. Pujadas lit bien son texte, présente bien les infos qu’il traite mais est un interviewer nul, pose des questions cons, sans intérêt.

    En l’occurence, effectivement, la moindre des choses aurait été de savoir, même sans aller dans le détail, sur quoi portaient les travaux.

    Mais je crois que dans toute l’histoire de la télé, ce qui m’avait le plus suffoqué c’était les heures de reportage consacrées à Chirac nouvellement élu Président circulant en voiture dans Paris. Et ils étaient contents avec ça, ils avaient l’impression d’avoir fait de l’information. Mieux, même un scoop, réalisé un évènement journalistique…

  • Lapa

    Excellent coup de gueule mais d’un autre côté, comment expliquer la physique quantique en 5 minutes à Mme Michu?

    Même Astier il lui faut 15 minutes…

    • D. Furtif

      Génial, arriver à faire pleurer de rire un gars physiologiquement incapable de comprendre ce qu’est un nombre négatif, ça en parlant de physique quantique. 🙄
      Il est fort ce Astier
      .
      Qui a dit infirme? 👿

  • D. Furtif

    Bonjour Docdory

    Les lauréats du Nobel de Physique doivent-ils regretter de trouver une si maigre place aux cotés des chroniques littéraires de Candeloro ou des conférences sur la biologie des cloportes de Loanna ?
    Évidemment ça me rappelle les affrontements assez cinglants avec un gars qui passait sa vie à critiquer les médias et leurs petits hommes ……..et qui , tout à la fois , ne savait pas masquer l’émotion paradoxale qu’il avait ressenti d’avoir été reçu par l’un de ces Himalaya de la pensée.
    Ton introduction pose un problème moral.
    Faut-il se plaindre ou se féliciter de ne pas passer au 20 heures?

    • docdory

      @Furtif
      Eh bien, je pense que, du fait que l’on paye une redevance télévisuelle, on est en droit d’espérer avoir des journaux télévisés de bonne qualité, de nature à améliorer le niveau culturel du public, y compris dans le domaine des sciences. Je me rappelle des rubriques scientifiques des journaux télévisés des années 60/70, il y avait les explications de Michel Anfrol ou de François de Closets, plus tard il y a eu Laurent Broomhead qui n’était pas mal non plus, il se mettaient à la portée de tout public, mais comme c’étaient de bons vulgarisateurs, c’était intéressant et didactique.
      On ne va quand même pas me faire croire qu’on ne trouve actuellement aucun journaliste capable de faire valablement ce boulot.
      La véritable question n’est-elle pas la suivante :  » faut-il vraiment qu’il y ait une rubrique sportive au journal de 20 heures ?  » Après tout, il y a tellement d’émissions sportives à la télé et de chaînes privées à vocation uniquement sportive qu’on pourrait aisément s’en passer…

      • D. Furtif

        Je te suis complètement quand tu évoques le problème de la redevance.
        La redevance est le noeud du problème de la qualité des programmes.
        Les ponts d’or offerts au producteurs sont avec la qualité honteuse des programmes la manifestation d’un mépris insupportable.
        Je sais ( je ne sais plus où je l’ai lu dernièrement, qu’une hausse de la redevance est sur le feu

  • D. Furtif

    Là où je ne te suis pas c’est quand tu limites ta désolation à la seule jeunesse et aux jeunes scolaires.
    Cette vénération des valeurs factices ne leur appartient pas , ils n’en sont même pas à l’origine.
    Les décisions économiques et politiques responsables de cette évolution sont ailleurs
    Il y a une quinzaine d’année un syndicat inexistant dans mon bahut avait reçu l’appui du patron pour placer sur les murs ( ce dont nous n’avions en aucun cas le droit) des affiches mettant à l’honneur les sentences d’Aimé Jacquet.
    Le dit Patron avait eu de la peine à comprendre que sa pub aurait le destin qu’elle méritait ( voir son propre règlement intérieur) Il était tellement à la recherche de ce qui aurait pu plaire à la hiérarchie rectorale qu’il avait oublié qu’il était interdit à lui comme aux autres de faire de l’affichage syndical ou politique en dehors des espaces réservés.
    Il était bien dans le vent de la bienpensance .Mme Notat aussi, Madame la responsable auprès du ministre de l’Education aussi.

    • docdory

      @ Furtif
      Pourquoi je limite ma désolation à la jeunesse ? Eh bien, c’est que un adulte qui regarderait 20 minutes de JT consacrées à un Prix Nobel n’irait pas pour autant arrêter son métier pour entreprendre des études de physique.
      Tandis que , pour un jeune de cinq à quinze ans, vingt minutes d’actualités passionnantes sur les recherches d’un Prix Nobel, ça peut lui donner une vocation de chercheur scientifique, ou en tous cas, l’encourager à faire des études scientifiques
      Mais encore faut-il pour cela que le journaliste scientifique qui s’entretient avec le lauréat du Prix Nobel parvienne, par son talent, à faire que ça soit passionnant. C’est ce que réussissait à faire De Closets en son temps…

      • D. Furtif

        Pan sur le bec je me suis mal exprimé.
        Je voulais dire qu’ils ne sont pas coupables du bain dans lequel on les trempe .
        De plus .
        Si on considère que nous ne sommes plus dans les 30 glorieuses.
        Pouvons nous froidement conseiller aux jeunes l’austérité et le désintéressement altruiste des études scientifiques en regard de l’exaltation de la réussite tapageuse et de la société Bling bling.

  • Causette

    Salut Docdory,

    Serge Laroche était l’invité d’Arte le 11 octobre dans l’émission 28 minutes.

    Serge Laroche
    « Dans nos expériences, notre rêve s’était d’arriver à capturer un photon, on le met dans une boîte aux parois réfléchissantes, le photon rebondit sur les parois de la boîte suffisamment longtemps pour qu’on puisse l’observer … (interrompu par la présentatrice c’est énervant)… il se propage à la vitesse de la lumière, 300 000 kms à la seconde, et donc en un dizième de seconde il parcourt 30 000 kms mais en rebondissant sur les parois de la boîte. Dans cette boîte on fait passer des atomes un à un et les atomes qui traversent la boîte reçoivent une emprunte de ce photon et peuvent détecter, donne un signal qu’ils détectent ce photon sans que ce photon soit détruit. Il n’est pas absorbé ce qui fait qu’un grand nombre d’atomes peuvent interagir avec le même photon et que l’on peut faire des expériences qui étaient impossibles autrement. »

    • docdory

      Bonjour Causette
      Arte est, avec la cinq, une des seules chaînes qui passe de la vulgarisation scientifique intéressante, bien que de temps en temps, il y ait des fautes lourdes ( Par exemple la diffusion d’une émission clairement militante pour « l’intelligent design » il y a quelques années, sous couvert de montrer l’évolution du crâne humain ). Il y avait eu une polémique suite à ce raté.

      • D. Furtif

        J’ai vu hier ou avant hier une suite de reportages scientifiques d’un grand sérieux .sur Arte .
        En revanche la porte reste ouverte aux élucubrations des fakirs en Histoire.