Ph.Découflé, ses contemporains, ses maîtres

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  • Philippe Découflé (1961-Neuilly sur Seine) est un danseur et chorégraphe  appartenant au mouvement de la “nouvelle danse” française, représentée par Maguy Marin, Dominique Bagouet, Régine Chopinot ou encore Karine Saporta, qui côtoie la création internationale des pionniers tels Nijinsky ou Noureev, et des figures incontournables de la danse contemporaine comme B. T. Jones, Pina Bausch, Carolyn Carlson, Lucinda Childs, Irène Tassembédo. Les chorégraphes russes avec les Ballets russes apportèrent un renouveau important non seulement à la gestuelle, à la chorégraphie mais aussi aux décors du ballet moderne.

Du fait de l’inventivité des costumes et des structures dans lesquelles évoluent les personnages, on découvre une parenté entre le chorégraphe français et Oscar Schlemmer (1888, Stuttgart, – 1943, Baden-Baden), artiste-enseignant au Bauhaus à Dessau effectuant des recherches sur le mouvement associé aux décors et costumes, mais surtout avec son professeur américain Alwin Nikolaïs (1910-Connecticut, 1993-New York) dont Carolyn Carlson a été également l’élève.

Carolyn CARLSONCarolyn CARLSON

On retrouve chez plusieurs artistes  contemporains la danseuse du ballet d’Oscar Schlemmer au costume monté sur une structure en spirale.

«Chorégraphe populaire, devenu célèbre grâce à la mise en scène des cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux olympiques d’Albertville en 1992, Philippe Découflé a constitué une compagnie de danse éclectique et inventive, rencontrant un grand succès auprès du public depuis les années 1990. Fortement influencé par le travail d’Alwin Nikolais, Découflé crée des « spectacles totaux », qui incluent souvent, outre l’aspect chorégraphique, un travail important plastique (costumes, lumières, etc.) ainsi que le recours à la vidéo.»

  • L’influence du Constructivisme russe et du BAUHAUS :

A propos de la danse, dans le journal d’Oscar Schlemmer (1888-1943), artiste et enseignant au Bauhaus  en décembre 1919, il écrit:

« Que le monde appartienne à la danse, comme dirait Nietzsche. Mais la danse n’est-elle pas pur effet ? ». Le danseur de ballet portait autrefois un masque, une perruque et un assez imposant costume, a noté Schlemmer. Pour lui, l’abandon de ces éléments plastiques est une perte et non un progrès pour la scène. C’est que, pour Schlemmer, l’histoire du théâtre est d’abord celle de la transformation de la figure humaine : l’art est artifice, son sujet fondamental est la figure humaine, non pas l’individu, mais le type. Il est exclu de l’enseignement par les nationaux socialistes en 1933.

Son travail est inclus dans la funeste exposition Art dégénéré (Entartete Kunst) organisée à Munich par les Nazis en 1937. En 1940, Il est diffamé et humilié en Allemagne, alors que son œuvre suscite un grand intérêt à l’étranger. Le Ballet triadique, sur une musique d’Hindemith, reçoit le 6e Prix à la Compétition internationale de chorégraphie de Rolf de Maré au Congrès international de danse à Paris.

Le Bauhaus est une école allemande d’architecture et d’arts appliqués du début du XXème siècle (1919 – à Weimar, Dessau puis Berlin – 1933) qui a bouleversé le domaine de l’architecture sous l’influence du constructivisme russe, courant esthétique issu de la révolution (Malévitch, Rodtchenko, Naum Gabo et son frère Antoine Pevsner auteurs du manifeste de ce mouvement) donnant naissance au style international de l’architecture moderne . Ce mouvement posera les principes d’une pensée nouvelle pour  l’ensemble des arts plastiques, visuels et chorégraphiques.

«La réflexion de Gropius a la même origine que celle de Le Corbusier, architecte français : la  » révolution machiniste  » du 19è siècle a amené la civilisation à un point de non-retour et nécessite un changement intellectuel profond. Nier la machine équivaut à se condamner, mieux vaut en être le maître et donner à ses produits un  » contenu de réalité  » : éliminer chaque désavantage de la machine, sans sacrifier aucun de ses avantages.»

Cette école aux enseignements complets, complémentaires et ouverts sur toutes les formes d’art a eu une influence considérable sur la création artistique aussi bien en Europe qu’aux États-Unis, notamment à la suite de l’exil de ses enseignants-artistes à partir de 1933, date de la fermeture de l’ Ecole d’art, à cause de l’idéologie nazie dans ce domaine.

C’est ainsi que le peintre russe Vassili Kandinsky, (enseignant au Bauhaus de 1922 à 1933) viendra s’installer définitivement à Paris, que Walter Gropius sera nommé à la Haward University et Mies Van der Rohe à l’Illinois Institute of Technology. En 1937, Moholy-Nagy créera à Chicago le New Bauhaus, repris après sa mort par Serge Chemayeff sous le nom d’Institute of design. Josef Albers enseignera au Black Moutain College, puis à la Yale University..

Lors d’un spectacle créé par le chorégraphe français dans les années 90, le costume d’une danseuse acrobate attirait le regard par un aspect familier, mais sans que l’on puisse comprendre réellement d’où venait cette impression fugace. La jupe était constituée d’une structure métallique fine identique à la structure soutenant les anciennes robes à crinoline, sauf qu’elle était recouverte d’éléments en dentelle couvrant partiellement les arceaux. En fixant attentivement l’ensemble et à force d’analyser chaque élément, on pouvait découvrir un astucieux montage : le dôme formant la longue jupe était constitué par un assemblage de porte-manteaux fins en métal (comme ceux du pressing) sur lesquels étaient tendus des slips féminins en dentelle !

La collaboration avec le costumier Philippe Guillotel et le scénographe Jean Rabasse qui crée les objets et machines insolites et ludiques des spectacles de Decouflé n’est pas sans rappeler celle de Chopinot avec Jean Paul Gaultier durant dix ans. Tout au long du XX ème siècle, les codes rigides de chaque langage artistique se sont effacés pour laisser la place à une synergie entre plusieurs créateurs, nous offrant ainsi un espace beaucoup plus ouvert, plus libre tout en maintenant un niveau de performance élevée pour leurs équipes avec un grand respect du public.

4 comments to Ph.Découflé, ses contemporains, ses maîtres

  • D. Furtif

    Bonjour Dora
    Merci pour l’hommage rendu à l’Art dégénéré (Entartete Kunst).
    Tu ignores peut-être qu’un de nous lecteurs assidus a été classé par un des héros de la Mosquée d’à coté comme faisant partie de cet Entartete KUNST.
    Les Quantiques sont ainsi .
    Ils t’accusent d’avoir ce dont ils sont privés: des Principes.

  • Dora

    Bonjour Furtif,
    Je suppose que c’est à cette époque qu’a été créé le verbe « entarter ».;-) 😆
    Quelqu’un a-t-il des nouvelles de Noël Godin?

  • Léon

    Dans « l’art contemporain », j’ai toujours trouvé que c’était la danse qui avait produit les choses les plus intéressantes.

    • Dora

      Bonjour Léon,
      Principalement pour les arts plastiques, l’accès à l’art contemporain est verrouillé par un principe discriminant formulé par un certain nombre de plasticiens : solliciter le public sans lui donner les clés pour se connecter à l’œuvre. Cela les oblige à discourir, et il n’y a rien de plus ennuyeux. La danse me semble plus accessible.
      Comparé à l’Italie, l’enseignement français a laissé totalement de côté l’histoire de l’art (de tous les arts) et donné très peu de moyens à la pratique. Et l’histoire de l’art, c’est un plongeon dans l’histoire.
      Comme pour un film, un spectacle de danse, c’est un travail d’équipe multidisciplinaire où l’on sollicite aujourd’hui des plasticiens, vidéastes, compositeurs, dessinateurs, artistes circassiens en plus des chorégraphes.
      Rappelons-nous de la création à Paris du « Sacre du Printemps » d’Igor Stravinsky.
      « Le mot mi-admiratif, mi-narquois de Debussy a fait fortune : « De la musique de sauvage avec tout le confort moderne. » Musique de sauvage comme, à la même époque, Les Demoiselles d’Avignon, de Picasso, La Femme au chapeau, de Matisse, sont de la peinture de sauvage. Fatiguée des tourments égotistes du romantisme, lassée des alanguissements morbides du symbolisme, l’Europe semble vouloir se régénérer en puisant une force brute, une vigueur vierge dans l’art primitif. Recette aussi salutaire qu’efficace. »
      Pour en revenir aux plasticiens de la dernière génération, je trouve curieux ce besoin de discourir sur les œuvres contemporaines et d’y plaquer l’histoire personnelle du créateur.
      Chez Goya, exposition vue récemment, pas besoin de discours, il faut se cramponner pour regarder en détail ses témoignages sur la guerre. Mais la série sur les moines et les Proverbes ou les Folies est réjouissante. Et il s’intéressait au sort des femmes.