Bernarda Fink

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Bernarda Fink

On peut être sensible à juste titre aux prouesses des Sopranes, complètement bluffé par leur manière d’escalader les cimes. On aura raison, mais on aura tort si dans le chant on n’allait chercher que leurs cavalcades. Ce serait ignorer les performances de certains trompe-la-mort.

Les Mezzos sont de ces animaux là. Leur art est ailleurs, il gémit, il plaint, il cingle dans les profondeurs de la déploration, les frémissements et les risques de la lenteur. L’échec est là qui les menace.


-L’échec ?

-La chute.

Les Altos ne le cèdent en rien à leurs sœurs du coté du courage et des risques pris, avec au-dessus de leur tête : l’erreur artistique toujours possible, l’erreur d’interprétation, de l’accentuation mal placée.

L’art c’est ça, on n’a que soi à miser. C’est le lieu du risque de tout perdre. Le lieu où rien n’est acquis.

Bernarda Fink est une habituée de ce genre d’exploits. Rencontrée il y a 25 ans, je lui dois des émotions que bien peu m’ont données. Une telle tension de lenteur, toujours à la limite du décrochage et du fil tendu de l’expression juste qui pourrait venir à manquer, à se rompre. Une solitude absolue au dessus des précipices, où chaque pas du souffle vous fait franchir l’écueil mais vous livre au suivant.



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Et comme si tout cela ne suffisait pas, la terreur qui noue le ventre dans cette combinaison curieuse d’exaltation trouble et de plaisir de se retrouver en présence du public. Certains peuvent comprendre la peur d’avant l’entrée en scène, mais qui dira la véritable panique, les crises de larmes et les refus de revenir au deuxième acte. J’ai connu il y a trente cinq ans à Saintes un artiste ayant complètement raté sa « performance » qui, deux soirs plus tard, est revenu gonflé au Cognac pour arriver à entrer.

Il y a 15 ans, James Bowman à Poitiers, vieilli , malade peut-être.

Le chant est aussi une exigence physique intraitable. Rappelez vous Calas.

Philippe Herreweghe et le Collegium participent au miracle en acceptant de jouer sur le même registre d’émotion tendue, la même palette de couleurs rauques. Lenteur extrême et abandon de tous dans la confiance à Bernarda.

La Musique, dans son exécution, est un art collectif.

10 comments to Bernarda Fink

  • Léon

    Mmmouais, vieux débat avec des amateurs de musique classique. Dans cette vidéo, par exemple, Bernarda Fink ne serait rien sans Bach. Mais elle chante bien Bach.

  • Léon

    C’est un point de vue personnel, j’attache assez peu d’importance à l’interprète, car à ce niveau-là ils sont tous bons. Evidemment je suis gêné par les mauvaises interprétations ou les mauvaises conditions d’écoute, ce qui revient à peu près au même. Je préfère aussi, comme tout le monde, certaines interprétations à d’autres, mais pour moi ce qui compte c’est la musique autrement dit le compositeur. Je ne vais jamais écouter un interprète mais une musique, sans laquelle l’interprète ne serait rien.

  • D. Furtif

    Chouette me disais-je in petto.
    Quand Léon m’écrit c’est comme ça , je réfléchis in petto . Ça ne dérange personne .
    Bin le Léon ( dans son Email) ne me disait pas du tout ces propos mesurés et courtois ( voir ci-dessus).

    C’est ainsi que j’inpettais
     » Ah tu vas voir ce que tu vas voir…je vais t’apprendre moi »
    Quand j’inpettise je me lâche un peu

    Oui mais voilà . Consternazion! 👿
    Léon nous livre un commentaire tellement mesuré que je ne peux plus y accrocher mon ire.
    Je ne peux plus lui mettre sous les oreilles les preuves flagrantes que même s’il ne sont pas tout , les interprètes sont la chair et le coeur de l’oeuvre transmise…

    Baffff encore une occasion de briller aux dépens de Léon qui vient de s’envoler.
    .
    Il n’empêche.
    J’en ai entendu pas mal des prétendus , des attendus très bons, qui étaient mauvais voire très mauvais.
    Un exemple comme ça
    Un jour à Londres , ayant lu le guide vert avec application , j’invite un matin de printemps mes amis à entrer dans Saint Martin in the Fields .
    On ne peut pas faire plus célèbre que ces concerts gratuits donnés dans cet endroit là.
    Une jeune coréenne nous envoyait des sonates au km…
    Mortifié de les avoir entrainés dans un tel guet-apens je n’osais regarder mes copains.
    Ils eurent la gentillesse de s’agiter et se gratter un peu pour que je déclenche le signal de la sortie…
    Une fois sortis , leurs regards m’ont appris que je ne les y reprendrais plus.

  • Léon

    Je parle des interprètes, disons, « professionnels ». Ceux-là jouent ou chantent tous bien, parfaitement, même,et il est à peu près impossible de donner des critères de bonne ou mauvaise interprétation. Pour moi, seule celle voulue par le compositeur est légitime et la bonne, mais évidemment et surtout plus on s’éloigne dans le temps, moins on sait ce qu’elle devrait être. Mon expérience me dit aussi qu’on a toujours tendance à préférer la première interprétation que l’on connaisse d’une oeuvre. Alors, pour moi ces histoires « d’interprétations » c’est un peu de la branlette. J’avoue même ne pas trop comprendre, pour un virtuose, l’intérêt d’enregistrer la cinq millième version de telle ou telle oeuvre classique. Sauf évidemment si des avancées dans les techniques d’enregistrement ou de reproduction le justifient. Et je persiste et je signe, Glenn Gould n’est rien sans Bach et Hélène Grimaud n’est rien sans Rachmaninoff. En musique, la partition est beaucoup plus contraignante que le texte au théâtre. Je parle de musique classique, ce n’est pas valable pour la musique contemporaine et, évidemment pas pour le jazz où l’interprète est tout. En quoi l’interprétation de ta Bernarda Fink est-elle meilleure que celle de Kathleen Ferrier, par exemple ?

  • D. Furtif

    Bonjour à tous , Bonjour à toi
    Je prends le temps de rédiger un peu car ton commentaire l’exige.
    J’ai mon titre.
    « Vous avez dit Branlette » ❗

  • Léon

    😆 😆 😆 😆 😆 :mrgreen: :mrgreen: :mrgreen:

  • D. Furtif

    Les interprètes – les artistes

    Différents entre eux

    Il faut bien Léon que tu conviennes que sur le podium de la perfection technique même les professionnels compétents ne se bousculent pas . Certains ont monté la barre si haut ! Nous avons il y a des années évoqué ce drame pour Callas qui a véritablement interrompu sa carrière non pas après qu’Onasis l’a eu quittée mais bien avant quand leur Idylle a commencé, quand elle ( et elle seule le savait) risquait de ne plus pouvoir tenir sur scène toute une représentation entière et………. où les efforts terribles qu’elle demandait à son corps pour maigrir n’étaient plus compatibles avec ceux demandés par le chant.
    Les solistes instrumentistes connaissent les mêmes difficultés. Ils ne sont pas si nombreux que ça à tutoyer l’excellence pendant des années, au piano ou au violon.
    .
    Tentons de prouver dans un domaine où le partial, le subjectif, est roi. L’argumentation logique a bien peu de chance.
    Si tu te mets à l’écoute de plusieurs interprétations du même air de « bravoure » Nessun Dorma par exemple tu constates que tous sont différents . Tu en arrives bien vite à la conclusion que certaines sont calamiteuses et que Pavarotti est loin devant, loin ailleurs sur une autre planète. Différent.
    J’ai connu chez moi un quatuor qui nous massacrait un machin de Vivaldi dont j’avais l’enregistrement par Christophe coin. Furtive et moi étions outrés et, à nos connaissances qui s’étonnaient de notre peu de chaleur nous n’avons trouvé que « Il manquait des notes » ! à leur dire. À « détracteurs pointilleux » nous aurions pu répondre « gros nazes » mais nous étions accompagnés alors….
    J’ai dans l’armoire quatre plus une version du célébrissime Stabat Mater de Pergolèse. Eh bien pas une d’entre elles n’est semblable à l’autre.
    La plus réussie au plan vocal est celle de Beganza/ Freni , assez prophétique tellement elle date d’avant la révolution baroqueuse , mais elle est plombée par un orchestre poussif et hors d’age.
    Autre chose.
    L’orchestre emmené par Neville Marriner nous a enchantés durant notre jeunesse mais ce qu’il nous a laissé n’a rien à voir avec ce qu’Harnoncourt , Gardiner , Herreweghe ,Savall ou Minkowski ..etc …nous ont donné ensuite.
    Je ne veux pas donner la palme aux Baroqueux car ils se sont mêlés un peu trop de faire la leçon là où ils auraient mieux fait d’apprendre. Je ne connais rien de plus raté que le Requiem de Mozart livré par Jordi Savall. Très décevant aussi le parti pris de réduction des effectifs des chœurs à un soliste par partie. En revanche Minkowski a fait des merveilles avec Offenbach .
    ♫ Et tout ça ça fait d’excellents musiciens ♫♫qui ne se ressemblent pas entre eux et qui , même, jouent à nous surprendre à ne pas se ressembler à eux mêmes.
    .

    Différents selon les jours pour chacun

    Pavarotti, Callas , Deller , Gérard Lesne, James Bowman, Alagna, Dessay sont des êtres humains, ils connaissent leur heure de gloire et leur déclin tels des athlètes ou des danseurs étoiles.
    Comme Gould , il ne sont pas toujours identiques , pas toujours égal à eux mêmes .


    Pas seulement les interprètes mais aussi les œuvres.

    C’est un cliché obscène de rappeler que Beethoven n’a jamais entendu ses dernières œuvres.
    Mais l’évolution de la pratique et de son enseignement, l’évolution de la fabrication des instruments a conduit cet art à des sommets insoupçonnés des auteurs eux mêmes.
    Parfois c’est tant mieux . L’art du chant français au début du XX ème siècle m’est insupportable. Comme me l’est aussi , ce que je partage avec toi, le « bruit » de certains prétendus haute contre, simples crieurs éraillés.

    Revenons à Callas qui avait justement cette particularité de ne pas offrir des interprétations que tu dirais quasi interchangeables avec ses consœurs. Au plan technique elle était justement très différentes des autres ; certains détracteurs la disaient même très en deçà. Mais c’était Callas ;Verdi , Puccini n’auraient jamais pu imaginer ce qu’elle allait faire de leur musique. Il est même assez curieux de constater qu’à la même époque Gould faisait subir à Bach le même régime.
    C’est un peu grâce à des gens comme eux que le concert s’est extirpé du cérémonial compassé qui le menaçait d’ensevelissement. Les Diva et Divo, les chefs , les solistes les phalanges célèbres tout ce petit monde survivait grâce à l’industrie du Disque jusqu’à l’arrivée des dynamiteros baroqueux qui, à leur tour voient venir ceux qui les enterreront .
    L’art c’est comme ça : place aux jeunes.
    .
    L’oeuvre est pour ainsi dire abandonnée par son auteur qui n’y peut plus rien .
    Il n’a pas fixé les couleurs et les humeurs . Il ne sait rien de la technique des musiciens aujourd’hui inouïe par rapport à son époque. Il ne sait rien de l’investissement humain et de ce que son œuvre peut représenter pour des hommes de notre millénaire.Car dans la cérémonie il y a aussi cet acteur différent à chaque fois : le Public.
    Les interprètes la raniment et en font à chaque fois un objet nouveau. Les efforts de tous solistes , chœurs orchestres et chefs rencontrent parfois des instants de grâce et de parfaite communion.
    La Musique n’est pas un objet de musée, elle attend des réanimateurs, des recréateurs.
    Le concert est le lieu de ce culte, de ce miracle qui vaut bien des eucharisties
    .
    Donc pour finir mon Léon.
    Non tout n’est pas dit une fois que l’œuvre a été livrée par le compositeur.
    Tout reste à faire , tout reste toujours à faire. Utilisant la métaphore des effets du temps sur la peinture. Les poussières de l’oubli , la patine des modes et des engouements , les couches successives de vernis des habitudes de jeu, certains accents , certains fortissimo incongrus, viennent ternir l’authenticité de l’œuvre : des concerto de Beethoven comme aux toiles de Raphael.
    Il faut tous les trente ans ou tous les siècles y retourner , tout démonter pièce à pièce et faire revivre le Bouzin.
    Certains concerts nous font vivre certains moments « pour entrevoir le ciel sans y monter jamais »

  • Léon

    Le problème, Furtif, c’est qu’une fois que tu as dit que les interprétations ne sont pas toutes les mêmes, il n’y a quasiment aucun critère objectif qui permette de les départager. Tu dis, par exemple, que l’interprétation de nessun dorma par Pavarotti est la meilleure. Faudrait être en mesure de le justifier. Il y a surtout qu’il a un timbre de voix magnifique. Mais à par ça, vraiment je ne vois pas en quoi c’est « mieux » que ici.
    Même remarque pour la Callas, à ceci près qu’elle mettait, en plus, énormément de pathos dans ces interprétations, mais était-ce mieux pour autant ? Ca se discute… Ca plaît et ça touche en tout cas. Etc etc. Je vais te dire un truc: même lorsque l’interprétation est « mauvaise », cela n’arrive pas à tuer totalement la musique. Dans la musique classique, selon moi, c’est 90 % au compositeur et 10 % aux interprètes. Pas plus.

  • Léon

    Pour compléter: cela résulte aussi de mon expérience. Quand je choisis une musique pour la chanter, même en variété c’est l’oeuvre qui me porte, elle est déterminante à 80 %, le reste c’est de la technique.

  • Lapa

    ahah! la discussion sans fin 🙂

    d’abord je voudrais dire un truc:

    les chanteurs ont l’unique particularité d’être les interprètes et les instruments.

    aussi ce qu’on appelle l’interprétation « avec untel », c’est à la fois un jugement sur la manière de chanter mais aussi le timbre de la l’instrument. Le deuxième paramètre ne peut pas trop être changé quelque soit l’artiste.

    imaginez une œuvre pour orgue. Vous allez avoir beaucoup d’interprétations différentes suivant l’organiste (tempo, articulation…) mais également suivant l’instrument (chaque instrument est différent): la registration choisie par l’interprète, la qualité de réalisation des jeux (l’artiste là, c’est l’harmoniste et le facteur d’orgue), l’acoustique de l’édifice.

    quel % intervient dans la beauté perçue de l’œuvre? (10, 20, 50 …) Querelle d’apothicaire sans doute. D’autant plus qu’effectivement on a tendance à préférer notre premier souvenir de l’interprétation d’une œuvre.

    Anecdote: je me souviens de la musique qu’écoutait mon père en travaillant pendant que je m’endormais. Parti de la maison, j’ai pu acquérir des disques étant étudiant pour me rendre compte que j’avais choisi les interprétations que possédait le paternel à la maison. Leçons des ténèbres de Couperin, oeuvres de Vivaldi, ou Mozart… identiques. 😉

    Donc pour en revenir au sujet, spécifiquement dans l’art vocal, je dirai que l’interprétation qui prend en compte à la fois l’accompagnement, la manière de chanter et l’instrument en lui-même (la voix), est quand même assez prédominante dans le plaisir à entendre une œuvre et in fine donc, sa qualité. Maintenant comme dit Léon, classer cela est plus compliqué car quand toutes les notes sont mises au bon moment au bon endroit… alors que pour les œuvres on a des échelles pour juger de leur qualité (même si certains vous diront que c’est subjectif aussi), l’interprétation c’est un autre monde…

    « La plus réussie au plan vocal est celle de Beganza/ Freni , assez prophétique tellement elle date d’avant la révolution baroqueuse , mais elle est plombée par un orchestre poussif et hors d’age. » c’est clair l’orchestre est asthmatique…

    pour ma part j’ai la version Jacobs/Henning (entre autres). Pour certain c’est un sacrilège, pour ma part c’est quand j’ai entendu pour la première fois l’œuvre chantée par des femmes que j’ai trouvé ça bizarre… 😉

    http://www.youtube.com/watch?v=Tt7uK4vJ9Dg

    http://www.youtube.com/watch?v=DyHewYbHWkA&list=PLCECCEB25B805182F

    http://www.youtube.com/watch?v=rJhN93xscnw

    http://vesekidezetekszeptortenetek.network.hu/video/gbpergolese__stabat_mater_viadolorosa/g_b_pergolesi_stabat_mater_1_stabat_mater_dolorosa__freni_berganzagracis_1972

    Pour finir je dirai que Furtif est plus dans le domaine émotionnel tandis que Léon est d’avantage dans la raison. 😀 Pis c’est son truc de vouloir des paramètres pour classer et hiérarchiser 🙂