De la gare d’Howrah à la plage de Puri

Fin Mai 1981, nord de l’Inde. La mousson d’été approche, les orages qui l’annoncent grondent et la chaleur à Calcutta, déjà difficilement supportable en ce moment, promet d’être suffocante dans cette ville polluée jusqu’à l’os – et il y en a, des sacs d’os morts ou vifs dans les rues de Calcutta – avant que les premières trombes d’eau ne s’abattent dessus. Il est temps de prendre l’antique train colonial qui mène à la plage de Puri.

La démente gare d’Howrah

Direction Howrah Station donc. Enfilades de rues laides et sales aux artères pleines d’Ambassadors privées ou taxis, de bus-tas de tôle brinquebalants, de pousse-pousses aux conducteurs ruisselant de sueur, muscles tendus par l’effort, de carrioles, charrettes et brouettes aux dimensions, charges, volumes et équilibre toujours à la limite de l’invraisemblable, aux trottoirs encombrés par des barbiers, cireurs de pompes, réparateurs de tongues, marchands de lait de coco qui élaguent leurs noix à coups de machettes larges et précis, de jus de canne à sucre faisant tourner les engrenages noirâtres de leurs antiques broyeurs, de fruits, de cacahuètes, d’épices, de peignes, de gadgets lamentables ; sans-logis sommeillant ou accroupis, mendiants tordus, bossus, estropiés… Et la foule, la foule, la foule infinie, mi-méduse, mi-rapace et mi-mouton (elle fait bien trois demis, cette foule) qui grouille, se presse, circonvolute, se tasse, s’enchevêtre en d’immenses flots collectifs, Gange d’hommes et de femmes…

Au pied des titanesques armatures métalliques grises boulonnées du pont suspendu d’Howrah, le troisième plus grand du monde, un quartier borgne, lépreux et immonde aux miséreuses foules grouillant comme une termitière, portefaix affreusement chargés, troupeaux de maigres vaches ou placides buffalos paissant dans une rue bloquée par un immense amas d’ordures putrides, à l’odeur nauséabonde, et des lacs d’eau boueuse, restes du déluge de cette nuit, camions kitschement peints chargés de centaines d’énormes sacs de jute mille fois raccommodés, taxis-tas de tôles se frayant un chemin dans cette indescriptible symbiose animal-homme-machine à grands coups de klaxons assourdissants

Une rivière de foule nous emmène jusqu’à l’immense fleuve humain qui déambule de chaque côté de la route qui traverse le pont. Fleuve encore de véhicules klaxonnants et brinquebalants, de bêtes de somme-homo sapiens, de bus penchant dangereusement sous le poids d’énormes grappes humaines accrochées aux fenêtres, poignées, boutons des engins, ceintures des autres. Des milliers et des milliers d’Indiens en marche, les fardeaux les plus ahurissants portés sur les crânes, avec le vent de l’Howrah River qui fait frémir leurs légers habits et la sueur qui colle aux corps. Il n’y a qu’à se laisser porter par ce courant puissant et épuisant au-dessus des eaux boueuses de la Howrah, en regardant les silhouettes noires des péniches à l’ancre, les enfants nus se baigner pas loin d’une bouche d’égout, les buildings aux pieds noyés dans la verdure qui se profilent à l’horizon, les hautes cheminées des usines qui crachent de noires fumées au loin, les buffalos qui s’abreuvent et se réhydratent dans le fleuve, les slums misérables qui se sont greffés comme des chancres sur ses bords…

Et voici la gigantesque gare d’Howrah, aux bâtiments rouge et jaune à l’architecture complètement anglaise : le fleuve humain nous y guide, une rivière qui s’en sépare nous y introduit. La gare d’arrivée vomit d’autres fleuves immenses de milliers d’hommes descendant sans fin les escaliers, hallucinant. Dans le hall colossal, une ville dans la ville, avec des marchands de tout, des sans-logis qui campent partout, des familles ou des tribus qui attendent des trains ou Godot en bâfrant chapaties et riz, des badauds, des rabatteurs de taxis ou de rickshaws, et même des gens qui ont vraiment un train à prendre, un bordel indescriptible. Les mendiants harcèlent. Un tenancier d’agence de tours nous annonce aimablement que les billets pour Puri et Darjeeling ne se prennent pas à la gare, ce serait trop simple, mais dans deux bureaux différents, pas dans le même coin de l’immense ville. Formidable. On ressort, portés par la rivière humaine, rejoint le fleuve-foule sur le pont d’Howrah, repasse par des quartiers sordides, klaxonnants, à la densité humaine hallucinante pour aller à un des deux Offices, qui nous informe qu’il faut aller ailleurs à un autre Office, putain de bordel de merde de bureaucratie indienne à la con.

Bon il faut quand même essayer d’arriver à réserver deux billets pour Puri, demain soir, ce que je tente de faire. Le mec préposé aux Renseignements me dit que pour Puri, c’est le guichet 14. Il est 16h10. La queue s’impatiente, hurle, se presse et s’engueule devant les guichets aux employés pas pressés. Ben oui, ça ferme à 16h30, faudrait peut-être se magner… Me voilà au guichet à 16h22 : « Sorry, pour les étrangers, c’est à l’Information Center, 200 mètres plus loin ». Course jusqu’à l’Information Center. 16h28. Trop tard ce soir, ça ferme dans deux minutes, donc pas question de traiter ma demande ; l’employé aimable et consciencieux me dit de repasser demain à 10h00. Il me garde deux places, bien sûr ! Grrr !!!

La nuit commence à se vautrer, sale, brûlante et cafardeuse sur la tristesse de Calcutta. Le soir, de lourdes et violentes averses se mettent à tomber. Les rues qui mènent à notre hôtel se sont transformées en rivières d’eau boueuse où surnagent les ordures. De l’eau jusqu’aux mollets, chouette inondation dans le croassement lancinant des corbeaux sous le ciel grisâtre. Le métro en construction a bien dû s’effondrer encore une fois en enfouissant des dizaines d’ouvriers-esclaves misérables, les sans-abris en baver…Vers minuit, panne d’électricité générale, plus de ventilo, chaleur étouffante, impossible de dormir dans cette étuve…

Le lendemain au bout d’une heure de queue harassante on finit par avoir nos billets pour Puri, dont on rêve des immenses plages de sable fin. Un Sikh fou chantant à tue-tête nous trimballe dans son vieux taxi brinquebalant à travers la pluie, la nuit et les embouteillages jusqu’à la gare d’Howrah. Grouillement toujours aussi hallucinant. Embarquement dans le train déglingué en partance pour Puri. Nos bruyants et remuants voisins ne nous laissent pas fermer l’œil de la nuit.Un Indien à l’air chafouin met en marche son putain de radio-K7 plein pot dès potron-minet, tout le monde jacasse et gigote, un autre Indien excité installe son morveux sur ses genoux afin qu’il lui pisse dessus en toute tranquillité en remontant le bête ressort d’un bête et bruyant canard à tambour en tôle.

La mélancolique plage de Puri

Puri Station, 8h30. 40 km/h de moyenne, un bolide, ce train ! On se fait conduire jusqu’à un petit hôtel cradingue mais cool et bon marché au bord de la mer secouée de puissantes vagues écumantes. Piaule sinistre aux murs lépreux, au sol poussiéreux, aux draps et matelas sales, déchirés et mités, avec le vent d’est qui s’engouffre dans la pièce entre les barreaux de bois vermoulus de la fenêtre sans vitres. Attente interminable des breakfasts à l’ombre du toit de bambous et de feuilles de palmier en contemplant le ballet des corbeaux dans la cour au gazon pelé, le petit gosse qui n’arrête pas de tirer de l’eau du puits pour faire la vaisselle, en discutant avec des routards sur les agréments des voyages asiatiques.

Et puis, enfin, la plage de Puri, immense, magnifique et désolée. La mer, la mer, la mer, furieuse, vagues énormes roulant des tonnes de sables dans l’écume. Contempler longuement la mer (mais ne pas s’y aventurer trop loin : elle est infestée de requins), giflés par le vent puissant, respirant à pleins poumons l’air brûlant chargé d’embruns, plonger dans les vagues, tomber, rouler, replonger, ivres d’eau et de fatigue. Les baraques lépreuses à moitié en ruines qui bordent la plage comme des épaves, les épaves de bateaux gisant sur le sable, le vent qui secoue les feuillages des palmiers, le soleil qui cogne dur, le rythme des vagues qui détend…

Au soleil couchant dans la chaude fraîcheur de la nuit tombante, marcher sur le sable jusqu’à la mer à la beauté indescriptible, au mouvement impétueux et régulier, jusqu’à la grève sous le ciel pastel. Ressac des vagues, dentelles fugaces d’écume qui viennent mourir sur le sable d’où sortent des dizaines de petits crabes sautillant obliquement. L’iode de l’air marin, l’opium et la ganja fusionnent dans la contemplation, la respiration presque coupée par le vent, la méditation rythmée par la musique des vagues. Et puis marcher le long de la grève tandis que, dans le ciel brumeux, les premières étoiles s’allument et scintillent faiblement derrière l’écran de nuages, croiser une vieille carcasse de bateau pourrissante, trois jeunes Indiens écoutant romantiquement des horreurs de chansons hindi qui pulsent parasiteusement de leur gros radio-K7 agonisant…

Manger dans une gargote après avoir attendu une heure notre commande. Y faire la rencontre de ce Chinois qui a fui le maoïsme il y a 34 ans en désertant son emploi de journaliste à Bubaneshawar, a appris 28 ans la danse bengalaise à Puri et nous montre ses merveilleux albums et livre d’or où des dizaines de routards lui ont fait des dessins, écrit des poèmes ou quelques mots pour le remercier de sa danse. Il nous invite à venir voir son « spectacle » dimanche soir. Pourquoi pas ? Sympa, ouvert et bien éclaté, le « Chinese baba ».

A la nuit tombée, méditer un peu sur la plage, maigrement abrités du vent par un bateau échoué, en contemplant l’immensité du cosmos, le scintillement irrégulier des étoiles répondant symphoniquement au rythme régulier et apaisant des vagues puissantes. Ensuite, un petit tour au resto de bambous près de notre hôtel-taudis pour assister au show du Chinese baba. Tablées de freaks plus ou moins débiles et défoncés, Chinese baba s’entortille de rubans, s’arnache de clochettes, se pare de colliers, colifichets, médaillons, chapeau avec un naja en plastique. Numéro de cirque music-hall un peu débile, mais ça fait rire les gens, Indiens comme routards ; par contre, il danse super bien, ses mouvements sont gracieux, harmonieux, souples, déliés, de toute beauté, rythmés par le tintement des clochettes. Dommage qu’il soit aussi vulgairement cabotin, ça tue (pour nous) tout.

Le lendemain, un tour en ville. Soleil impitoyable, dur ! Vastes espaces, larges rues, marché bidonville cool et grouillant de monde, temple dédié à Krishna pas mal mais interdit aux non-hindous, mais ceux de Bubaneshawar et Konarak sont plus beaux. Pauses-thé à répétition, rickshaws voleurs, guides gratte-roupie, chaleur, chaleur, chaleur, sueur, sueur, sueur, sodas glacés, kilomètres de sueur. Vite, fuir la ville, vite, à la plage déserte ! Retour à l’hôtel-taudis, vite, un seau d’eau sur le crâne, quelques tranches d’ananas, deux chaïs, les bancs à l’ombre. L’ombre, l’ombre, les corps presque moîtement rafraîchis par les courants d’air marins… Impossible de quitter les chaïs et l’ombre. Soirée à la bougie dont la flamme vacille sous les brûlants assauts du vent : il n’y a plus d’électricité dans l’Etat d’Orissa car les employés font une grève non-stop.

Au réveil un dernier regard au houleux océan du golfe du Bengale sillonné de requins sous le gris jaunâtre du ciel orageux. Il va falloir reprendre ce teuf-teuf antique et inconfortable, lentissime et cacophonique auquel ses passagers Indiens ressemblent. Il va falloir affronter à nouveau les foules démentes et grouillantes de la gare d’Howrah à Calcutta avant de partir pour Darjeeling, sur les contreforts de l’Himalaya, là où il fera enfin frais et même froid : un rêve de futurs frissons. Puri, c’est fini. Puri et sa plage de sable fin déserte, superbe et mélancolique, à l’autre bout du monde, comme au bord d’un autre monde.

Lectures :5242
Notifier de
Léon
Léon

Récit sympa mais qui ne donne moyen envie d’y aller, non ? On est si bien en Bretagne… 😆

rocla
rocla

C ‘est des endroits à fréquenter jeune , quand on sait encore dormir à l’ angle d’ un coin d’ une encoignure .
Récit trépidant . Assez persuadé qu’ 2010 guère de choses auront changé .

Lorenzo
Lorenzo

Marsu,
bravo pour le reportage vivant et emaillé de ces photos on á l’impression d’y sentir les odeurs…je suis allé ensuite m’áerer au bar de la plage au Portugal, plus calme
et sans miasmes, qui ne devrait pas vous déplaire, un café? c’est ma tournée !

pascal
pascal

« l’antique train colonial »

[Mode Morice ON]
Apologie du colonialisme ! Typique de l’extrème droite fasciste !!!!
Je demande le retrait, des excuses, et de l’argent.
[Mode Morice OFF]

Chouette article.

COLRE
COLRE

Salut Marsu,
Evidemment, on est très loin du ravissement de Lol V. Stein ou de la musique lancinante d‘India song, ma seule connaissance approfondie de l’Inde… :-))

Faut dire… je suis plus Magellan que Marco Polo dans mes goûts et ton texte on ne peut plus expressif n’est pas de nature à me faire changer d’avis…

Léon
Léon

A propos de l’Inde, je recommande très chaudement le récit extraordinaire et captivant de l’accession à l’indépendance de l’Inde et du Pakistan : « Cette nuit, la liberté  » de Collins et Lapierre. Génial…

D. Furtif
D. Furtif

Salut Marsu
Me conforte dans ma décision inébranlable de ne jamais y aller . C’est 36 sans trop tard…..

L'enfoiré
L'enfoiré

Salut Marsu,

Ca sent comme là-bas, dit.
On a presque l’odeur, le bruit qui sort de l’écran.
Bien.
Je n’ai pas été en Inde mais je connais les Indiens pour les avoir coudoyer et avoir travailler avec eux.
« ai-je écrit avec quelques arrières pensées transmises par quelqu’un qui y a travailler.
Y aller? J’ai comme qui dirait, un arrière goût trop amère.

yohan
yohan

J’ai un très mauvais souvenir des chaleurs d’été avec 100% d’humidité de la Nouvelle Orléans, alors un trip en Inde, vu sous cet angle, ne me tente absolument pas. Je risquerai bien d’y laisser ma peau