L’étonnant destin des photos de Serge Prokoudine-Gorsky

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À l’heure où une page de la technique photographique se tourne,  il est toujours émouvant de faire un retour en arrière et d’observer combien elle a été le résultat de tâtonnements, de fausses pistes et de contributions de nombreux inventeurs.

Si l’Histoire a retenu les noms de Daguerre, Niepce, des frères Lumière, Eastman et quelques autres, cet article voudrait conter l’aventure peu banale d’un Russe, Serge Prokoudine-Gorski, dont certaines photos ont connu un destin très étrange.

En effet, si la photographie numérique est en train de tuer le procédé « argentique » voilà le cas, au contraire, où des photos exceptionnelles ont pu être ressuscitées grâce à l’informatique et la numérisation.

Ce monsieur, dont on pourra trouver ici une biographie plus détaillée, avait dans les années 1902-1905, inventé un procédé révolutionnaire de photographie, donnant des images en couleurs, qui nécessitaient une projection sur un écran. Il parvint à intéresser la famille impériale à son invention et à convaincre le tsar de lui fournir tous les moyens de réaliser, dans le but d’éduquer la jeunesse russe, un reportage sur l’empire, qu’il réalisa en deux périodes : 1909-1912, puis en 1915.
Disposant d’un wagon de chemin de fer spécial et  d’un bateau à vapeur équipés de laboratoires, et même d’un véhicule tout-terrain, il a parcouru ainsi l’immense empire russe et rapporté des milliers de photos qui constituent un témoignage exceptionnel sur ce pays à la veille de la Première Guerre mondiale et de la Révolution.

Lorsque celle-ci éclate, l’aristocrate qu’il était émigre, emportant avec lui des dizaines de malles remplies de ses plaques photographiques, d’abord en Angleterre via la Norvège, puis se fixe définitivement en France. Avec ses deux fils, il poursuit ses travaux sur la photographie en couleurs, participe à la mise au point des tirages à partir des nouvelles pellicules couleurs et fonde la marque Elka. Son système de « projections optiques en couleurs » étant totalement dépassé, les plaques photographiques sur l’empire russe restèrent au fond de ses malles.

Il décède à Paris en 1944. En 1948, ses fils vendent à la bibliothèque du Congrès américain toutes ses archives, des albums photos et ses fameux négatifs sur grosses plaques de verre.

Son procédé :

Il s’agit d’un système compliqué, mais qui donnait des images projetées, avec des couleurs exceptionnelles. Il faut rappeler que ce procédé est contemporain des tout premiers «autochromes» des frères Lumière, premières photos en couleurs de l’Histoire,.

Le principe adopté par Serge Prokoudine-Gorsky est le suivant : il effectuait trois photographies successives du même sujet à l’aide d’une plaque photographique de longueur adaptée, mais chacune à travers un filtre différent : rouge, vert et bleu. Il obtenait ainsi trois photographies en noir et blanc, mais avec des dégradés de gris différents suivant le filtre utilisé comme ci-dessous.

Une fois la plaque positive des trois clichés réalisée, elle était projetée à l’aide d’un triple projecteur équipé des mêmes filtres rouge, vert et bleu… et le miracle de la couleur se réalisait sur l’écran !
On ne dispose pas de reproduction de l’appareil qu’il utilisait, avec sa plaque de triple hauteur, mais il devait être très proche de celui qui est montré à gauche. A droite, une gravure du triple projecteur avec ses filtres au bout des objectifs.

La résurrection de ses photos grâce à l’informatique

Les plaques de verre de Serge Prokoudine-Gorsky dormirent quelque part au fond des archives de la bibliothèque du Congrès américain pendant plus de cinquante ans.

Ici intervient une légende qu’il a été impossible de vérifier : ce serait un jeune bibliothécaire stagiaire un peu casse-pieds, que l’on aurait mis au rangement des archives pour s’en débarrasser, qui aurait découvert ces plaques et s’y serait intéressé. Et il aurait eu l’idée tout bonnement géniale de réaliser les projections de ces photos, mais d’une manière virtuelle : c’est qu’entre-temps l‘informatique était née, les scanners et… Photoshop ! Et il aurait convaincu les responsables de la bibliothèque du Congrès de redonner vie à ces images.

Ainsi, les plaques furent scannées une à une, l’image numérique obtenue transformée en positif et en dégradés de gris, des « filtres » numériques rouge, vert et bleu furent appliqués aux trois positifs rendus transparents, ensuite superposés. Enfin, après une correction de luminosité et de la balance des couleurs, le miracle auquel avait assisté, entre autres, le tsar Nicolas II se reproduisit sous les yeux des manipulateurs…
Et, en 2003, le résultat de ce travail de bénédictin fut mis en ligne sur le site de la bibliothèque du Congrès américain. On peut toujours le consulter.

Les paysages, les monuments sont époustouflants. Les photos de personnages sont tout aussi intéressantes, mais parfois un peu floues, car les trois photos successives prenaient environ trois secondes et il fallait que le personnage restât parfaitement immobile d’un cliché à l’autre.

Voici un exemple pris sur le site du Congrès américain : la célèbre photo de l’émir de Boukhara, qui a bien voulu rester, à l’époque, parfaitement immobile… Les trois clichés noirs et blancs rendus positifs, puis les trois scans colorés, rendus transparents et superposés et enfin la photo définitive, une fois corrigée en luminosité et en balance des couleurs.
Un autre exemple, toujours pris sur le site du Congrès, pour montrer les trois positifs recolorés par les filtres et le résultat final, parfois surprenant, une fois superposés.
Outre le site du Congrès américain, il y existe un site (en russe, mais pour voir des images, ce n’est pas grave) absolument remarquable de ses meilleures photos (cliquez pour agrandir).

( Cet article, avait déjà été publié sur Agoravox et Cent Papiers en fevrier 2008 sous une rédaction très légèrement  différente)

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Un diaporama de quelques photos de Prokoudine-Gorski

3 comments to L’étonnant destin des photos de Serge Prokoudine-Gorsky

  • maxim

    c’est surprenant de qualité ! ça a quand même plus d’un siècle ! et puis quel témoignage sur cette époque de la Russie !

  • Buster

    Merci Léon, c’est très intéressant et peu connu.
    J’adore cette époque d’inventeurs, de bidouilleurs géniaux.

    Le temps de pose reste assez vague : de 1 à 3 secondes d’après Prokoudine-Gorski, jusqu’à 6 secondes (par un jour ensoleillé) pour ce superbe portrait de Tolstoï. (1908)
    Mais d’autres sources parlent d’un temps de pose de plus d’1 minute pour des paysages, en se basant sur l’analyse du mouvement apparent de la lune.

  • D. Furtif

    Un grand plaisir de revoir ces clichés .