Prostitution : pénaliser le client est-il opportun et efficace ?

Lectures :3651

Vis à vis de la prostitution plusieurs attitudes sont possibles.

On peut considérer que c’est un travail comme un autre, que son exercice n’est qu’un cas particulier  de la très libérale « liberté du commerce et de l’industrie», et fait partie de celle de disposer de son corps comme on l’entend. Ça, c’est du côté du producteur.

Côté consommateur-client, dans la sphère idéologique de cet argumentaire, on a affaire à une « demande » que le marché ne fait que satisfaire, et selon la bonne vieille doctrine de la main invisible ( cette fois, dans la culotte de ma sœur…) le marché tient lieu de morale. Sous réserve que l’on ait affaire, des deux côtés, à des adultes consentants, interdire cette activité serait non seulement attentatoire à la liberté, mais également inutile et inefficace : le marché finit toujours par triompher d’une manière illégale ou parallèle,  et on n’a même pas ici, aux MST près, l’argument de la nocivité pour la santé que l’on peut mettre en avant pour les drogues. Au contraire, on trouvera de doctes sexologues pour vous expliquer que la possibilité simple et tarifée d’avoir une activité sexuelle réduit les viols et autres crimes sexuels, mais réduit aussi l’instabilité conjugale.

Lorsque l’on souscrit à l’ensemble de cet argumentaire, [1]on entre dans la voie de la dépénalisation-légalisation et l’on s’efforce de donner à cette activité un cadre juridique qui en contrôle l’exercice comme n’importe quel autre travail (statut, conditions d’emploi, sécurité etc..). [2] C’est la solution choisie par certains pays qui oscillent entre la tolérance  comme l’Espagne et la reconnaissance complète comme l’Allemagne ou le Pays-Bas.

Pourtant cet argumentaire continue de se heurter à de nombreuses résistances. Les féministes elles-mêmes sont très divisées sur la question et à côté d’une Marcela Iacub ou d’une Elisabeth Badinter qui militent pour le libre exercice de travail du sexe, la tendance la plus répandue est de condamner cette activité comme dégradante pour la femme, expression ultime de sa soumission aux désirs sexuels masculins, à un ordre machiste et patriarcal. On peut aussi, incidemment,  critiquer l’idée libérale que l’on soit « propriétaire de son corps », comme si cette « chose » vous était extérieure. Il y a selon moi une contradiction à refuser que son corps soit un objet et décréter que l’on en soit propriétaire…

Simplifions: il y a l’idée globale que la prostitution n’est pas une activité convenable ni acceptable.

En outre, y compris dans les pays dépénalisateurs, l’expérience montre que les femmes ( car il s’agit d’elles à une écrasante majorité) y sont soumises à des conditions de travail anormales et que bien peu peuvent être considérées comme vraiment consentantes.
De plus, loin de faire disparaître les activités illégales, on a vu s’adosser à l’activité légale, un activité clandestine  encore plus développée qu’aux temps de la prohibition.
Si l’on ajoute à cela que beaucoup de pays qui tolèrent ou autorisent la prostitution ont été amenés à le faire comme un pis-aller, uniquement  à la suite de l’échec de sa répression, on peut dire que globalement la question de la lutte contre ce commerce n’a pas trouvé à ce jour de solution satisfaisante.

Mais jusqu’à présent la répression cherchait à atteindre la prostituée et non le client, le producteur et non le consommateur.

La symétrie est ici flagrante par rapport au marché de la drogue où le fournisseur est beaucoup plus sanctionné que le consommateur et  peut s’expliquer  par l’asymétrie de la perception de la sexualité : légitime et honorable chez l’homme, toujours plus ou moins suspecte et impure chez la femme.

Il n’est pas étonnant, donc, que l’idée d’exercer une répression sur le client ait été appliquée dans un pays connu pour son égalitarisme (un peu fantasmé d’ailleurs…) hommes/femmes, à savoir, la Suède. (L’idée, pourtant est ancienne, on la trouve déjà en Angleterre au XIXe siècle, réclamée en vain par la féministe Joséphine Butler).

En 1999, la Suède a donc adopté à la fois des lois qui criminalisent l’achat de sexe et non sa vente et des mesures destinées à aider les prostituées à sortir de cette industrie. Des unités de police spéciales sont chargées de la lutte contre le proxénétisme et travaillent en étroite collaboration avec des services sociaux dédiés.  Les clients qui se font prendre encourent jusqu’à six mois de prison et sont soumis à des amendes basées sur leurs revenus.

Les résultats, il faut le dire, sont spectaculaires, au point que des législations du même ordre ont été adoptées en Norvège et en Islande : de 3000 prostituées recensées en 1995 ( période où il n’y avait déjà plus, de facto, de répression contre elles) le gouvernement suédois avance le chiffre de 600 en 2008. Pourtant, d’autres  prétendent que la prostitution n’aurait pas diminué tant que cela, mais se serait adaptée et cachée en des lieux plus discrets où le client a moins de chances de se faire  repérer par la police. Malgré tout, le modèle suédois, même s’il n’est pas efficace à 100%, semble de loin le plus performant des systèmes prohibitionnistes.

Aussi, la proposition de R. Bachelot d’adopter des mesures du même ordre ne doit pas être prise à la légère. Curieusement, d’ailleurs, ce débat coïncide avec la parution d’ un nouveau manifeste féministe.

Mais évidemment, on va sans doute nous expliquer que, comme pour la laïcité, la question sociale, le chômage, le pouvoir d’achat, le prix du gaz, il n’y a que ça d’important. Et en plus, que ça sent l’ordre moral…

A lire sur le sujet.

Egalement

_________________________________________________________________________________________________________________________________________

[1] On trouvera ici un exemple de ce répugnant  argumentaire libertarien

[2] Considérer cela comme n’importe quel autre travail se heurte à quelques objections majeures.

D’abord, pour des raisons qui relèvent probablement de la psychologie, l’exploitation de la main d’œuvre en matière sexuelle s’accompagne de violences physiques exercées par les proxénètes et les clients sur les femmes, dans des proportions sans commune mesure avec aucune autre activité. La légalisation de la prostitution, en même temps qu’elle légitime l’activité, augmente cette tendance..

Le développement de la prostitution légale entraîne des dérives illégales incontrôlables en termes d’offres « concurrentielles » : toutes les barrières sautent, prostitution de mineurs, rapports non protégés, formes extrêmes et violentes etc.

D’une manière plus fondamentale,  la légalisation de la prostitution participe au développement d’un modèle présentant l’homme dominant et la femme soumise à ses désirs sexuels, contradictoire avec l’idée d’une égalité de dignité et de droits. Pour dire les choses plus brutalement : là où l’on banalise la prostitution, les droits des femmes régressent.

Les libertariens ne veulent pas voir les enquêtes qui montrent que, dans leur immense majorité, et à des endroits très différents du globe, les femmes qui exercent ce métier perdent l’estime d’elles-mêmes. Elles vivent ce commerce qui enlève à la relation sexuelle non seulement l’amour mais le plaisir, comme une dégradation de leur personne, de leur intimité, qui n’est en rien comparable avec toute autre mise à disposition de sa force travail, même la plus dure physiquement. Ce qui touche à la mort et au sexe relève probablement d’un domaine qu’on ne peut banaliser. Il y a sans doute, là, une common decency incompréhensible à nos stupides libéraux.

17 comments to Prostitution : pénaliser le client est-il opportun et efficace ?

  • Lapa

    Bonjour Leon,

    Vous avez pris une affiche de hand pour illustrer cet article? 😀

    Billet très complet, rien trop à redire. Difficile cependant de récuser le droit du corps, la France résiste encore mais nul doute qu’on ira vers un corps marchandise. Le marché est complètement amoral et il gangrène parfaitement l’esprit de notre société: vous l’avez dit vous même: en adultes consentants. ça suffit pour se faire débouter et renvoyer aux oubliettes de la morale puritaine.
    Il est vrai qu’on ne peut refuser facilement l’argumentaire du corps qui appartient à la personne quand c’est un des piliers du droit à l’avortement tel que demandé par de nombreuses femmes…
    Enfin il est clair que la bonne pute à la Gabin c’est fini, Lulu la nantaise c’est out of date… On est dans des réseaux qui flirtent allègrement avec toutes les illégalités possibles: mineures, drogue, immigration illégale, travail forcé, violence, crime… Et qui créent de la misère sociale.

    J’ai toujours été pour pénaliser le consommateur qui entretient ce système. L’initiative de riverains qui publiaient les photos de plaques des voitures de clients m’avait réjouit, mais avait été évidemment présenté dans les media comme des réactions de gros cons contre la liberté de commerce et coincés. saleté de délateurs! Ne pouvaient ils pas accélérer accepter ( NDLR furtif) joyeusement ce trafic de sexe devant leurs maisons? Hein!

  • COLRE

    Bonjour Léon,
    Bonne idée d’appeler l’attention sur cette question. Pour une fois que la Bachelot, depuis qu’elle est inféodée à Sarko, s’attache à une action un tant soit peu courageuse… Je me doute bien qu’il doit y avoir un intérêt politicien derrière, mais peu importe après tout !

    Sinon, puisque votre titre nous pose une question, je répondrai : oui, pénaliser le client est opportun et efficace, sans aucun doute.
    Comme vous le dites d’ailleurs vous-même à propos de l’expérience suédoise : « les résultats, il faut le dire, sont spectaculaires ». C’est en effet une bonne réponse.
    Et que la loi ne soit pas efficace à 100%, c’est normal, aucune loi ne l’est.

    (ps : j’ai eu la même réaction que Lapa : pourquoi avoir encore repris l’affiche de hand ?… 😉 )

  • Léon

    Mais dites-moi, Colre, vous ne partagez pas cette thèse féministe qui revendique la possibilité pour les femmes de pratiquer cette activité librement au nom du droit à avoir la maîtrise de leur corps ?

    • COLRE

      Non… je ne la partage pas du tout, c’est une belle entourloupe, comme ce « féminisme » des nouvelles converties qui portent burqa et en appellent à la juste liberté des femmes !
      D’ailleurs, nous avons déjà évoqué une fois le cas de Badinter… Son cas reste très marginal et cela fait longtemps que je me demande où est, aujourd’hui, son « féminisme »…

      • COLRE

        … et comme le dit Gisèle Halimi, « Parce qu’en tant que féministe, je dis depuis toujours un non radical à la prostitution. On ne peut pas être féministe et défendre ce servage des femmes »

    • Lapa

      une chose amusante à faire avec ces gens qui considèrent la prostitution comme une offre de service banale. Voir leur réaction quand leur fille de 18 ans leur dira: bon papa, maman je vais m’orienter vers le service à la personne, au bois de Boulogne en talon aiguilles toutes les nuits.
      je suis sûr qu’ils apprécieront que le corps de leur fille soit de la marchandise à louer!

      • COLRE

        Salut Lapa, 🙂
        Oui, avec la suite, comme je l’ai lu sur un forum : « maman, le conseiller d’orientation à trouvé que j’avais une belle bouche à pipes, il me conseille un CAP prostitution, j’hesite à prendre l’option ‘poule de luxe’. il y a même des TP « gang bang » et un TD sur comment ne pas travailler pour la mafia, tu te rends compte dans 2 ans je me taperais des footeux et des journalistes… » :mrgreen:

  • D. Furtif

    On va encore m’accuser de béni oui ouisme.
    Boff pas grave.

  • Léon

    Michéa avait fait un truc là-dessus dans « l’empire du moindre mal », où il disait en substance qu’un Etat libéral se devait donc de prendre en charge la formation professionnelle des ces futures travailleuses du sexe, avec création d’un cursus scolaire , un BTS avec des options, des examens avec des examinateurs… Curieux que les libertariens soient imperméables à ces objections.

  • Léon

    J’aurais bien voulu rentrer dans le lard de ce « penseur », mais quand on est tricard on est tricard et pas question d’y aller sous un faux nez.
    Anne Zelensky m’a fait toutefois remarquer que, contrairement au dispositif global mis en place en Suède, avec des unités de police spéciales et des services sociaux dédiés uniquement à l’aide et à la réinsertion des prostituées, seul le volet répressif sur le client est ici proposé par R. Bachelot; et que, en conséquence, il y a peu de chances que cela marche vraiment.

    • COLRE

      Oui, cela ne m’étonne pas du tout ! en plein Sarkozysme, on a juste besoin de faire du bruit médiatique, parfois ce sont des idées pourries (comme le « débat » de demain), parfois de bonnes idées (comme ce projet de loi), en fait, c’est le hasard du doigt mouillé, mais surtout : faut pas que ça coûte le moindre fifrelin ! Les prostituées ne s’appellent pas Tapie…

      Je suis d’accord avec Anne Zelensky : lors de l’expérience suédoise, tout le monde a insisté sur le volet « aide » à la réinsertion qui est un élément indispensable du dispositif.
      Donc, comme d’hab avec ce gouvernement de m…, on va pervertir une bonne idée en la noyant sous l’incompétence de sa mise en application ! il y aura des levées de bouclier pour les malheureuses prostituées abandonnées à leur sort, et l’on accusera la loi au lieu de s’en prendre aux vraies causes… ❗

    • COLRE

      Ah ! l‘hommelibre (d’être con) ! ce gars est un véritable obsédé, un détraqué misogyne de la plus belle eau. A côté, Zemmour est un grand amoureux de l’égalité des femmes !
      Mais je ne lis plus ces torchons… Ce type est un malade, et pas seulement à propos des femmes… Il est parfait, pour AV.
      (et j’ai l’impression qu’il draine tous les mabouls demeurés d’AV sur son fil !)
      Désolée, Léon, mais je ne vais plus sur ces trucs là…

    • ranta

      Chuis allé voir, et pas que cet article, ça sent l’arnaque : dès que le moriSSe se met a harceler un auteur on peut-être à peu près sûr que c’est un plan marketing d’agogoravox.

  • Léon

    Euh, post mal placé. Il s’agit du débat sur la « laïcité ».