DSK, moi, et mon cerveau reptilien.

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Printemps 1986.

Le PS vient de perdre les élections législatives malgré un score de 37% de suffrages. L’ère du libéralisme » triomphant »  des Reagan et Thatcher s’invite en France, et notre doux pays bascule dans la lente pente qui le  mènera  à la globalisation, à  la mondialisation.

A cette époque j’habite Annemasse, ville frontière avec Genève , bordée sur un côté  par le Mont Salève qui marque la fin du bassin Lémanique et le début du Genevois,  d’un autre   par les   Voirons, qui marquent, eux, le début du Chablais,  et  s’ouvrant sur la vallée de l’Arve et le Faucigny.

Annemasse, ville dortoir sans intérêt.

Annemasse et sa blague que je ne comprendrais qu’au début de l’adolescence –  « Tu sais pourquoi on dit Salève ? parce qu’Annemasse… »-

Annemasse,  dont le maire PS  Robert Borel,   a littéralement arraché la ville  à la droite après plusieurs décennies sans partage. Parce que la Haute- Savoie est à droite, l’a toujours été , l’est toujours, et le sera, probablement, toujours. À part un bastion communiste à Meythet dans la banlieue Annécienne,  Annemasse qui est à gauche depuis 1977, et deux ou trois réserves naturelles, la gauche se cherche à la loupe et se trouve par hasard par ici.  Malgré cela, le PS donnera pas l’investiture à Robert Borel mais parachutera DSK.  Robert Borel en décidant de se maintenir sera exclu du PS et la décision du PS  divisera les quelques rares militants locaux.

Printemps 1986. Un vendredi soir une dizaine de jours après les élections.

C’est vendredi, j’ai répétition. Avec mon pote Eric, l’autre guitariste du groupe, on passe chercher notre batteur -Pascalou le teignoux- avant de rejoindre John, le bassiste,  à Genève. On répète chez lui, le  John. C’est un Texan, chef de département chez Caterpillar,  et il dispose d’une vaste maison au bord du lac fourni par sa boite. On a eu vite fait d’en faire notre local à musique, de « sa » baraque. Il baragouine dix mots de français, un peu comme dans les  banlieues de chez nous, et on l’a surnommé John d’oeuf; ça le fait  rire, il comprend pas mais ça le fait le rire…. D’ailleurs, il repartira aux USA sans jamais  avoir compris et  jamais on ne lui aura  expliqué,  cela aurait rompu le charme.

Le pascalou lui,  il s’est fait lourder par sa copine quelques semaines auparavant, il loge au foyer des jeunes travailleurs, et c’est au bar qu’on le trouve. Le bar du FJT un vendredi soir  c’est musette assurée pour celui qui s’y accoude, et on est pressés d’en soustraire notre compère; là, il nous dit : « pas eu le temps de bouffer ! » On le connait le Pascal, et si on veut éviter un échange  de mandales – on s’est déjà battu plusieurs fois, surtout lui et moi, pour tout et rien- va bien falloir le laisser aller manger.  Pascal c’est un chieur, il est à un demi-verre de bière près, jamais content -l’acoustique ceci, l’acoustique cela, la balance est pas bonne, mon overdrive lui plait pas, Eric à trop de flanger, on a oublié le décapsuleur de bibines, je lui cache la vue d’une nana dans la salle,  c’est pas la bonne marque de jus fruits, interdit de fumer dans MA voiture,   l’aut’ con traverse en dehors des clous, et j’en passe….   Pascal, il va nous faire recommencer 200 fois la même mesure parce qu’à la fin d’une mesure, au début ou n’importe où ailleurs, sur un huitième de soupir il faut que tout les instruments breakent et que lui, passe un pet de mouche inaudible sur un bout de cymbale…  Si, si, puisse que c’est sur sa partoche – heureusement qu’il n’a jamais foutu le nez dans les miennes, si il savait !- le genre de truc  lorsqu’on écoute l’original – à la condition qu’on soit bien détendu, qu’on ait passé une bonne journée, qu’il n’y ait personne autour pour nous déranger, qu’on soit bien concentré, pas malade, d’une extrême bonne volonté et avide d’entendre,  de disposer d’une chaîne Hi Fi de première bourre et d’un casque tout aussi performant, que ce soit une année bissextile et  un soir de pleine lune,  qu’on sache quoi écouter et où le trouver –  et bin…. parfois en l’entend…. Alors à reproduire ! Mais c’est un putain de   sacré bon batteur.  Alors, va pour le self du FJT, va manger mon grand. À  l’intérieur, trois résidents qui se courent après et une grande tablée d’une vingtaine de personnes, dont mon ancienne prof d’Anglais au collège que je m’empresse d’aller saluer. Elle est assise à côté d’un type séduisant et, manifestement, la table n’en a que pour lui . En se présentant il nous interpelle, Eric et moi  « Les jeunes, vous buvez un coup? » Bah, pendant que l’autre mange, pourquoi pas.

Chacun se pousse un peu et ainsi je me retrouve assis en face de DSK, et mon pote Eric, plus malin, à côté de la seule jeune et mignonne militante du lot. J’apprends vite qu’il s’agit des derniers survivants de la section locale du PS, et que DSK, pour les remercier d’avoir collé les affiches, tiré les photocopies, porté la bonne parole, s’être fâché avec l’autre moitié des militants restés fidèle à l’autre candidat et d’être passés pour des clowns, les a conviés à un repas.  Faut pas pousser, tout de même: conviés, mais chacun paye sa part, ce qui explique le lieu, les carottes rapées, la côte de porc/nouilles au beurre, le bavarois miko, le débouche-évier en pinard et, en rôteuses, la clairette de Die. Je comprends vite aussi que DSK s’emmerde ferme; de loin en loin il sort quatre ou cinq phrases qui sont reprisent en écho par tous dans des redondances pathétiques. Le temps qu’elles fassent le tour de la table et reviennent à leur point d’origine DSK en a préparé d’autres qu’ils leur jette en pâture…. Waterloo, morne plaine…… Mais le thème de la soirée c’est  » avec 37% on est le pluuuuus graaand paaarrrrti de Fraaannnce et des environnnnnns ! »

Alors, comme la discussion est aussi sexy qu’une paire de Charentaises, je décide de la ramener: « Bah, ben c’est bien la peine de vous gargariser d’être les meilleurs si vous n’êtes pas foutus de gagner. Z’avez pas l’impression d’être un peu cocus sur le coup ? » Enfer et damnation, je viens de créer le vide acoustique: pas un bruit, pas un son, les cuillers restent  figées à mi-chemin entre les bouches et le bavarois Miko, les bulles du mousseux sont pétrifiées dans les verres, les trotteuses se sont arrêtés, le temps est suspendu… Je regarde DSK qui me regarde et un gentil militant entreprend de me réciter sa leçon répondre :  » Non mais oui, non , les forces progressistes anti capitaliblabla blabla………………………….. » ( je vous laisse remplir les points de suspensions, ça marche avec n’importe quoi. Moi, j’ai essayé avec la recette des rognons sauce madère, ça le fait. Avec celle de la tarte aux pommes aussi, mais vous pouvez mettre une notice de montage d’un meuble de chez Ikéa si vous préférez,  par exemple. ) C’est ma première plongée dans l’ eau profonde des militants d’un parti et je suis servi. Il y en aura une autre, par hasard, chez les ras-du-front -d’authentiques trépanés ceux-là-  où j’ai  dû mon salut  à ma bonne condition physique et d’avoir couru un poil plus vite et plus longtemps qu’eux. Après j’ai cessé : pas marrant la politique, et trop dangereux, faut pas louper les paliers de décompression, savoir nager à la boussole,  éviter les requins et autres bestioles, accepter l’austérité des carottes rapées, côte de porc/ nouilles au beurre, bavarois Miko et rester en bonne condition pour courir vite bien trop longtemps et bien trop vieux.

Je suis sur le point de couper le gentil militant lorsque je reçois deux, trois coups de lattes dans les jambes, et instantanément je perçois que DSK, tout las qu’il est, ne goûte pas trop mon sel. Avec une fausse ingénuité je m’adresse à lui « M. Strauss- Kahn, c’est vous qui me faites du pied ? ».  « Hein ?, je ne vous fait pas….. » et il s’interrompt comprenant à son tour que je la joue moqueur. Alors il se penche vers moi et me murmure les dents serrées un  « tais-toi ! ferme  là bon dieu » qui se perd  au milieu du brouhaha des militants qui commencent à prendre en compte l’élément  que je viens d’introduire dans leur réflexion. Je commence à me marrer et j’en rajoute une couche, en utilisant la parabole du mec beau comme Dieu, intelligent comme Einstein, fort comme Hercule et qui se fait souffler la seule beauté de la soirée par un miteux vilain pas beau sachant à peine compter  jusqu’à cinq, tout en redemandant à DSK de bien vouloir immédiatement cesser de me latter sous la table. Et là, distinctement, d’une voix sèche et ferme il lâche » Putain, mais tu n’utilises que ton cerveau reptilien toi !… »

Et c’est reparti pour un tour de grand vide acoustique, sauf le Pascalou quatre ou cinq tables plus loin qui est en train de roter,  et Eric qui explique à la jeune et belle militante qu’il est le frère de lait de Jimmy Hendrix, jusqu’à ce j’éclate de rire (je n’ai jamais su si c’était Pascal ou la phrase de DSK). En me marrant je  vois les militants se regarder et au bout d’un moment il y en a un qui se dévoue et qui pose LA question  » c’est  quoi un cerveau reptilien ? » Moi, à la place de DSK  j’aurais montré du doigt l’heureux propriétaire en disant « ça ! » Le pédagogue qui sommeille en lui le pousse à rentrer dans les explications, donc « un cerveau reptilien c’est  le cerveau primaire ou primitif. Les humains avaient à l’origine un premier cerveau reptilien dont l’homme conserve les instincts de base. C’est la source des comportements primitifs qui répondent aux besoins fondamentaux et ces comportements sont incapables d’adaptation et restent insensibles à l’expérience du fait que ce cerveau n’a accès qu’à une mémoire à court terme. Il agit toujours selon des schémas rigides et stéréotypés et commande la reproduction, l ‘agressivité et la défense du territoire »

Et bin, me voilà habillé pour le reste de l’année mais je constate que quelques militants, dont mon ex-prof, un peu plus malins que les autres commencent à trouver que la description leur va bien à eux aussi.  Commence alors, dans une véritable cacophonie,  un débat sur le sujet dans lequel j’en rajoute sur l’air de « à quoi ça sert d’être les plus beaux » quand Pascal qui a fini de roter manger nous presse de partir. Mais moi, je ne veux plus partir, je ne veux pas y aller. J’ai bien conscience d’être au coeur d’un grand moment et je ne veux pas le louper. Je veux m’en souvenir encore 25 ans après… La preuve !

Un coup d’oeil à mon complice Eric suffit pour m’assurer que lui non plus ne tient pas à partir. Par un drôle de hasard, il se trouve que son arrière grrand-père était, lui aussi, le frère de lait de Jaurès. Le Rico, il vient de tomber amoureux de Marx et Engels. Même si il croit que Engels est un ange et qu’il confond Marx avec les frères du même nom. Il est vraiment préoccupé à convaincre la jeune et belle militante que son cerveau reptilien à lui est un fervent socialiste depuis au moins 300 générations, voire même du Jurassique. Je le connais par coeur, et j’imagine bien la jeune et jolie militante lui parler d’inflation et sa partie reptilienne penser «Attend,  je vais te la montrer mon inflation  moi  », lui parler taux d’intérêt et lui traduire « la taux de ma testostérone voit bien où est son intérêt ». Je vous fait grâce de sa reptilienne traduction du« trou de la sécu » , quant aux syndicats il est près à demander la signification de dicat, et je vous parle pas du  trou noir qu’est le RPR….

Un joli petit bordel vient de s’installer et Pascal, malgré lui, va ajouter sa pierre à l’édifice en hurlant « Mais qu’est-ce que vous en avez à foutre de cette bande de glands , on les laisse les loosers et on se tire à la répète! » A  partir de là, les clans se forment : ceux qui n’apprécient pas la saillie de Pascal, ceux qui soutiennent sans réserve  l’expertise de DSK sur mon cerveau, ceux qui trouvent que, bin oui ça s’applique à tous, ceux qui finalement « qu’ être les plus beaux… » et tout ce beau monde se mélange, s’engueule et DSK à intervalles réguliers continue à me latter et alterne les « mais ferme là, tu me pourris la soirée » avec les « c’est même pas la moitié d’un cerveau que tu possèdes » jusqu’au moment où il siffle la fin de la soirée et décide qu’il faut qu’il rentre. Pas rancunier tout de même, sur le parking, il me serre la main en hochant la tête et lance à la cantonade « À bientôt les amis ». Ce à quoi, dans un dernier baroud, je rétorque « Ah, parce que vous croyez qu’il va revenir vous voir ?  » Il aura le dernier mot : en claquant sa portière il me dit « T’es vraiment trop con toi! »

Bah, ben moi  depuis une semaine, je ne peux pas m’empêcher de penser que lui, son cerveau reptilien il aurait dû le surveiller de plus près….

10 comments to DSK, moi, et mon cerveau reptilien.

  • D. Furtif

    Passionnant Nartic du Ranta, sauf que j’ai avec lui une divergence de fond.
    On dit pas cuiller mais cuillère.
    .

    « les cuillers restent figées… »

    .
    Rassure toi c’est une divergence bien moins grave qu’avec celui qui trouve inadmissible d’employer des points de suspension et des caractères gras dans le texte.

  • Léon

    Excellent. C’est toujours marrant d’avoir des souvenirs de genre sur des gens qui deviennent célèbres. J’adore ce genre d’histoire.

  • Buster

    Ranta,
    Je crois que tu devrais aller témoigner à New-York !

    Un mec qui te fait du pied pendant tout un repas, ça c’est du harcèlement, c’est terrible aux USA.
    Visiblement, ce gars là avait des intentions louches. Son histoire de cerveau reptilien c’était un code, le serpent…, t’es trop con toi… c’est assez clair.
    A mon avis tu devrais pouvoir obtenir quelques millions de dollars en réparation du préjudice subi naguère, et dont nous avons tous pu constater les dégâts depuis plusieurs années.
    Rien ne t’obligerait bien sur à partager avec nous, mais ça serait assez sympa, quand même.

  • Léon

    Très sympa, même… Mais c’est pas gagné, attention à la contre-enquête : un mec qui tombe les DRH en panne en leur faisant le coup du garçon serviable, pas bon, ça…

    • Buster

      Ouais c’est vrai que ça gâche un peu le tableau, sauf si elle te faisait du pied pendant que tu changeais la roue.
      Une sorte de fatalité, suite à cette première expérience
      Un handicap supplémentaire.
      Quelques millions en plus.

  • Buster

    Bon, je vous tiens au courant de la suite des évènements :

    Sur nos conseils, Ranta a pris l’avion ce matin, avec dans sa valise son vieux T-shirt de l’époque. ( pas lavé pour les traces ADN )
    La répartition, telle que nous l’avons négociée, serait la suivante : 30% pour lui (mais il paye son voyage et tous ses frais) et 70% pour Disons, à partager équitablement entre tous ceux (et seulement ceux) qui se seront exprimés sur cet article.
    Il doit essayer de négocier avec Brafman (10 millions de dollars) sinon il ira voir le procureur.

    Dès qu’il pourra il nous donnera de ses nouvelles.

  • ranta

    Sinon, ben voilà, c’est maître castor qui prend l’affaire en main, lui, les histoires de barreau il connait, c’est un vrai ténor.
    Je suis arrivé à JFK et là l’immigration m’a demandé si j’avais quelque chose à déclaré. j’ai dit oui, je viens pour une affaire de sarcellement. Ils m’ont dit, toi mon canard viens par ici. Depuis c’est le détective Duck D qui veille sur moi, et je suis au secret. Dès que je pourrais m’échapper prendre l’air j vous en dit plus.

  • D. Furtif

    J’ai eu beaucoup de plaisir à relire Ranta….
    Alors pourquoi pas vous?

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